GUERRE DE
seulement par une drogue inutile au moins et souvent dangereuse, repoussa l'opium, que la Compagnie et le gouvernement anglais protégèrent faiblement. En 183G, ce commerce fut interdit; on le défendit bientôt sous peine de mort : il s'en fit toutefois près de Canton une immense contrebande. En 183!), le vice-roi duKwafi-t»n, Lin, contraignit M. Elliot, surintendant du commerce, à se faire livrer et à détruire de l'opium pour une valeur de 50 millions. Les Anglais évacuèrent alors Canton, et le commerce de l'opium ne devint libre qu'après des guerres entreprises pour des causes nombreuses et toutes différentes de celle-là.
Les Chinois prétendaient avoir juridiction sur les Européens : la différence des civilisations et des lois, la malveillance brutale des autorités indigènes, rendaient cette prétention inadmissible; la faiblesse et les hésitations de l'Europe la firent toutefois souvent accepter dans la pratique.
Le gouvernement chinois, profondément hostile aux Européens, excitait contre eux la populace des grandes villes, de Canton surtout; des crimes odieux étaient chaque jour commis contre nous; on n'en obtenait la répression que rarement et qu'après des démonstrations coûteuses ; encore arrivait-il qu'au lieu des vrais coupables on châtiât simplement des hommes condamnés déjà pour d'autres causes. Un vice-roi de Canton alla, en 1849, jusqu'à faire assassiner le gouverneur de Macao. Ni l'Angleterre, ni l'Europe, ne recherchent en général les guerres lointaines : elles supportent les injures des Rarbares avec une patience que la réputation de leur courage peut seule leur permettre : le Maroc, opprobre du monde, est là pour le prouver. La patience la plus grande a cependant un terme : Alger a dû l'apprendre ; d'autres le sauront sans doute un jour.
En 1840, la Chine reçut des mains de l'Angleterre sa première leçon : Chusan fut occupé, Tyen-tsin visité (1), et un traité fut conclu à Canton par M. Elliot. Loin d'exécuter le traité, le gouvernement chinois mit à prix la tète de l'ambassadeur, et la guerre fut reprise.
En 1841, Chusan fut un instant évacué; mais les forts de la rivière de Canton fuient enlevés: il y eut une trêve suivie de trahison, et Canton menacé dut se racheter pour 30 millions. Ce ne fut pas la fin : Amoy, Chang-hai, Niiï-po (Ningpo), Cha-pv, Wk-ssB (Woosoong), furent pris; on remonta le Yah-tso kyah; Tuien-kyan fut enlevé ; les Anglais se présentèrent devant Nankin. En avant de Canton, à Nih-po, à Tiuen-kyah, la résistance avait été courageuse : un ennemi mal armé et mal con-
(1) De grands travaux furent peu après, en 1841, entrepris pour mettre eu état de défense les forts de Takou. Je mentionne ici ce fait, qui m'avait échappé lorsque j'ai parlé de ces forts en faisant le récit de la dernière campagne.
(luit, loin de reculer devant la mort, avait plus d'une fois cherché dans le suicide l'oubli de sa défaite. Devant Nankin, sir H. Pollinger traita : la Chine dut payer un peu plus de 105 millions; en outre de Canton, les ports d'Amoy, Fs-tmes, Nin-po et Chang-hai furent ouverts; le monopole des Hongs cessa d'exister; le trente-deuxième parallèle nord fut la limite assignée aux navires anglais; quelques garanties territoriales furent prises; Hong-kong gardé fut colonisé en 1846. La rage des autorités réagit contre le traité : à leur instigation, des émeutes eurent lieu; en 1847, on dut enlever de nouveau les forts dits du Bogue, et menacer encore Canton. Les Européens étaient relégués sous les murs de cette ville dans une sorte de Ghetto, et comme à Constantinople dans l'ignoble faubourg de Pera. Ils obtinrent que la ville leur serait ouverte deux ans plus tard. En 1848, il y eut à Chang-hai des désordres qui firent éclater l'énergie du consul R. Alcock; enfin, en 1849, une nouvelle démonstration dut être faite à Canton.
En 1844, cependant, les États-Unis avaient envoyé en Chine Caleb Cushing. La même année y vit paraître l'ambassadeur français Lagrenée, qui obtint, en faveur du christianisme , un édit plus agréable aux chrétiens français qu'utile aux chrétiens chinois. Cette ambassade n'en fut pas moins très-utile à la France, dont elle développa le commerce et à laquelle elle rendit sa place dans l'extrême Orient. C'est d'ailleurs toujours une chose excellente que de faire visiter des pays nouveaux , à défaut d'hommes très-spéciaux, par des hommes d'un esprit distingué : Lagrenée était de ceux-là , et rarement on vit un ambassadeur entouré de plus d'hommes intelligents.
En 1850, Tao-kwan mourait, laissant le trône à Ulyen-foh , âgé de vingt ans. La haine de Tao-kwah passa plus vive à son successeur ; il poursuivit ceux qui avaient traité avec nous : Canton dut être ouvert par la force ; les Anglais et les Français l'occupèrent ; le vice-roi Yé alla terminer dans l'Inde une vie inepte et criminelle. Le commodore américain Perry avait ouvert le Japon : il était temps que les ambassadeurs de l'Angleterre et de la France, comme ceux de la Russie et des Etats-Unis, résidassent à Pékin. Les imprudences du gouvernement chinois amenèrent les Français et les Anglais à Tyen-tsin (1). Un traité nouveau fut signé; on ne l'observa pas : quand les ambassadeurs parurent, l'année suivante, on leur ferma la roule de Pékin; les marins qui les escortaient furent battus et repoussés. Une expédition plus sérieuse dut se préparer en Europe; j'en ai suffisamment parlé ailleurs : les détails d'une campagne qui n'est pas sans quelque gloire, et qui plus qu'aucune autre sera
(I) M. Ploix, ingénieur hydrographe, leva alors le cours du Pei-xo. Le gouvernement français laissa à l'Angleterre l'honneur de la publication de ce travail, qui, par la suite, nous fut très-utile.
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féconde, sont présents à tous les esprits. Pékin, la capitale de l'Asie, vit flotter ensemble les drapeaux des deux premiers peuples de l'Europe; l'orgueil de la Chine fut vaincu, et l'empereur fugitif alla mourir de langueur au nord de la grande muraille : un enfant lui succéda, dont le règne porte le nom de Trâ-rao. La paix semble devoir se maintenir; la marine anglaise a ouvert le Yan-tso kyan; le commerce l'a envahi ; ses progrès rapides dépassent tout ce qu'on pouvait attendre. 11 n'y a qu'une ombre à ce tableau : la rébellion des Taï-pih, qui bientôt, sans doute, sera vaincue.
C'est vers la fin du règne de Tao-kwan, et pendant les débuts de celui de LUyen-fon, que se dessina et qu'éclata cette rébellion. Un maître d'école étranger aux sociétés secrètes du Nénuphar et de la Triade, et à demi chrétien, inventa une religion, refit la Bible, se déclara frère de Jésus-Christ, et, avec l'aide de quelques Myao-tsô et de quelques pirates chassés de la mer par les marines européennes, commença une lutte qui eut d'abord pour théâtre les montagnes du Kwan-si et des provinces limitrophes. Bientôt les rebelles, vainqueurs dans divers engagements, gagnèrent le centre de l'empire : ils s'emparèrent de Ws-tman et de Xan-kao. Leurs entreprises sur le nord échouèrent devant la cavalerie tartare; mais ils descendirent le Yan-tso, prirent Nankin, Tiuen-kyan, Stf-tmes, un grand nombre d'autres villes, occupèrent même Chang-hai , et n'en furent chassés que par les Français. Us ne songeaient point à rétablir les Min, mais bien à fonder une autre dynastie; ils avaient repris les cheveux longs, et devaient à cela le sobriquet de Tman-mao, ou longs cheveux. Leur patriotisme ne s'est montré que par le massacre des Mantchous, et leur religion que par le pillage des temples. Partout ils ont opprimé ou massacré les populations , ravagé les cultures, coupé les arbres, saccagé et brûlé les villes. Battus ici, victorieux là, ils ont changé de place plus encore qu'ils ne se sont étendus. La Chine a fait poulies combattre appel à l'assistance européenne : cette assistance la sauvera , et il est impossible que le service rendu par nous et ce rapprochement qui nous fera mieux connaître restent stériles dans l'avenir. Après quatre mille ans, l'histoire de la Chine recommence, éclairée de lumières nouvelles. Puisse-t-elle être heureuse et longue! Je lui dirai, pour ma part, ce que la Chine répète à Tbii-mô : « Wan-snèl » Vivez et régnez dix mille ans!
Le court exposé, que je termine ici, du passé de la Chine, ne saurait être toujours trouvé d'accord avec les ouvrages qui l'ont précédé et dans lesquels on doit voir les
sources de cette histoire : la cause en est que, sur les points même capitaux, les ouvrages chinois ou européens , originaux ou de pure érudition , sont loin de concorder toujours ; qu'entre des témoignages différents , j'ai dû choisir ceux que mes faibles lumières m'indiquaient pour les plus vraisemblables et les mieux appuyés. Si j'eusse présenté l'échafaudage de mes preuves incomplètes, si je l'eusse discuté, j'aurais fatigué mes lecteurs et manqué mon objet : je l'aurai, au contraire, pleinement atteint si j'ai réussi à donner quelque intérêt à l'histoire trop dédaignée d'un peuple mal connu; si j'ai pu, pour faiblement que ce soit, attirer vers la Chine une attention qu'on lui accordait jadis et dont elle est plus digne que l'indifférence actuelle ne veut le croire.