CHAPITRE TIII. g
CTest une erreur : on n^ gagne jamais nulant qn^on Y perd. lUen ne peut remplacer Fascendant de Tindependance. Dès que Torateur qu^on soupçonne de n^avoir pas conservé la sienne se présente à la tribune , tout le monde est. en garde contre lui. On se dit : Ce n^est pas loi qui va parler, c^est son parti. Au contraire , quand Torateur, reconnu pour indépendant^ ouvre la bouche, on Técoute sans défiance. Il ne suffit pas , pour faire effet dans une grande assemblée , dMtre éloquent et de dire de bonnes choses , il faut encore qu^elle soit disposée à les entendre.
Depuis le 9 thermidor jusqu^au i8 fructidor an y, cVst-à-dire pendant trois ans , je parus souvent à la iribune , tantôt avec des discours écrits , tantôt improvisant^ et Ton peut vérifier dans le Moniteur que le plus souvent et surtout dans le dernier cas, mes opinions ont prévalu. Je connaissais assez mon assemblée pour parler, si je Teusse voulu, dans le sens présumé de la majorité; mais je ne faisais point ce calcul , et surtout dans les, discussions imprévues et presque toujours les plus animées, je prenais la parole, entraîné par la chaleur des débats et par la seule impulsion que la circonstance et Tobjet donnaient à mon ame ou à mon esprit. Ce nVtait ni le résultat de Tadresse, ni Teffet d^une éloquence extraordinaire* Cela prouve seulement qu^il existe toujours une certaine harmonie entre la conscience dW honnête homitie et celle d^une masse d'^hommes réunis.
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Je pouvais^ comme beaucoup d^mi très, dans le silenpe du cabinet, écrire sur utie matière et )a discuter méthodiquemjent ; mais je >ii^ai jamais eu ce talent à la tribune. Je n^ayais ni assez de sangf-froid ni assez de patience. Incapable de m'astreindre aux détails et de me soumettre aux règles de Part , j^entrais de suite, et comme par irruption, au fond du sujet, tel c[u^un assiégeant qui déd^giie les ouvrages avancés , marcbe droit au cœur de la place, saisit son ennemi corps à corps, et décide dans un instant la défaite ou la victoire. J^avaiis fait mes premières armes au- barreau; mais je n'y avais pas plaidé assez long-temps pour me gâter ou me perfectionner, comme Ton voudra ; c'est-àdire pour contracter Thabitude de délayer mes paroles et d^arrondir mes périodes. Je suis souvent monté à la tribune sans savoir ce que j'y allais dire, poussé par une force irrésistible qui m'y attirait malgré moi. Lorsque j'y étais, le spectacle d^une grande assemblée attentive , Tidée que la France entière allait recueillir mes paroles et me juger, exaltaient mon ame et inspiraient mes discours. J'obéissais au devoir, je ne pensais pas même à la gloire ; et si quelquefois j'étais sensible à 3es séductions, car quel homme pourrait la mépriser, ce n'était jamais que par réflexion. Mon premier sentiment était toujours celui qu'on éprouve lorsqu'on a acquitté sa dette envers la patrie. Je ne pouvais pas tenir long-temps à la tribune , parce que je n'étais pas capable d'y être calme. On a
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dît : Fiunt oratores^ nasçimtur poetœ. Cela n^est point exact , c^est dans Pâme quVst la véritable éloquence; Fart la perfectionne sans doute, mai» sans ce foyer dont la chaleur se communique aux: auditeurs et les embrase y on nVst point orateur, on n^est tout au plus qu^un beau parleur ou un rhéteur. L'art oratoire n'est que la nature perfectionnée; elle m'avait donné un organe mâle et. sonore , et ce deOTé d^assurance nécessaire pour n^être point intimidé par le nombre ni troublé par les interruptions. Lorsque je jugeais que m^ voix ne pourrait les couvrir, j'attendais en silence qu'elles eussent fini ; et loin de me décourager , je continuais comme si je me fiisse interrompu moi-même pour prendre du repos et éclater avec plus de force. La confiance de l'orateur , en lui-même , suppose un génie supérieur ou une extrêrte présomption , ou une bonne conscience. J'étaiis dans ce dernier cas.
Je suis entiré dans ces détails, parce qu'on ne connaît que très-imparfaitement un orateur d'après ses discours imprimés ou rapportés dans les journaux. Oii y prend bien une idée de ses principes et de sa panière; mais on ne peut le juger que lorsqu'on l'a vu et entendu parler. D'ailleurs , sans vouloir donner de préceptes , me comparer à personne , ni me citer en exemple, le résultat de ma propre expérience peut n'être pas tout-à-fait inutile*.
Après le 9 thermidor, je restai dans le comité d^instructlon publique; mais peu à peu je n'en prispas moins part aux autres travaux de l'Assemblée.