L EMPEREUR KAN-C1II
princes de son sang, bien que conquis par la mollesse chinoise, ont gardé quelque chose de ces mâles habitudes : chaque année, presque, ils vont chasser sur les prairies, domaine de leurs aïeux. Là, séparés de l'appareil de leur grandeur, ils oublient les soucis et les vanités du trône ; mêlés à ceux de leur race, et vivant au grand air, ils se retrouvent chefs de clan et redeviennent des hommes.
Je donne ici la reproduction exacte d'un portrait authentique de Kan-iui à l'âge de trente-deux ans. La physionomie belle, ouverte et intelligente de ce prince ne rappelle en aucune façon le ridicule assemblage de traits qualifié de type tartare. Je ne connais point de portraits des derniers empereurs, et je doute qu'aucun Européen les ait vus de près; mais je suis porté à croire que, par l'effet de diverses circonstances,
le type de la famille est devenu moins beau en même temps que sa santé devenait moins robuste. Il est probable que les Mantcbous, qui sont un peuple du Nord, sont frappés, en Chine, d'une dégénérescence analogue à celle qui a atteint, en Egypte, les maisons macédoniennes de Ptolémée et de Méhémet-Ali , dégénérescence si rapide pour notre race entre les tropiques ou dans leur voisinage, et qui ramène, comme par un effort incessant, vers la barbarie les contrées que nous tentons de civiliser."
Au commencement du règne de Kan-nri, Adam Scball, d'abord en crédit, avait fini par être persécuté, puis gracié. Le calendrier avait ressenti le contre-coup de cette persécution. On rendit le bureau astronomique à Verbiest, qui, plus tard, fut remplacé par Grimaldi. En 1688, cinq missionnaires français arrivèrent en Chine, envoyés par Colbert : honorés de la faveur de Louis XIV, ils le furent bientôt aussi de celle de Kan-nii. Ces Français furent suivis par d'autres. On les chargea, en 1708, de dresser la carte des provinces de la Chine et de toute la Tartarie. Ce travail immense fut accompli par eux en quelques années, dans les limites d'une exactitude qui suffit à la pratique ordinaire du gouvernement et du commerce. Ces géographes furent les pères Bouvet, Régis. Jartoux, Fridelli, Cardoso, de Tartre, de Mailla et Bonjour. Plus tard, sous Kyen-lbh, les pères Benoit et Hallerstein ajoutèrent à leur travail et le rendirent plus parfait. La marine anglaise, quelques Américains, quelques Français, ont depuis levé les côtes de la Chine, l'embouchure, le cours même de ses principaux fleuves. Ces travaux excellents ont complété notre connaissance géographique de ce pays, mais ne doivent pas faire oublier l'œuvre des missionnaires, œuvre plus difficile, plus étendue, et qui ne paraît encore susceptible que de corrections peu importantes.
Les ambassades européennes avaient commencé, sous Ulun-tuii, à devenir fréquentes ; il y en avait eu du grand-duc de Moscovie et des Hollandais ; il y en eut des Portugais, comme plus tard des Anglais et d'autres peuples. 11 serait injuste de ne pas leur savoir gré de ce qu'elles ont ajouté à nos connaissances. Au point de vue politique, toutefois, elles furent de peu de conséquence. Des gentilshommes endimanchés, promenés en carrosse au milieu de l'inconnu, peuvent divertir la foule et amuser l'impertinence d'une cour asiatique. Si cette cérémonie, d'un goût souvent douteux, est l'objet de la diplomatie, ce sont là des ambassades ; mais si l'objet de la diplomatie est la création de rapports intimes et utiles, on peut dire que les seuls ambassadeurs que l'Europe eût alors en Chine étaient les missionnaires de Pékin, et que le seul roi qui y fut vraiment représenté fut Louis XIV, assez sage pour n'y pas envoyer d'ambassade de cour. Ce que je viens de dire me dispense de donner la liste de ces missions, célèbres surtout par les dîners qu'on leur offrit et les égards qu'on leur refusa. Les curieux trouveront facilement cette liste copiée de livre en livre; elle
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est sans intérêt véritable pour l'histoire de la Chine, comme pour celle des Étals européens.
Un évoque anglican, traitant de l'histoire de l'Église, arrivé à l'aurore de la réforme, montre cette grande puissance du pontificat chrétien enracinée dans tant de siècles ; les rois et les peuples impuissants à la vaincre ; elle seule capable de prévaloir contre elle-même, elle seule acharnée à sa ruine.
Cette vitalité suprême de l'Eglise et ce pouvoir redoutable qu'elle a contre ellemême éclatèrent en Chine et au Japon comme au sein de l'Europe moderne. Ce n'est point des temples de l'idolâtrie, mais des couvents de Saint-Dominique que sortit la guerre contre les Églises du Japon et de la Chine. Ce n'était pas non plus d'une mosquée ou d'une synagogue, mais d'un couvent augustin et d'une paroisse catholique que la protestation avait surgi. Les Dominicains accusèrent les successeurs de Ricci d'impiété ; le sang versé pour la croix ne leur fut point une excuse. En vain Kah-mi, qui les aimait, prit la peine d'expliquer le sens des mots ou des cérémonies qu'on disait idolâtres, Rome n'accepta point ce témoignage sans pareil d'un empereur philosophe et savant. Les jésuites furent condamnés; l'empereur, offensé parleurs adversaires et leur maître, leur proposa le schisme : c'était leur offrir presque la Chine. La Chine eût eu son christianisme, comme l'Europe le sien, et les jésuites eussent bientôt possédé son âme et son esprit.
Quel plus beau rêve firent jamais des intrigants ambitieux? Quelle occasion plus belle rencontrèrent jamais des prêtres infidèles, des hypocrites affamés de puissance et de richesse? Les jésuites, cependant, avec une simple grandeur, repoussèrent la tentation d'un royaume de la terre. Fidèles au maître qui les reniait, qui les châtiait si durement de tant de sacrifices, ils prirent, avec une sereine résignation, le chemin de l'exil, ou, dispersés dans les provinces, attendirent les bourreaux ; et s'il n'y avait dans toute leur histoire que ce trait, il suffirait encore à couvrir bien des fautes, à confondre bien des calomnies. Ennemi moi-même de la domination des prêtres, comme de toute autre usurpation , je me sens heureux quand je puis rendre à leur vertu l'hommage de la vérité : c'est le devoir des âmes libres de louer tout ce qui est grand, comme c'est le métier des autres d'adorer tout ce qui est fort.
Les Mongous si nombreux, riches d'un si grand passé, commençaient à s'agiter. Galdan, roi des Éleuts, avait obtenu l'hommage de presque toutes les tribus et la consécration du pontife thibétain, le Dalaï-Lama. Il avait arraché aux musulmans le Turkestan et pris, dit-on, douze cents villes. Enflé de ses victoires, il marchait sur la Chine. Un peuple, cependant, ne s'était point soumis : c'était le peuple des Yuen , les Khalkhas; réfugiés à l'occident, sur l'aile droite et les derrières des Éleuts, ils les tenaient en échec. Kah-mi les encouragea, les soutint, et, quand ils succombèrent,
entreprit contre les Éleuts deux campagnes : la première terminée par une paix douteuse; la seconde, en 1697, par la défaite de l'ennemi, dont le chef, sommé de se rendre, mourut naturellement peut-être, comme pour échapper à la honte ou au supplice. Cette victoire sauva la dynastie mantchoue du plus grand péril qu'elle ait encore couru, et la Chine d'une nouvelle invasion et de nouveaux massacres.
L'Europe et l'Asie s'étaient accrues d'un empire : des Slaves inconnus devenaient une nation. Pierre le Grand, par ses ambassadeurs et l'éclat de ses innovations, avait révélé le nom russe aux peuples de l'Orient comme à ceux de l'Occident. Du côté de l'ouest et du nord, la frontière chinoise, imparfaitement déterminée, s'étendait fort loin. Le voisinage d'un grand empire exigeait une frontière plus nette : elle fut tracée en 1688; les jésuites Gerbillon et Pereira représentèrent la Chine en cette occasion. Cette frontière a depuis été fort modifiée : la Russie a pacifiquement conquis de vastes étendues de sol tartare et officiellement chinois. Elle a dernièrement passé le cours inférieur de l'Amour, et s'est étendue sur les provinces qui bornent au nord la Corée et regardent la portion septentrionale du Japon. Sans doute, elle doit à l'habileté de ses agents une partie de ce succès; mais la Chine était peut-être indifférente, peut-être même était-elle intéressée à laisser à d'autres la police d'une moitié des prairies : elle a remplacé, par le fait, des voisins turbulents et parfois dangereux par des voisins plus forts, mais aussi plus sages, soumis au droit des gens, fidèles aux traités, désireux de la paix.
Kan-mi mourut en 1723, dans un de ses voyages en Tartarie, après avoir régné soixante et un ans. Il faut remonter trente-deux siècles pour trouver dans l'histoire de la Chine un règne aussi long.
Yb'n-tiuen, l'un de ses fils, succéda au grand empereur. On le dit usurpateur : il versa le sang de ses frères, assez pour qu'on pût croire qu'il les avait dépouillés. Il ne fit, dans un règne assez court, rien de bien grand ; mais il était studieux comme Julien. Comme Julien, il aimait les sentences. On lit encore sur plusieurs édifices publics les lignes suivantes de sa composition : « Ta paye et ton revenu sont la chair et le sang du peuple. Il est aisé d'opprimer les petits, impossible de tromper Dieu. » Comme Julien, il combattit le christianisme, il le proscrivit même en 1724-; mais comme il n'avait point été chrétien lui-même, les prêtres lui pardonnèrent ; ils louèrent même sa mémoire. Ils espéraient mieux de son successeur Kyen-lsîi ; ils n'en furent, toutefois, pas mieux traités. Le christianisme resta proscrit : on se servit souvent des missionnaires, mais sans accepter leur mission. La tolérance de leur apostolat ou sa persécution, assez indifférentes au fond au maître de la Chine, furent laissées à la discrétion des autorités locales, qui en usèrent plutôt pour obtenir de l'argent que pour ordonner des supplices. Le christianisme, délaissé par les gens de
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cour et les riches, continua d'être, et, sans faire de progrès comme sans perdre beaucoup de terrain, a végété jusqu'à nos jours. On assure qu'il est en progrès : il seraitimpossible d'établir le contraire; mais il y a des raisons assez fortes de douter de cette assertion, que les missionnaires ont intérêt à produire.
Kyen-lsfi était monté sur le trône en 173G. Son règne fut égal par sa durée et presque égal par sa grandeur à celui de Kan-rai. Comme son aïeul, il eut à combattre les Éleuts; mais cette nation n'était plus si forte. 11 ne se contenta pas de la réduire, il la transporta ou la détruisit. Son chef fugitif était mort sur une terre russe : Kyen-lun réclama ses os, misérable jouet d'une stérile et lâche vengeance; les Russes les firent voir, mais ne les livrèrent point. Le Turkestan fut alors soumis ou dominé. Le Tbibet, ayant imploré la protection impériale contre les populations du Népaul, fut, entre 1789 et 1791, débarrassé de ses ennemis et occupé par des troupes chinoises. Depuis ce temps, gouverné par des prêtres comblés d'honneurs et en apparence indépendants de la Chine, il est placé sous la surveillance et la toutepuissante tutelle d'un résident chinois du rang le plus élevé.
Kyen-lbTi renouvela dans la péninsule indo-chinoise les tentatives toujours infructueuses des Min : ses armées, battues, durent évacuer la Birmanie. C'est vers la fin de son règne, en 1789, que la dynastie dite de Yuen, expulsée plus tard, puis rétablie, commença à régner en Cochhichine. Cette famille envoie en Chine des tributs triennaux.
Le règne de ce prince, bien que paisible si on le compare à d'autres, fut marqué par plus d'une insurrection : il dut soumettre la province montagneuse de Kweitmes et l'île non moins difficile de Formose.
Les contrées méridionales de l'Asie recèlent encore dans leurs montagnes quelques tribus bronzées et presque sauvages, dernier vestige de nations vaincues, bannies des plaines et presque entièrement éteintes. On assure que l'Inde compte seize millions de sauvages de cette espèce; l'Indo-Chine en compte probablement plus encore. Le savant missionnaire et sinologue Bridgman a donné, dans le numéro 3 du Journal of the N. C. Branch of the R. A. S., la traduction de quatre-vingt-deux notices relatives aux sauvages chinois appelés Myao-tsô. Ces sauvages occupent les sommets du Kwci-tuie», du Xb--nan, du Kwan-si, du Yun-nan et du Sso-lmuen. Soumis à de petits tributs, ils vivent à peu près indépendants des Chinois, avec lesquels ils n'entretiennent que peu de relations. L'oppression de peuplades si faibles ne pouvait ajouter beaucoup à la gloire de Kyen-hm. Il résolut cependant de soumettre les Myao-tsô dits de Kin-tmueri ou de la rivière d'Or, du nom de quelque ruisseau qui arrosait la vallée montagneuse où ils s'étaient retranchés. De telles entreprises sont moins faciles à mener à bien qu'elles ne le paraissent. Ces pauvres
sauvages se défendirent avec plus d'énergie et de persévérance que ne le font les plus grands empires amollis par le despotisme. Ils furent vaincus enfin ; leurs chefs capitulèrent, et, conduits à Pékin, furent, contrairement à tout droit, à toute justice, sans l'excuse même de la nécessité politique, soumis à un supplice ignominieux et cruel. Les jésuites ont noté cet événement; ils ont oublié que c'était un crime, et qu'ils devaient le condamner. La faveur des princes est bien malsaine si elle corrompt ainsi jusqu'à des apôtres.
De 1770 à 1773, trois cent mille Tourgouts et deux cent mille Éleuts, réfugiés en Russie ou sur les frontières russes et mécontents du nouveau joug, furent autorisés à regagner le pays de leurs ancêtres. Ces émigrations de peuples soumis à la Russie, Tartares, Circassiens , Polonais, ne s'expliquent pas toutes par le fanatisme religieux : on conçoit qu'un peuple transporté en Russie rêve de plus doux climats, qu'un peuple nomade change de place et de maître ; mais il reste des faits qui ne peuvent s'expliquer que par un vice profond du gouvernement russe, trop dur, trop militaire, trop imitateur de la méticuleuse et tracassière Allemagne. La Russie est bien jeune et bien grande pour son âge : il lui reste des progrès à faire. Elle a des princes honnêtes et plus doux que ses lois, un peuple patriote et religieux ; elle peut sans crainte marcher par des chemins plus larges vers un régime meilleur.
En 1793, la Chine reçut l'ambassade anglaise de lord Macartney. Lord Macartney était un homme distingué et considérable. Il avait été gouverneur général de l'Inde, comme le furent plus tard, avant ou après leur ambassade, lord Amherst et lord Elgin. Son ambassade, très-magnifique, coûta aux Chinois près de 5 millions. Elle eut pour résultat de faire inscrire parmi les tributaires les Anglais, qui ne le demandaient point. Elle ne fut cependant pas stérile : les relations qui en furent faites, les travaux éminents de Staunton et de Rarrow qui l'accompagnaient, exercèrent une action très - heureuse sur l'esprit public en Angleterre et dans le reste de l'Europe.
Kyen-lsn descendit volontairement du trône en 1796, appelant Kya-kin, l'un de ses fils, aie remplacer. Kyen-l«fi lui laissait un ministre du nom de Xo-kwan. qui. quatre ans plus tard, était mis en jugement et se suicidait, laissant une fortune de 500 millions due à la concussion. Le règne de Kya-kih, prince médiocre et vicieux . fut marqué, comme celui de ses deux successeurs, par des conspirations, des révoltes, des désordres de tout genre. En 1813, l'empereur Kya-kih faillit être massacré dans son palais : un de ses fils lui sauva la vie par son courage. Ce jeune prince, peu capable d'ailleurs et de chétive apparence , grâce à cet événement , fut plus tard désigné pour le trône par son père.