‹ Mémoires sur la ChineChapitre 96 sur 220 · T^RO^I · texte numérisé non relu

T^RO^I

La Chine, l'un des plus anciens empires du monde, a des formes et des notions religieuses qu'elle n'a point empruntées : elle a successivement reçu les cultes et les dogmes qui comptent le plus de disciples sur la terre et sont suivis par les peuples les plus célèbres. La religion, non plus que les hommes, n'est pas affranchie de cette modification profonde que la Chine impose à tout ce qui l'aborde; et comme aucune de ses formes importées n'a cessé de se maintenir sur quelque point de la Chine et parmi quelques-unes de ses populations, l'étude de la religion des Chinois serait l'étude de la religion tout entière, sous tous ses aspects et dans toutes ses phases.

Ce sujet, trop étendu, dépasse mes lumières et mon ambition. Je ne saurais ni exposer tant de faits, ni décider tant de questions; je ne ferai qu'effleurer un sujet si vaste, et, cependant, je ferai plus peut-être pour l'étude des religions chinoises que beaucoup d'hommes plus savants et plus compétents que moi n'avaient encore fait.

D'une part, en effet, les sinologues européens se sont attachés à l'histoire et à la littérature, dédaignant des superstitions et des livres que la Chine lettrée dédaigne elle-même.

D'autre part, les missionnaires ardents, et naturellement exclusifs en matière de culte comme en matière de foi , ne se sont occupés des religions autres que la leur que pour les combattre ; même pour en démontrer l'erreur, ils ne se sont point donné la peine de les bien étudier : ils ont lutté et luttent encore contre des dieux imaginaires, comme les chrétiens de diverses sectes luttent eux-mêmes, en Europe, contre un catholicisme ou un protestantisme aussi différents de ces formes chrétiennes que les illusions de la malveillance peuvent l'être de la vérité.

Empressés à maudire les cultes chinois, il semble que les missionnaires en voudraient renverser les signes sans les voir. Tous les faux dieux, disent-ils, sont des démons. Ils les détestent donc ; ils en fuient la vue, ils en éloignent leurs troupeaux. Il y a dans cette conduite la marque d'une conviction sincère et même d'une piété prudente. Elle ne saurait, toutefois, avoir pour résultat le progrès d'une étude digne d'intéresser le philosophe et le moraliste, gens que l'erreur ou le mensonge irritent moins, parce qu'ils y savent trouver encore quelque chose d'utile et de vrai.

Dans ce travail, on trouvera, pour la première fois, un tableau des principales divinités chinoises ; quelques détails trop incomplets sur le culte de ces divinités; une courte analyse des notions bouddhiques de la Chine , de ses doctrines sur l'enfer et la métempsycose ; enfin quelques détails sur les musulmans chinois.

t>^^or^5j(j§X£>^3^-j

Unilé du culte. — Religion primitive. — Religions prophétiques. — Impuissance des dogmes. — Premières divinités. — Unité divine. — Culte symbolique. — Fanatisme.

L'homme est religieux; il l'est parce qu'il pense; il contemple le vaste monde, la nature variée, parfaite, animée; il admire l'inexplicable miracle de sa propre existence, de sa libre pensée ; et, pénétré de sa faiblesse, agité par la crainte, ému par le mystère qui l'environne, il s'incline devant la puissance qui crée, détruit et renouvelle; il en implore ces biens qu'elle répand ou refuse. Tributaire de la mort, rebelle à cette idée, il cherche, par des sacrifices et par la pratique du bien, que le Maître excellent et suprême doit aimer, à en obtenir, sinon le rachat de sa vie, du moins le don d'une vie nouvelle, pareille ou différente, terrestre et matérielle, ou céleste, glorieuse et sans fin.

Le monde, l'homme et sa pensée, se ressemblent trop partout pour que les religions humaines puissent beaucoup différer : les germes en sont innés, le développement instinctif. Les philosophes y voient une faiblesse humaine, une aberration de tout le genre humain, à la fois malade et trompé; les âmes pieuses y reconnaissent le passage de la grâce divine, la trace d'une révélation incomplète et confuse, rudiment premier de la foi confié à l'homme afin qu'il puisse, raisonnable et libre, marcher lui-même à la conquête de la sagesse et de la vérité.

Cette étroite ressemblance des idées et des formes religieuses par toute la terre a frappé les explorateurs de chaque continent nouveau. Sur la nature de l'Être divin, sur les suites de la mort, peu de solutions sont possibles. 11 est donc naturel que plusieurs peuples aient à la fois adopté les mêmes solutions; mais la similitude se

poursuit dans les objets du culte et dans sa forme, dans les plus minces détails, et jusque dans les superstitions les plus grossières. Hérodote croyait en Egypte reconnaître ses dieux ; le peuple romain voyait les siens partout. Les Germains, dit Tacite, honorent surtout Mercure ; ils sacrifient à Hercule et à Mars. Une partie des Suèves sacrifient à Isis. Apulée va plus loin : Isis est pour lui une déesse germaine. Cette illusion des anciens se retrouve chez les modernes : de païenne elle est devenue chrétienne. Nous voyons dans Camoes les premiers Portugais s'agenouiller dans l'Inde devant une idole : « Si tu es le vrai dieu que j'adore, dit l'un d'eux, reçois mes prières. » Le grand historien de la conquête du Mexique, Solis, nous montre le culte des Mexicains suivant de point en point le nôtre et jusque dans une sorte de communion, invention sacrilège du diable. Les religieux qui visitèrent les premiers l'Asie mongole, les premiers missionnaires de la Chine, placés en face d'images qui leur rappelaient des images connues, en face de prêtres vierges et tonsurés comme eux, crurent aussi que le démon avait imaginé ce moyen de combattre le christianisme. En 1567, Guillaume de Choul, gentilhomme érudit, disait déjà que plusieurs des cérémonies de notre religion sont d'origine égyptienne ou romaine : dans de certaines limites, cette proposition est vraie. Rome chrétienne a gardé de l'ancienne Rome quelques formes et quelques pratiques qui, n'appartenant point exclusivement au culte de Jupiter ou de tout autre dieu, mais faisant, au contraire, partie du culte naturel, universel, primordial, devaient avoir droit de cité dans de nouveaux temples.

On peut trouver encore quelques rapports entre certaines doctrines égyptiennes et quelques-uns de nos dogmes ; mais si des choses si profondément séparées paraissent, au premier abord, semblables et copiées l'une de l'autre, il ne faut pas se contenter d'un rapide examen ; il faut aller au fond des choses : les différences alors se feront voir.

Les anciens donnaient aux dieux qu'ils rencontraient les noms de leurs propres dieux; mais les Grecs et les Romains avaient plusieurs Jupiters, plusieurs Vénus, plusieurs Hercules, différents l'un de l'autre, et dont les légendes diverses n'avaient que l'unité du nom. Arrien nous fait remarquer que le Racchus thébain n'est pas le Racchus d'Athènes, fils de Jupiter et de Proserpine, et que l'Hercule égyptien n'est ni celui des Grecs, ni celui des Tyriens. Ici les attributs et le rôle divin pouvaient être les mêmes; quelquefois il n'y a de commun qu'une simple apparence. Ainsi une femme tenant un enfant dans ses bras peut, dans les temples chinois, rappeler à des chrétiens la sainte Vierge. Cette femme, cependant (Ssh-tsô kwan-yin), n'a point la même légende : l'enfant qu'elle tient dans ses bras n'est pas même le sien ; c'est un enfant qu'elle donne aux femmes stériles.

Page 1