ÉMIGRATIONS
au moins la tresse que les Mantchous leur imposaient. Vingt-cinq mille d'entre eux. abordèrent à Formose : ils ne contribuèrent pas peu, plus lard, à livrer cette Ile aux pirates, des mains desquels elle lit retour à la Chine. Formose a reçu depuis des millions de Chinois, et, dans cinquante ans peut-être, sa race aborigène aura disparu devant les envabisseurs.
Les Philippines, de leur côté, donnèrent asile à des émigrés nombreux. Aussi, quand Formose tomba, Manille, sommée de se rendre, courut-elle de grands périls. Elle dut expulser les Chinois, qui. même avant la grande révolution de l'empire, s'y étaient montrés turbulents et qu'il avait fallu combattre, qu'on avait eu le tort de massacrer en 1603 et 1639. Un siècle plus tard, en 1757 et 17G2, il fallut encore les expulser ou les massacrer. Sans doute les émigranls appartenaient au rebut de la population chinoise : c'étaient des mendiants, des voleurs, des pirates ou leurs fils; ils venaient du Fo-kyeu et du Kwan-ti.fi, pays de mœurs relacliées et féroces; sans doute ils étaient affiliés à ces sociétés secrètes qui depuis ont agité batavia et Singapour : je n'en crois pas moins que la cause principale de tant de soulèvements dangereux et de tant de répressions sauvages doit être cherchée dans le fanatisme di^ moines qui gouvernent Manille et la docile cruauté des Espagnols qui leur obéissent. Européens, nous sommes, dans l'extrême Orient, tous solidaires les uns des autres; mais il y a peu de temps que nous sommes vraiment dignes de conduire le monde : nous étions, dans ces derniers siècles, aussi méchants que les autres peuples. Regardons en face le mal que nous avons fait, afin de ne point renouveler nos fautes ou recommencer nos crimes. Et pour nous, Anglais, Américains. Français, triumvirat du commerce, et par usage ou tradition de la liberté, n'excusons point le passé; tâchons, au contraire, que l'avenir soit plus digne de notre nom.
La Cochinchinc et les Etats voisins, effrayés de la puissance tartare, avaient mal accueilli les premiers émigrés. Peu à peu cependant les Chinois méridionaux s'étendirent aussi sur ces contrées, qu'ils remplissent presque aujourd'hui. Les Malais, venus au treizième siècle de Sumatra ou de quelque lieu plus éloigné, avaient colonisé Malacca, occupé seuls quelque temps les îles de la Sonde, les Moluques, les Philippines; devenus musulmans et fameux pirates, ils avaient, en 1615, porté l'islamisme jusque dans les Célèbes : ils bornèrent de ce côté la Chine païenne, qui se déverse aujourd'hui sur l'Australie comme sur l'Amérique.
Le petit peuple mantehou n'avait pu conquérir la Chine sans évacuer complètement son propre territoire : les Chinois du IUan-txn, du Tmi-li, du Ulan-si et du Ulen-si y vinrent prendre sa place, quelques-uns transportés, d'autres cherchant une terre gratuite.
Kan-nii avait permis, Ysn-tmen favorisa ce mouvement. Cette portion de la Tartane est aujourd'hui chinoise, comme le sont plus ou moins toutes les autres. Administrativement même, les provinces chinoises que la grande muraille bornait au temps des Min s'étendent aujourd'hui bien au delà; et peut-être trouve-t-on plus de Tartares dans le district de Pékin qu'on n'en pourrait trouver clans ce que de vieilles cartes appellent encore des provinces tartares.
Quelques modifications furent apportées au gouvernement et à l'administration de l'empire : les empereurs Tsin, comme les princes des autres dynasties, choisirent parmi leurs enfants leurs successeurs ; mais autour de la famille il y eut le clan impérial, ou ce qu'on appelle les trois tribus, parmi lesquelles on distingua huit familles principales. Les princes du sang ne reçurent point un rang héréditaire; mais, en raison de leur grand nombre, leurs descendants durent, pendant cinq générations, perdre un degré de noblesse à chaque génération, pour s'arrêter au rang peu élevé que constate le simple droit de porter la ceinture jaune et le sabre. Les plus proches de l'empereur furent richement entretenus; les aulres tombèrent de plus en plus, comme tous les déclassés, dans l'oisiveté, le vice et la misère. On trouve, dans la Gazette de Pékin, l'exemple d'un homme à ceinture jaune condamné à la déportation avec surveillance pour avoir frappé de son sabre un marchand qui refusait d'accepter de lui un billet faux de la valeur d'un sou. On croit qu'il existe aujourd'hui environ six mille de ces princes, vivant dans l'enceinte du palais.
La cour fut administrée par un conseil composé d'un président et de six membres ; elle eut dix grands officiers. On y compte ordinairement cinq mille eunuques, dont le premier est gardien des présents et jouit seulement du quatrième rang de la hiérarchie chinoise. En outre des sept femmes principales, on y compte un grand nombre de concubines levées sur les Tartares par une sorte de conscription, et environ cinq mille femmes en tout.
L'armée chinoise fut réduite à l'état de milice et rarement appelée; toutes les villes reçurent des garnisons tartares, ou plutôt des villes tartares furent entées sur toutes les villes chinoises. En outre de certains emplois réservés aux Tartares et de la part considérable qu'on leur fit dans les autres, plusieurs situations importantes furent remplies à la fois par un Chinois et un Tartare, chargés de se surveiller l'un l'autre. Au Japon, les choses vont plus loin : dans cet Etat à la fois féodal, despotique et théocratique , une méfiance plus que vénitienne a dédoublé toutes les magistratures et a fait de l'espionnage et de la dénonciation l'attribut de chacune d'elles.
Malgré l'établissement de la capitation. on ne saurait dire que le chiffre des contributions publiques ait été notablement augmenté. Les statistiques des Min (Min xwei-tien) portaient les revenus de l'empire, en argent, à 40 millions d'onces, soit
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320 millions de francs, et en grains à une valeur à peu près égale (1). Ce revenu était alors suffisant, puisque, sous les Tsin, il fut souvent fait remise de l'annuité d'un impôt. Peu à peu, toutefois, l'argent baissa de valeur, ce qui affecta une partie notable du revenu : le tribut en grains ne s'élève pas aujourd'hui à plus de G(i millions, et la perception totale ne dépasse pas 3iO millions. On a dû dès lors, pour subvenir aux besoins croissants de l'État, surtout pendant les difficultés qu'ont traversées les derniers règnes, non pas augmenter les impôts, ce qui eût élé dangereux, mais recourir à des expédients, tels que la vente des grades littéraires et des emplois publics qui en sont la conséquence. Les douanes sur le commerce européen produisent aujourd'hui beaucoup ; elles produiront davantage dans quelques années : notre commerce si redouté d'un gouvernement aveugle sera ainsi sa ressource et son salut.
Amavang, le régent de l'empire, le maître de Nankin, mourut : Illun-tiui, âgé de quatorze ans, se déclara majeur. Mécontent d'avoir été dominé jusque-là. menacé peut-être par l'ambition de celui qui venait de mourir ou par celle des siens, peut-être aussi , comme d'autres rois, incapable de pardonner le don de plus de royaumes que ses pères ne lui en avaient laissé, il poursuivit avec acharnement la mémoire et la maison d'Amavang.
Ulun-tiiii n'avait pas cette chasteté qui, d'après Pe-yen, assure le succès des entreprises : il irrita les Mantchous par le meurtre d'un chef dont il convoitait la femme. Cette passion désordonnée l'entraîna à d'autres folies. On vit renaître la puissance de ces eunuques qui avaient perdu la dynastie des Xan orientaux, celle des Tan et tant d'autres : êtres vils, aussi faibles que les femmes, mais, par leur faiblesse même et leur avilissement, armés pour le renversement et la destruction de tout ce qui parait le plus fort et le plus élevé. Illun-tiui mourut en 1601 . Kan-uii lui succéda.
L'expulsion de quatre mille eunuques expia les désordres de Ulun-tuii. Le nouvel empereur était un enfant. Il commençait, comme Louis XIV son contemporain, un règne long et glorieux : les débuts de ce règne aussi devaient être agités, tf san-kwey, qui avait appelé les Tartares sur l'empire et en avait reçu la vice-royauté de Yunkwey, se reprochait depuis longtemps « d'avoir fait venir ces lions pour chasser des chiens. » Il se révolta et se proclama empereur. Le Fo-kyen, le Ivwan-tbTi, se soule-
(l| Le père Magalliaes évaluait le revenu en argent à 18 600 000 écus; le père Martini, à 60 millions. Les contributions payées en nature se seraient élevées, d'après Martini, à une valeur de 90 millions d'écus. Si l'écu dont il est question est le même que celui de l'évèque Palafox, qui traitait à la même époque les mêmes questions, il valait 3 livres. La relation de Nieulioff ne parle que d'impôts en nature : le tribut en grains se serait alors élevé à 31 millions de tan (soit à peu près autant d'hectolitres). Si le tan valait 10 francs, ce serait 320 millions de francs : il y a toutefois lieu de supposer qu'il valait moins.