LES CHRÉTIENS
tartare; il se signala par ^'audacieuses entreprises. La ville de Canton s'étant soulevée, il en arma les remparts de ses canons et la défendit pendant une année. On ne peut imaginer tout ce que souffrirent/en ces temps cruels, les habitants des côtes de la Chine. Contraints un jour à subir les lois et l'habit tartares, ils étaient le lendemain châtiés de l'avoir fait. Le désordre alla si loin que, pour y mettre un terme, on dut, sous le règne suivant, affamer les pirates en faisant évacuer toutes les côtes. Tarin tuii-lbfi traita avec les Européens, les protégea, les rançonna, leur fit sentir durement sa puissance. Élève, dit-on, et longtemps ami redouté des Hollandais, il leur lit la guerre, s'empara de Zelandia en 10(52, et les chassa à jamais de Formose.
Les chrétiens se trouvaient déjà compromis vis-à-vis des Tartares : ils n'avaient pas cru d'abord à leur victoire et s'étaient montrés quelque temps zélés pour la défense des Min. Un chrétien, nommé Léon, natif de Tuio-kyan, homme instruit, traducteur d'Euclide et fort bien en cour, avait fait rappeler à Pékin les missionnaires bannis depuis quelque temps, en promettant le concours de leur savoir pour la guerre contre les Tartares. Ils se rendirent utiles ; les Chinois obtinrent même par eux quelque artillerie.
Macao, d'accord avec les missionnaires, avait fait offrir, par Gonçalvez Teixeira, des troupes européennes : c'est ainsi que jadis les Lacédémoniens s'offraient au roi de Perse. Deux compagnies, d'environ cent soldats chacune, étaient parties de Canton. Le capitaine de l'une d'elles s'appelait Pierre Cordier : ce nom ferait supposer qu'il était Français de naissance ou d'origine. Celte troupe d'élite, bien pourvue, bien armée, et la première que la Chine ait paru accepter de l'Europe, ne dépassa pas le Kyan-si. Les marchands de Canton achetèrent à Pékin son renvoi. Désireux de garder leur courtage, ils ne voulaient point que des rapports plus directs pussent s'établir entre les Européens et l'intérieur de l'empire.
J'ai parlé d'une révolte qui avait éclaté dans le Kwan-si. Les principales autorités de ce pays étaient chrétiennes ; elles avaient soulevé le peuple et proclamé , à Hlao-kin, un Min chrétien aussi, que les missionnaires appelaient le nouveau Constantin et qui avait reconnu la suzeraineté du pape. Les Tartares avaient été battus d'abord; mais celte rébellion avait fini comme toutes les autres. Dans cette intervention active du christianisme, il y avait plus que le prétexte d'une persécution. Macao voyant le Sud réduit et se sentant serrée de près, incertaine cependant du résultat final, se réfugiait dans une neutralité peu bienveillante. Les Tartares toutefois, quand leur victoire fut complète, ne lui en gardèrent point rancune : ils confirmèrent ses privilèges. Grâce à l'influence personnelle d'Adam Schall, qui gagna rapidement l'estime et la confiance de UJun-tmi, les missionnaires ne furent point inquiétés; et lorsque plus tard, sous Rail-mi , les progrès des pirates eurent contraint
le gouvernement à faire évacuer toutes les côtes, Adam Scliall put obtenir que Maeao lïït exceptée du décret.
Les Tartares ne se montrèrent généreux qu'avec les Européens : la résistance énergique que leur opposèrent les Chinois ne saurait faire excuser leurs violences : des villes nombreuses furent détruites, des provinces ravagées, des populations exterminées ou transportées au loin. Celles de Nankin et de Pékin, déportées en masse, furent remplacées par des Manlchous. Plusieurs milliers d'individus (1) appartenant à la maison régnante furent massacrés ; on en immolait encore un siècle après la conquête.
Il avait déjà été fait divers dénombrements du peuple : ces dénombrements ne résistent guère à l'examen. On en fit de nouveaux, sinon avec plus de soin, du moins avec plus de force. Les Chinois durent pendre à leurs portes des écriteaUx portant le nombre et les noms de ceux de leur famille. C'est ce que la Terreur imposa depuis aux Parisiens. Le peuple conquis fut compté comme un vil troupeau et frappé d'une capilation assez élevée, impôt inique dans son essence, puisqu'il ne porte point sur la richesse, seule base véritable de la répartition des charges sociales, mais, au point de vue asiatique, naturel après la conquête, imposé aux Chinois par les Tartares, comme aux Grecs par d'autres Tartares, en rachat d'une vie qui appartenait au sabre.
Kafi-ini déclara plus tard que cet impôt exécré du peuple ne serait jamais augmenté; et son successeur, Ybù-tuien, eut la sagesse de l'abolir. Les recensements faits depuis n'ayant aucun objet sérieux, impopulaires et difficiles à effectuer, fallacieusement grossis pour plaire au prince, ne sauraient servir à prouver, comme on l'a prétendu, que la population de la Chine se soit accrue depuis trois cents ans dans des proportions excessives : toutefois, bien qu'on ne puisse, pour déterminer la population de la Cbine à diverses époques, s'appuyer d'aucun document certain, il est plus que probable que cette population , comme celle de la plupart des États, a constamment augmenté. Elle devait être déjà considérable quand les Min tombèrent. 11 y avait eu quelque émigration vers la Corée, Formose, les Philippines; le commerce seul avait abordé l'Indo-Chine; la conquête mantehoue, les mœurs nouvelles imposées à la Cbine, l'horreur qu'elle en ressentait, les violences qu'elle dut subir, imprimèrent à son peuple ce mouvement d'expansion qui jusque-là n'était que pressenti.
Ceux qui émigrèrent le plus furent les peuples du Fo-kyen et du Kwan-tb-n. Plus irréconciliables que les autres , ceux du Fo-kyen avaient pris le turban pour cacher
(I) On en a porté le nombre à quatre-vingt mille.