‹ Mémoires sur la Convention, et le DirectoireChapitre 1 sur 110 · RUE DE VA0GIRARD, W · texte numérisé non relu

RUE DE VA0GIRARD, W

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JLoRSQU^BN i8i5 je rentrai dans la vie privée, ma première pensée fut de me créer des occupations pour employer mon temps et charmer mes loisirs. Accoutumé pendant toute ma vie au travail, il m'eût été impossible de vivre sans rien feîre , et j^aurais fini par céder au chagrin et à Tennui , si je n^avais cherché à me distraire d^une situation qui ne manquait pas d'amertume. Le sort m'avait jeté en Allemagne. Si j'avais eu un métier, j'aurais pu l'exercer; mais j'avais passé ma vie à faire des lois et à administrer : ce n'était pas un genre d'industrie qui eût cours à l'étranger. Je me décidai donc à écrire.

J'eus la velléité d'entreprendre une Histoire de la révolution. Je fus Wentot convaincu que cette entreprise, telle que je la concevais, était au-dessus des forces d'un seul homme , et surtout dans

un pays où Ton ne pouvait s'aider des lumières et des conseils de personne, et où Ton n'aurait pu se procurer qu'avec beaucoup de peine et à trèsgrands frais les documens et matériaux indispensables pour écrire cette histoire.

Je me bornai donc , au moyen de quelques notes que j'avais sauvées de mon naufrage , à mettre par écrit mes souvenirs. Un ouvrage de cette espèce ne pouvait être que très-incomplet et bien au-dessous du caractère sévère de l'histoire. Ainsi je ne le donne que pour ce qu'il est , un recueil qui contient à la fois des espèces de Mémoires et des fragmens historiques.

Après cet aveu , on s'étonnera que je le publie : je dirai les motifs qui m'y déterminent.

Entré dans le monde avec la révolution , je suis resté vingt-cinq ans dans la carrière publique. Je n'y ai point joué les premiers rôles; mais je n'y ai pas été au dernier rang, et, sans avoir acquis une grande célébrité , je ne suis point demeuré inconnu. Tant que j'ai été acteur sur ce théâtre , je ne me suis inquiété ni des applaudissemens ni des sifflets. J'ai été mon droit chemin, faisant de mon mieux. Jamais on ne me vit descendre

dans Tarène pour répondre à des accasationS| me jastifier ou faire mon apologie. Il est vrai que jamais je nVprouvai d^attaques capables de me nuire aux jeux du public , ni d^alarmer ma cons^ cience.

Depuis les événemens qui m^ont fait descendre de la scène, frappé individuellement par le sort, et impliqué dans des accusations générales et contre les hommes et contre les choses , f ai aussi supporté en silence le poids de ma destinée^ liais*» sant au temps le soin de calmer les passions, et attendant une époque où, sans être soupçonné de vouloir les exciter, il fût permis de parler de soi , de ses sentimens , de ses opinions et d^objets déjà loin de nous, sur lesquels s^exerce chaque jour la plume des écrivains. Pour moi cette époque me parait arrivée , pour moi à qm les années déjà passées ne promettent plus un long avenir. Je n'^ai jamais aspiré à la renommée ; mais j^ai toujours eu quelque soin de ma réputation ; et si elle est de peu dMmportance pour le public, elle en a une très-grande pour un homme qui la regarde comme le bieq le plus cher à conserver et à trans-

mettre.

4 AVERTISSEMENr.

Je ne veux point me faire lïieilléur, ni qu^on me croie pire que je n^ai étç; En rapportant les événemetis dans lesquels j'ai figuré vje n'ai d'autre but que de les représenter tels que je les ai vus et jugés , et de me rétablir aux yeux du public tel que j'ai été moi-même, sans rien dissimuler et sans rien abjurer. D'ailleurs ce serait en vain qu'on chercherait à lui en imposer. Nos fiction^ et nos discours sont constatés par des monumens qui ne permettent pas de dénaturer impunément la vérités Loin de les récuser, c'est leur témoignage que j'invoque,

Abstraction faite de ce qui me concerne personnellement, peut-être trouvera-t-on dans mes récits et mes jugemens des faits et des aperçus qui ne seront pas tout- à- fait inutiles à l'histoire.

Peut-être atissi trouvera-t-on téméraires quelques-uiis de mes jugemens âur les personnes qi^e je ne pçux éviter de tiommer; peut-être plusieurs de mes opinions sur les choses paraîtront-elles erronées ; mais ces opinions je les ai eues , et ces jugemens je leis ai formés la plupart aux époques et

ÀVBRTISSBMENT. 5

lors des événemeas auxquels ils se rapportent. Bien plus, je les ai dans le temps même fixes par écrit, et je n^ai pas cru devoir j rien changer depuis. Je rapporte fidèlement ce que j'ai vu, entendu et pensé. Je n'ai point eu alors l'intention de faire des satires ; je n'ai jamais sacrifié non plus à des ménagemens pusillanimes ce que j'ai cru la vérité. D'ailleurs des torts et même des délits politiques u'ont jamais été des crimes à mes yeux. Il y a beaucoup d'hommes que j'ai attaqués et com-^ battus à outrance, lorsque nous étions aux prises et que je croyais remplir un devoir; et quand nous avons été sortis de la carrière, je leur ai tendu la main, et je les ai trouvés sans rancune. Je ne suis resté irréconciliable, et encore moins par haine que par délicatesse , qu'avec un petit nombre d'individus justement flétris par tous les partis. Des hommes que je n'ai cessé d'estimer auraient donc grand tort de se formaliser de ce que ma plume aurait laissé tomber du blâme, ou rapporté des choses qui sembleraient en attirer sur leur conduite politique à quelques-unes de nos époques : pour moi je sens que je n'en ai jamais voulu à qui m'a Élit de semblables reproches, et j'ai toujours pensé que les actions et les discours

des hommes publics ^ dans le cours de leurs fonctions, ëtant justiciables dePopinion, ils devaient courir la chance de ses jagemens.

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