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RELIGION PRIMITIVE

Il faut donc, avec soin, distinguer ce qui appartient à toutes les religions et ce qui est propre à chacune d'elles. Les couvents, le célibat, le jeûne, les macérations, les sacrifices, les offrandes des parfums, de la lumière, du feu, des prémices de la terre, l'agenouillement, les prosternations, les processions, le chant, les litanies, les purifications, l'eau lustrale, le chapelet même, se retrouveront à peu près partout. Partout aussi se retrouveront certaines doctrines, certains principes, certains mythes, et la personnification sous une forme humaine de la divinité suprême ou des divinités inférieures, des génies ou des anges qui président aux phénomènes de la nature ou reçoivent et exaucent certaines prières des hommes.

Autour des prophètes, nous verrons partout se grouper des saints, des ermites, des stylites, des confesseurs. La sainteté sera partout la même; car l'homme ne veut et ne peut la voir que dans le renoncement aux choses du monde et le sacrifice de soimême, ce dépouillement de l'humanité qui élève l'homme à Dieu, et ne lui laisse toucher la terre que pour entendre et transmettre au ciel les prières du peuple pécheur.

Ainsi le genre humain a une religion, et, quelques noms divers que ses diverses manifestations puissent recevoir, cette religion forme un seul tout : elle est comme une haute montagne coupée de vallées profondes, couronnée de rochers à pic, soulevée d'un même sol, couverte des mêmes arbres, mais inégalement éclairée : ici frappée parle soleil, là demeurée dans l'ombre; ici riante, fleurie et belle, là sauvage, aride, effroyable.

Le premier culte, chez tous les peuples, a pour objet la nature ou la personnification des phénomènes naturels; c'est pourquoi j'appellerai ce culte naturel, bien qu'il n'ait aucun rapport avec la religion appelée du même nom, religion si peu naturelle qu'elle n'a jamais eu d'existence que dans l'esprit de quelques philosophes très-cultivés.

Le ciel et la terre, le soleil, les astres, le feu, les montagnes, les fleuves, le tonnerre, voilà ce qu'adorent les premiers hommes ; bientôt ils honorent aussi les mânes de leurs aïeux, de leurs législateurs, de ceux qui leur ont enseigné quelque art nouveau ou les ont soustraits à de grands périls.

Il n'y a là ni doctrine arrêtée, ni dogme ; les légendes sont vagues et variables. Il peut y avoir des prêtres, ou plutôt des sorciers, mais le sacerdoce est sans puissance ; le peuple peut craindre les dieux et fréquenter leurs autels, mais il n'y a point, à proprement parler, d'Eglise.

Des sages paraissent , et la religion prend un corps ; parfois ces sages , comme Numa, Solon, Confucius, et comme les philosophes grecs, se contentent de rendre hommage au culte établi, ou, sans le discuter, exposent leurs idées et cherchent à démontrer par le raisonnement ce qui leur a paru vrai. La foule peut accepter l'en-

geignement de ces philosophes, mais seulement comme on accepte des opinions humaines : cet enseignement n'a rien de sacré et ne s'impose à personne.

Parfois aussi ces instituteurs du genre humain placent leur doctrine et leur mission sous l'invocation divine : ils se disent envoyés du ciel ; leur parole n'est qu'un écho céleste ; leurs prescriptions sont les ordres de Dieu ; ils ouvrent le ciel à leurs disciples, et l'enfer sous les pas de leurs ennemis.

Leurs enseignements, les oracles divins, sont recueillis dans un livre : on en déduit toute une doctrine, qui reçoit de quelques-uns de ses premiers apôtres, ou d'un conseil de tous ses adhérents, un symbole définitif. Une Église se fonde, gouvernée par une hiérarchie sacerdotale conservatrice de la foi : cette Église est nettement limitée et définie comme son dogme. Confiante dans sa mission, elle est exclusive; elle marque ses disciples et les reconnaît ; elle croit le reste des hommes égarés sur une pente dangereuse et tente de les sauver; elle voit dans les autres religions des blasphèmes impies, et croit accomplir un saint devoir en travaillant à les détruire.

Il y a dans la religion des formes et des images d'une part, des livres et des systèmes de l'autre. La religion naturelle ne connaissait que le symbole sensible; la religion révélée introduit le symbole écrit : le premier symbole survit en se transformant. L'effet de toute religion révélée et de tout livre est d'abord d'épurer, de spiritualiser le culte ; l'excès de cette tendance conduit à la biblolàtrie, comme l'excès de la tendance opposée conduit à l'idolâtrie : de part et d'autre il ne reste qu'une idole écrite ou figurée. En se spiritualisant, le culte élève l'homme et le rapproche de Dieu; mais l'esprit humain tend à regagner la terre, à y appeler Dieu, à l'y retenir dans ses temples, à en fixer l'image sur la toile et le marbre, comme le livre en fixait le nom à l'aide de signes et de sons non moins matériels, non moins indignes de la puissance suprême que la toile ou le marbre.

Ainsi le livre et l'image, le culte de l'esprit et celui des sens, l'un grave comme la justice, nu comme la vérité, l'autre riant comme l'amour et riche de poésie, luttent incessamment au sein des religions révélées. Plus elles s'éloignent de leur berceau, plus le livre s'efface et plus l'image se multiplie; la foi devient plus humaine, le culte fait oublier le dogme, la poésie use le fanatisme; la religion se rapproche de son point de départ, de sa forme naturelle, spontanée. Une réaction se produit souvent alors . une réforme s'effectue ; le livre reparaît, et la doctrine intolérante vient de nouveau régenter le monde.

Il ne faudrait, du reste, pas croire qu'une de ces formes successives de la religion soit beaucoup plus favorable que l'autre au développement du génie humain. La philosophie traverse d'ordinaire ces formes, restant la même dans tous les temps, et parlant le même langage dès que la parole lui est laissée. Quant à l'art, quant à la

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