ANNEE
Mariage du roi des Deux-Siciles. — Cardinal in petto, •— Lettre du maréchal de Roquelaure au cardinal de Fleury. — Rangs des ducs et des maréchaux de France. — M. Pouiletier nommé conseiller d'État. — Maladie du Roi. ~ Mort de M. de Yerthamon. — Messe de la Reine. — M. deMaurepas nommé ministre d'État. — Audiences du prince de Lichtenstein et de Tabbé Franchini. — Souper de la Reine. — Diner et souper du Roi. — Braconnages dans le petit parc. — Vol chez la princesse de Conly. — Aventure de M. de Fervaques. — Morts de la duchesse de Nevers et de M"® de Moras. — Affaire de M. de Courbon. — Baraques de Nantes accordées à la maréchale d'Ëstrées ; scellés Ch&i le maréchal d'Ëstrées. — La duchesse de Lorges nommée dame d'honneuPHJe la duchesse d'Orléans. — Serment du prince de Dombes après le dîner du Roi. — Automate de Yaucanson. — Nouvelle glacière. — Changements dans les logements. — Bal chez Mesdames. Honneur de danser avec les enfants de France. — Bureaux du conseil d'État. — Moi*t du prince Jacques Sobieski. — Maladie et jeu du Roi. — Le Dauphin au salut et chez le Roi. — Règlement pour les bals. — Fournitures pour le lit de la Reine. ^ Mort de l'évèque de Boulogne. — Lettres patentes pour la tutelle du duc de Penthièvre. — Affaire du mariage de M. de Brancas. — Maladie du cardinal de Fleury et de M. d'Angervilliers ; M. de Maurepas signe par intérim. — Organisation du grand conseil. — Mariage de M. de Souvré. — M^i^ Martin. — Mort du duc de Mazarin. — Maladie du Dauphin.
Du dimanche S janvier. — U y a trois ou quatre jours que le Roi nous dit le mariage du roi des Deux-Siciles
avec la fille du roi de Pologne ; elle n'a que treize ans et quelques mois actuelleaient.
On me dit il y a deux jours qu^ontre la nomination des cardinaux des couronnes ^ il y avoit un cardinal in petto qui est un frère de M"' la duchesse Hesse-Rheinfels , lequel est chanoine de Strasbourg.
La difficulté dont j^ai parK ci-dessos n'a pas beaucoup fait de bruit pendant quelques jours. Tai marqué ce que j'avois dit à M. le Cardinal et sa réponse le lendemain de l'enterrement. Ce même jour ou le jour suivant, M. le maréchal de Roquelaure , aujourd'hui doyen des maréchaux de France, croyant qu'il étoit convenable que M. le Cardinal fût instruit par eux de ce qui s'étoit passé, écrivit une lettre à S. Ém., qui est même en quelque manière un mémoire. Je n'ai point vu cette lettre , mais j'ai vu deux personnes très-dignes de foi qui l'avoient vue l'une et l'autre. Il est constant que la lettre n'a point été faite par M. le maréchal de Roquelaure ; elle l'a été par M. le maréchal de Broglie, qui fut enfermé longtemps avec lui à ce sujet. Cette lettre dit que MM. les maréchaux de France, s'étant assemblés chez M. le maréchal de Roquelaure, avoient consulté M. le maréchal de Noailles comme chef du deuil pour savoir ce qu'ils pourroient faire pour la mémoire de M. le maréchal d'Estrées , sans causer ni trouble ni dérangement à la famille ; ( ce n'est point les termes de la lettre que je cherche à mettre, mais le sens ; ) que M. le majréchalde Noailles leur ayant dit qu'ils étoÂent les maîtres, voici ce qu'ils lui avoient proposé : qu'ils s'assembleroient, les cinq qui étoîent en état de marcher, chez M. le maréchal de Roquelaure, où U y auroitla moitié des gardes de la connétablie , l'autre moitié étant restée auprès du corps de M. le maréchal d'Estrées; qu'ils attendroient chez M. le maréchal de Roquelaure que tout le deuil fût assemblé , et qu'étant avertis par un officier de la connétablie , ils se metlroient en marche dans leurs carrosses, sans manteau, accompagnés des gardes de la
connétablie , et arriveroient ainsi chezM. le maréchal d'Estrées ; que lorsque le corps seroît en marche, ils laisseroient passer M. le maréchal de Noailles àla tôte du deuil et tous les parents , et que pour eux ils marcheroient à droite et à gauche suivant le rang de leur ancienneté , le premier à droite, le second à gauche, le troisième à droite , etc. ; que M. le maréchal de Noailles avoit approuvé toutes leurs propositions ; qu'ensuite lui ayant demandé de quelle manière les choses se passeroient à régïise, qu'il leur avoit dit que c'étoit son affaire, qu'il iroit lui-même pour ranger leurs places*. MM. les maréchaux de France ajoutent dans leur lettre l'histoire de ce qui s'est passé à Tenterrement , et que j'ai marqué cidessus , et disent qu'ils sont d'aïutant plus surpris de cette difficulté, que les maréchaux de France font un corps dans rÉtat et que les ducs n'en font point. Ces derniers mots sont expressément marqués dans la lettre. Le projet fait par MM. les maréchaux de France s'est exécuté effectivement jusqu'à l'église; on a vu ce qui s'y passa. La lettre dont je viens de parler, quoique écrite au nom des maréchaux de France, n'a point été signée de tous cinq; je crois même qu'elle ne leur a pas été communiquée. Les termes en sont aussi singuliers que la prétention.
MM. les maréchaux de France font un tribunal dans l'État. Faut-il conclure de là qu'ils fassent un corps dans l'État? Ils ont dans certaines grandes cérémonies des places marquées , le banc des maréchaux de France ; mais les ducs et pairs n'ont-ils pas encore des places plus distinguées aux lits de justice, où ils ont l'honneur d'être invités de la part du Roi, et aux sacres des rois, où ils ont conservé les mêmes fonctions qu'avoient les anciens pairs. Les ducs ont un rang distingué et marqué à la Cour, et lés maréchaux de France n'en ont aucun, hors le carreau pour leurs femmes aux audiences publiques, mais sans tabouret. Aux cérémonies de TOrdre, MM. les maréchaux de France ont-ils quelques places distinguées,
et n'y marchent-ils pas suivant Tordre de leur réception et après les ducs? En un mot leur dignité est purement militaire et la récompense des services distingués. Les ducs se font honneur d'être regardés comme faisant partie de la noblesse^ sur laquelle ils sont distingués par des titres accordés à eux ou à leurs ancêtres. MM. les maréchaux- de France sont à la tète de la noblesse lorsqu'un d'eux a l'honneur de commander les armées du Roi , mais ce n'est point à ce titre précisément que cet honneur est accordé^ c'est à la volonté de S. M. M. de Vendôme n'étoit point maréchal de France; M. de Turenne n'en a jamais pris le titre. Maréchal de France est^ comme je l'ai dit, une dignité militaire, et la première depuis qu'il n'y a plus de connétable (1). Ils ont tribunal pour juger la noblesse sur ce qui regarde le point d'honneur. Leur doyen a le privilège de marcher en certaines occasions^ accompagné des gardes de la connétablie, qui doivent toujours rester chez lui. Mais c'est une prétention nouvelle que de dire que parce qu'ils font tribunal ils font corps. Il est vrai que les autres tribunaux font corps, mais la réflexion que je viens de faire semble décider la question. Le doyen des maréchaux de France a l'honneur de marcher accompagné des gardes de la connétablie, et non le corps des maréchaux de France, qui est un être de raison. L'usage est que le corps du doyen conserve cet honneur d'être accompagné des gardes jusqu'à ce qu'il soit enterré; par cette raison les gardes de la connétablie dévoient rester auprès de M. le maréchal d'Estrées, qui étoit toujours sensé doyen jusqu'au tombeau. Il est vrai que les gardes de la connétablie n'étant résidants chez le doyen que pour qu'il en fasse usage pom* faire arrêter quelques gentilshommes, à l'occasion de quelques disputes ou de quelques insultes dont on vient lui rendre compte, il est nécessaire qu'après la mort du
(1) Ou de maréchal général des camps et armées. {Nate du duc de Luynes.)
doyen , quoiqu'il ne soit pas enterré , il reste une partie des gardes de la connétablie chez son successeur; mais le mort doit toujours avoir les honneurs de doyen jusqu'à renterreuient, comme j'ai dit ci-dessus. C'est donc un tribunal seulement, et non un corps. Il est même aisé de faire sentir la différence de ce tribunal aux autres. Le chef d'un tribunal n'a d'honneur et de place distinguée qu'à la tète de son corps; le doyen des maréchaux de France a l'honneur de marcher accompagné des gardes de la connétablie, quoique ses confrères n'y soient point; il peut envoyer arrêter un gentilhomme sans consulter ses confrères. Aucun chef de corps a-t-il ce droit? Bien plus, un maréchal de France, qui n'est point le doyen, se trouve par hasard témoin d'un combat particulier ; il a dans ce cas le même droit que le doyen. Aucun membre d'un corps jouit-il du même privilège ? On peut donc conclure que c'est un tribunal d'une espèce particulière , mais qui ne peut jamais faire corps dans l'État.
Il y a quelques jours que M. Guinet, doyen des conseillers d'État , mourut. M. de Harlay, intendant de Paris et ami de tous les temps de M. Poulletier, crut devoir profiter de l'occasion pour représenter à M. le Cardinal les anciens services de M. Poulletier. Cette représentation a eu tout son effet, et M. Poulletier a eu la place de M. Guinet.
Le Roi continue à être incommodé ; il tousse toujours et ne sort point de son cabinet desGlaces (1), oùil couche. Il n'y a même que deux jours qu'il se lève, et trois ou quatre qu'il a commencé à jouer à Thombre; ceux qui ont l'honneur de jouer avec lui ne se lèvent pas même quand la Reine entre ou sort. Je les ai vus vouloir se lever, et la Reine leur dire que cela ne devoit pas se faire lorsqu'on jouoit avec le Roi. Il n'y a que les grandes entrées qui peuvent faire leur cour sans être nommés au
(l)Ou cabinet du Conseil.
Roi. Les entrées de la chambre se font annoncer au premier gentilhomme de la chambre, qui demande les ordres de S. M.
On n'est point ordinairement assis dans la chambre du Roi, il n'y a point même de sièges qu'en dedans du balustre. Depuis que le Roi est dans son cabinet, j'ai vu plusieurs personnes assises dans sa chambre en dehors du balustre. Du temps du feu Roi, lorsqu'il étoit dans son cabinet, avec ses enfants, après le souper, on s'asseyoit dans la chambre dans l'embrasure des fenêtres.
Il y a quelque temps que M. de Verthamon, président du grand Conseil, mourut, fort âgé; il laisse quantité d'effets, et entre autres de vaisselle d'argent, dont il faisoit peu d'usage.
J'ai oublié de marquer ci-dessus que pendant le jeu du Roi, j'y ai vu plusieurs fois la Reine, qui y vient souvent et presque toujours seule. Lorsque la Reine y est. M""' de Luynes entre dans le cabinet sans faire demander au premier gentilhomme de la chambre. J'ai vu aussi les princesses venir chez le Roi en robe de chambre habillée ; il est vrai que la Reine n'y étoit plus , et le lendemain elles y vinrent en grand habit, la Reine y étant.
Du 6. — Il y eut hier une petite difficulté à la messe de la Reine. J'ai déjà marqué plus haut que lorsque la Reine est en haut, dans la lanterne à droite (1), il est d'usage et même de règle que nul homme, hors le chevalier d'honneur, ne se met à genoux appuyé contre le balustre. M. le cardinal d'Auvergne s'y mit. M'"*' de Luynes lui eu a parlé aujourd'hui, et il lui a dit qu'il ne savoit pas que l'on ne doit pas s'y mettre, et qu'il ne s'y mettroit plus.
La Reine a fait ses dévotions ce matin. La garde est entrée sans battre, et n'a point battu non plus quand la
(1) Cette lanterne était un petit oratoire de forme ronde, en bois doré et garni de glaces. On en retrouve encore la place dans la tribune de la chapelle de Versailles.
JANVIER 173a. 7
Reine a passé; elle n'a battu qu'à son retour, parce que le Roi étoit éveillé.
Il y a eu ce soir conseil d'État dans le cabinet des Glaces, à l'ordinaire, quoique le lit du Roi y soit. Après que les conseillers du conseil d'État ont été entrés, j'ai vu arriver M. de Maurepas dans la chambre du Roi, et un.moment après le Roi Ta fait appeler pour entrer au conseil ; ainsi le voilà ministre, et la place de M. le maréchal d'Estrée^ remplie (1). H avoit déjà'comme secrétaire d'État (2) les 20,000 livres de pension qu'ont les ministres.
Du 7. — M. le prince de Lichtenstein a eu aujourd'hui audience particulière du Roi et de la Reine , et ensuite M. l'abbé Franchini a pris son audience publique. Celleci étoit dans le cabinet de la Reine qui est avant sa chambre. Cette audience a donné occasion de parler de nouveau de la place derrière le fauteuil ; cette question a été promptement décidée. M. de Franchini avoit eu son audience dans le cabinet des Glaces du Roi. M. le maréchal de Noailles ni M. le duc d'Ayen n'étoient point derrière le fauteuil; en conséquence il a été décidé que M. de Nangis devoit y être seul sans M. de Cherisy, officier des gardes du corps , et M. de Cherisy a été averti de ne s'y point mettre, et ne s'y est point mis.
.Le Roi continuant à ne point sortir de son cabinet, où il couche , la Reine soupe seule dans sa chambre à l'ordinaire. Comme la petite maladie de la folette (3), qui règne partout, a mis presque toutes les dames du palais hors d'état d'être auprès de la Reine, M"*® de Mérode, étant seule de sa semaine^ut remplacée avant-hier par M"® d' Ancenis, que la Reine fit avertir quoiqu'elle ne fût point de semaine. Ce jour-là M"® de Clermont, qui qe reste jamais
(1) Au conseil d'État ou conseil Royal.
(2) De la marine et de la maison du Roi.
(3) Rhume avec fièvre ; c'est la même maladie que nous appelons aujourd'hui la grippe.
au souper de la Reine y resta ; elle donna la serviette à la Reine ; elle s'assit ensuite^ et les femmes do chambre servirent. Hier M"* de Luynes y resta , mais elle servit la Reine.
Du 10. — Le Roi continue à ne point sortir même de son cabinet (1) ; il dîne à une heure et soupe à huit; il ne mange que de la poularde bouillie et du poulet rôti. Tout le monde entre dans son cabinet pour le voir diner et souper, comme lorsqu'il mange dans sa chambre, avec cette différence que lorsque le Roi dine dans sa chambre il sort de son cabinet pour y dîner et y rentre après dîner, et tous les courtisans peuvent être dans la chambre ^ devant, pendant et après le diner; au lieu que présentement on entre la table dans le cabinet du Roi; les entrées de la chambre peuvent y entrer alors, mais les courtisans n'y entrent qu'après que le Roi est à table , et après le dîner rhuissier dit de passer, et il ne reste que ceux qui ont les entrées.
M. le comte de Noailles et M. le grand prévôt (2) ont aujourd'hui rendu compte au Roi de deux hommes qui ont été arrêtés par les gardes-chasse et par ceux de la prévôté en flagrant délit, prenant des faisans dans le petit parc avec des machines de fer-blanc faites comme des lanternes, avec un bout pointu en haut et du soufre qu41s lîrûlent au-dessous de cette lanterne, et dont la fumée se communique aux faisans perchés qui tombent enivrés de cette vapeur. J'ai vu apporter au Roi une de ces espèces de lanternes, et j'ai entendu dire au Roi, pendant son dîner, que du temps du feu Roi il y ayoit eu un homme assez hardi pour tirer des faisans dans le petit parc, sans que Von pût le reconnoltre , et que les gardes n'avoient pu venir à bout de le prendre qu'après que le feu Roi
(1) Voir Barbier, t. 111, p. 122 et 123, sur les bruits qui couraient à propos de cette maladie du Roi.
(2) Le marquis de Sourcties, grand prévôt de France.
eut permis de le tirer, mais en recommandant qu'on ne le tirât qu'à plomb et aux jambes.
Il arriva, il y a quelques jours, chez M"** la princesse de Conty, sœur de M. le Duc , une aventure assez singulière, à Paris. Elle étoit dans son lit à cause delà maladie à la mode , la Mette. Un homme que tout le monde connolt, et qui n'est pas soupçonnable, s'approcha de son lit, et lui ayant demandé la permission de voir quelques étuis qui étoient accrochés au chevet de son lit, en trouva un entre autres qui contenoit un rouleau d'environ quarante louis. Il défit les étuis, les regarda, et remit le tout au chevet du lit. Quelque temps après. M"* la princesse de Conty ayant joué à quadrille et ayant voulu toucher à son argent ne retrouva plus son rouleau; elle envoya même demander à cet homme, qui étoit à se promener dans le jardin, ce qu'il en avoit fait; et comme il dit qu'il Favoit remis à sa même place , on chercha partout ; on défit même le lit sans rien trouver. Cette aventure ne doit point surprendre quand on sait celle de M. de Fervaques, et qu'il conte lui-même. Étant à Sceaux , M"* du Maine lui proposa de jouer au brelan ; il la pria de vouloir bien l'en dispenser. M°* du Maine le pressant, M. de Fervaques lui répondit que puisqu'elle vouloit savoir la raison de son refus, que c'étoit qu'il n'avoit pas le sou, et qu'il s'étoit fait une règle de ne jamais jouer lorsqu'il n'avoit point d'argent. M°* du Maine le pressant toujours et lui offrant de lui en prêter, il refusa avec la même constance et par la mêmie raison. M"' du Maine lui dit que puisqu'il vouloit absolument s'en retourner à Paris, qu'elle le prioit de vouloir bien se charger d'une petite commission ; qu^elle avoit une petite dette de cinquante louis à payer, je crois que c'est à un joaillier ; qu'il lui feroit plaisir de se charger d'un rouleau. Quelque temps après, M"Ma duchesse du Maine entre dans son cabinet, apporte un rouleau dans sa cHambre, où étoit M. de Fervaques. M. de Fervaques rentre dans le salon ; M™' la du-
chesse du Maine y revient un moment après^ et le prie de ne point oublier sa commission. H. deFervaques l'assure quUl l'exécuter^ y mais lui dit qu'il n'a pas encore reçu les cinquante louis. H""* la duchesse du Maine soutient qu'elle les lui a donnés; M. de Fervaques quMl ne les a point. La conversation s'échauffe au point que M"'* la duchesse du Maine propose que tout le monde se fouille. M. deFervaques se trouve dans le plus grand embarras du monde, parce que quoiqu'il eût dit plusieurs fois qu'il n'avoit point d'argent^ il avoit réellement dans sa poche un rouleau de cinquante louis. Si les choses en étoient demeurées là, le plus honnête homme du monde auroit reçu une tache à sa réputation ; heureusement, pendant toute cette dispute, un valet de chambre de M*"* la duchesse du Maine entre et demande de quoi il est question, et ayant su qu'il s'agissoit de cinquante louis, dit qu'il a trouvé un rouleau sur la toilette de M"* la duchesse du Maine, et que ne sachant à qui il est il l'a mis dans une armoire (1).
Du 12. — On apprit hier la mort de M"" la duchesse de Nevers , dame d'honneur de M"* la duchesse d'Orléans.
M"* de Moras mourut aussi il y a quelques jours. Cet événement ne change rien à l'affaire de M. de Courbon , quoiqu'il ait déclaré qu'il a épousé M"* de Moras, parce que le Parlement est saisi de l'affaire et qu'il est décrété de prise de corps. Le curé qui les a mariés est arrêté. Ce .même M. de Courbon, qui est en fuite pour éviter l'effet du décret, a passé en Piémont; il a imaginé d'aller descendre chez M. de Senneterre, notre ambassadeur à Turin, et son secrétaire a été assez facile pour lui donner un logement. M. de Courbon a écrit à M. de Senneterre à Pa-
(1) Ce qu*il y avoit de plu» singulier, c'est que Tusage de ceux qui jouaient chez M™« la duchesse du Maine étoit d'avoir souvent des rouleaux faits avec des cartes à jouer. Celui que M. de Fervaques avoit dans sa poche étoit fait ainsi et celui que M"' la duchesse du Maine avoit compté lui donner étoit aussi fait de la même manière. ( Kote du duc de Luynes.)
JANVIER 1758. Il
ris pour lui faire part de son arrivée cliez lui. M. de Senneterre vint aussitôt en rendre compte à M. le Cardinal , fort fâché contre M. de Courbon , d'autant plus que la maison d^un ambassadeur est la maison du Roi et ne peut être un asile pour soustraire à la justice un homme décrété en France.
Le Roi vient d'accorder à M""® la maréchale d'Estréesles baraques ou boutiques de Nantes ; elles ont été faites ou considérablement augmentées du temps de M. le maréchal d'Estrées, et valent 15 ou 16,000 livres de rente; elles faisoient partie du revenu de ce gouvernement.
M. le grand prévôt a fait aujourd'hui une difficulté au sujet du scellé à l'appartement de M. le maréchal d'Ëstrées; il prétend que c'est à la prévôté de l'hôtel, et non au Chàtelet^ qu'appartient le droit d'apposer le scellé ici au château. Il est d'usage que le Chàtelet de Paris ayant mis le scellé dans la maison d'une personne morte à Paris^ le met aussi dans toutes les habitations du défunt qui sont dans l'étendue du ressort du parlement de Paris; ce qui a été suivi pour l'appartement de M. le maréchal d'Estrées^ après en avoir parlé à H. le maréchal de Noailles, gouverneur de Versailles, qui en a demandé la permission au Roi. La difficulté n'est point encore absolument réglée ; mais il y a lieu de croire que la décision ne sera pas pour M. le grand prévôt.
Duik. — M. de Courbon ne s'est pas contenté d'écrire à M. de Senneterre; il a écrit aussi à M. Amelot (1) pour lui faire part de son arrivée ; ce qui est encore plus extraordinaire , et ce qui fera qu'au lieu d'un simple ordre de M. de Senneterre il y en aura un du Roi au secrétaire pour faire sortir M. de Courbon de la maison de l'ambassadeur. J'appris hier que le confesseur de M™* de Moras lui avoit fait naître, en mourant, beaucoup de scrupules sur cette affaire, et qu'elle avoit demandé s'il n'y avoit
(i) Secrétaire d'État pour les affaires étrangères.
pas moyen d'arrêter le cours des poursuites, et qu'on lui avoit dit que cela étoit impossible , et qu'ayant su que M"* de Courbon, mère de M. deCourbon, qui est aussi arrêtée, souffroit dans la prison, elle lui avoit envoyé vingtcinq louis. Ce que j'ai marqué ci-dessus de M. de Courbon à Turin et de ses lettres , c'est de M. de Senneterre même que je le sais.
J'appris avant-hier que M"* la duchesse de Lorges avoit été choisie pour dame d'honneur de M"** la duchesse d'Orléans, àla place de M"" la duchesse de Nevers. S. A. R. envoya ici un courrier à M. le Cardinal pour demander l'agrément du Roi ; c'est le Roi qui paye ladite dame d'honneur de S. A. R.
Il y a quelques jours que je vis prêter le serment à M. le prince de Dombes pour l'exercice de sa charge de grand veneur. C'étoit après le dîner du Roi. J'ai déjà dit que S. M. dine dans le cabinet des Glaces, où il couche, et que tout le monde entre au diner. Immédiatement après le dîner, Thuissier fait passer. La table étoit sortie, et il y avoit déjà plusieurs personnes hors du cabinet. On avoit remis le fauteuil du Roi au coin du lit, au même endroit où il venoit d'être pour dîner, et un carreau devant le fauteuil. M. de Rochechouart , qui servoit ce jour-là pour M. d'Aumont, dit à l'huissier de ne plus faire passer. Le Roi s'assit dans son fauteuil, mit son chapeau; M. le prince de Dombes se mit à genoux, ayant ôté son épée. M. de Maurepas lut le serment, qui est fort court.
Il y a actuellement deux inventions nouvelles qui font assez de bruit. L'une esta l'hôtel de Longueville, inventée par le nommé Vaucanson ; c'est une figure semblable au petit joueur de flûte qui est ici dans les jardins. Cette figure joue seule de la flûte allemande par un mouvement qui est tant dans le piédestal que dans la figure même; elle joue par l'embouchure, et le vent sort de sa bouche. Ce quifaitle singulier de cette machine, c'est que les sons se trouvent plus ou moins enflés, que l'on peut
substituer toute autre flûte à la place de celle qu'il joue, qui ne diffère d'une flûte ordinaire que parce que les trous sont plus aplatis , pour que les doigts portent absolument à plomb. Ce sont les doigts qui jouent; ils sont rembourrés, et les cadences en sont très-brillantes. Je n'ai point vu cette machine, mais M. le duc de Picquigny, qui l'a vue et examinée , m'en a fait la description.
La seconde invention est du sieur Daumont, qui est, je crois, ingénieur ; c'est une espèce de glacière faite pour durer un très-grand nombre d'années. Il faut pour cela un bâtiment de maçonnerie avec certaine mesure donnée , qui est au plus de quatre ou six pieds de tous sens. On y met de la glace un peu épaisse, mais extrêmement pilée, et dedans la glacière un certain nombre de bouteilles ou de verre ou d'étain. Dans celle que M, le Duc vient de faire exécuter à Chantilly, les bouteilles sont d'étain ; ces bouteilles ne sortent jamais de la glacière , on les remplit par en haut et on tire la liqueur en bas, par un tuyau et un robinet fait exprès.
Il y a eu ces jours-ci quelques changements dans les logements. Celui de M. le maréchal d'Estrées a été donné à M'"^ de Conflans ; celui de M"** de Conflans, qui est audessus de celui de M"™* de Luynes, à M. de Soubise; mais seulement en attendant,, et pour s'habiller en arrivant de la chasse, parce qu'il loge fort loin dans la ville. Celui de jUmo d'Armentières, qui est tout contre celui-là et vis-à-vis celui de M. de Meuse, àM. delaPeyronie, qui n'avoit point d'entrée de ce côté-ci à son appartement; et on donne à ]^|me d'Armentières un logement qu'avoit M"* de Montbazon , et qu'elle a rendu , qui est au-dessus de M"* de Clermont.
Du jeudi 16. — Hier il y eut h^^ chez Mesdames ^^ à l'ordinaire M. du Rolet, officier des gardes francoiseç, qui danse bien, eut ordre de ne se ppint trouver à ce bal , parce qu'on ne veut point que les officiers des gardes aient l'honneur de danser avec M. le Dauphin et avec
* Mesdames. On prétend cependant qu'il y a eu un officier des gardes françoises , que Ton m'a nommé , qui avoit dansé avec le Roi dans son enfance. Ce qui est certain, c'est que les officiers des gardes n'ont point l'honneur de monter dans les carrosses du Roi ni de manger avec S. M. On pourroit même ajouter pour ceux qui sont de garde seulement , qu'étant sensés être occupés à garder les dehors du château, ils ne doivent pas être publiquement dans les dedans.
Du il. — J'appris hier une circonstance par rapport H M. du Rolet, dont j'ai parlé hier; c'est que M. de Châtillon ayant demandé au Roi Tordre pour ceux qui dévoient danser avec M. le Dauphin, S. M. a signé un règlement par lequel il est dit que ceux qui ont Thonneur de manger avec le lloi ou de monter dans son carrosse seront les seuls et leurs enfants qui pourront danser avec M. le Dauphin. Il n'est pas douteux que la règle doit être encore plus exacte par rapport à Mesdames.
M. de Harlay me dit hier qu'on lui avoit donné les deux bureaux qu'avoit feu M. Guinet ; qu'il en avoit eu un comme plus ancien conseiller d'État, et qu'il avoit demandé le second; que M. de Gaumont l'avoit demandé aussi , mais qu'ayant su les démarches de H. de Harlay, M. de Gaumont avoit déclaré qu'il ne persistoit point, ne voulant pas se trouver en concurrence avec son ancien. M. de Harlay a donc présentement les deux bureaux, qui valent 16 à 18,000 livres de rente.
Du 18. — 11 y a cinq ou six jours que M. le duc de Bouillon eut nouvelle que le prince Jacques, fils de Sobieski , roi de Pologne et père de M"® de Bouillon, sa femme, étoit mort le 17 décembre. Il laisse de grands biens ; mais on croit que la discussion n'en sera pas facile. M"* la duchesse de Bouillon étoit depuis quelque temps avec le prince Jacques, et même M"^ de Bouillon y étoit aussi. Il comptoit la marier en Pologne et lui assurer tous ses biens. Il avoit eu le projet de lui faire épouser le second fils du
roi d'Angleterre qui esta Rome. Ce mariage et encore un autre n'ayant pu se terminer, le prince Jacques vouloit marier sa petite-fille en Pologne , et à cette condition lui assurer tous ses biens; mais M. de Bouillon avoit déjà fait des démarches pour faire revenir sa fille ici.
Du 19. — Le Roi continue à ne point sortir; il n'a pas même encore été aujourd'hui à la messe à la chapelle. Il ne tousse presque plus du tout et observe un grand régime, n'ayant mangé dans les premiers jours que du poulet rôti et bouilli , et présentement un peu de veau et de mouton rôti; il dîne tous les jours à une heure et soupe à huit. Aujourd'hui il soupera une demi-heure plus tard. S. M. joue tous les jours à l'hombre, à quatre heures, jusqu'à l'heure du conseil ou du travail. Il y a une seconde table à côté de celle du Roi. M. d'Aumont joue le jeu de S. M., qui lui permet d'en être d'un sixième, et presque toujours un des deux autres n'est que d'un cinquième ou d'uu sixième, et le Roi est du surplus. On a changé l'usage qu'on avoit établi d'abord , et que j'ai marqué ci-dessus (1), et pendant que le Roi joue les entrées entrent sans se faire nommer, et tous les autres courtisans se font nommer au premier gentilhomme de la chambrei, qui donne l'ordre sans en rendre compte au Roi. Nous trouvons tous le Roi maigri et abattu de cette maladie, et il convient lui-même que depuis huit ou dix jours il est maigri considérablement. On m*a dit aujourd'hui que S. M. avoit fait dire à H. le cardinal de Rohan défaire avertir le prédicateur du Carême, dont le premier sermon est à la Chandeleur, qu'il eût un compliment tout prêt pour la Reine.
Aujourd'hui jeudi, M. le Dauphin a été sur le drap de pied au salut dans la tribune du Roi. La Reine n'y étoit point; elle est malade. De là M. le Dauphin est venu chez le Roi par la galerie et est entré chez S. M. par la porte
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de glaces. M. de Chàtillpn^ V. de Mirepoix et M. de Muy l'ont suivi. J'ai été étonné de ce que M. de Polastron, qui suivoit H. le Dauphin^ n'entroit pas avec lui ; il a fait le tour parla chambre du Roi. 11 m'en a expliqué la raison , et m'a dit que les sous-gouverneurs n'ayant point d'entrées familières, comme j ai marqué plus haut, M. de Muy n'auroit pas dû entrer non plus, mais que le Roi avoit bien voulu régler^ sans tirer à conséquence et à cause du bas âge (cela est dit ainsi], que le sous-gouvei^ neur de M. le Dauphin de semaine auroit à sa suite les entrées familières.
M. le duc de Chàtillon est venu ici cette après-dlnée pour voir M°® de Luyneset lui dire, avec toute l'attention et la politesse possible, que comme il savoit l'intérêt qu'elle prenoit au petit comte de Chavigny, son cousin, qui est dans les gardes françoises , il étoit obligé de l'avertir qu'il ne pouvoit plus danser au bal de M. le Dauphin et de Mesdames depuis le règlement. J'ai déjà parlé ci-dessus de ce règlement. M. de Châtiilon me Ta expliqué encore plus positivement. Comme ces bals n'étoienl dans les commencements que des répétitions , on étoit moins attentif au choix de ceux qui dévoient y entrer; mais depuis que ces assemblées sont devenues des bals en forme, jUme jg Tallard et M. de Chàtillon ont demandé que le Roi voulût bien régler ce qui s'y passeroit, et S. M., par un règlement signé d'elle , a décidé que nul ne pourroit avoir l'honneur de danser avec M. le Dauphin que ceux qui étoient à portée de manger avec M. le Dauphin ou de monter dans ses carrosses, et que Mesdames ne pourroient danser de menuets qu'avec des gens titrés , pas môme avec des fils de ducs auxquels le duché n'a point été cédé.
Dans les bals, nul homme n'a droit de s'asseoir dans le carré que M. le Dauphin. Je croirois aussi que nulles femmes ne devroient s'y asseoir que celles qui sont titrées. Cependant il me paroit que M. de Chàtillon regarde ces bals comme la musique de la Reine, où toutes les dames
s'asseyent. J^ai dit à H. de Chàtillon ce que j'ai dit cidessus^ que j'avois vu M. le duc de Chartres assis dans le carré à côté d'une de Mesdames; et H. de Chàtillon m'a dit qu'il ne s'en étoit pas aperçu^ parce que sûrement il auroit averti H. le duc de Chartres.
On m'a dit avoir vu H. Je prince de Rohan assis dans le carré chez Mesdames; mais quand cela seroit, comme il ne peut pas y avoir la plus légère apparence de prétention, ce ne peut être qu'une marque d'attention de M™* de Tallard par rapport à l'âge de M. le prince de Rohan et parce qu'elle est sa fille. M. de Chàtillon^ à qui j'ai conté ce discours^ m'a dit qu'il s' étoit aussi assis plusieurs fois à ce bal^ mais dans un coin , dans une fenêtre, ou derrière un paravent. Pour M. de Chàtillon^ il a une place marquée derrière le fauteuil de M. le Dauphin ; ainsi ce ne peut être qu'un cas où le bal seroit moins en règle et où M. le Dauphin n'auroit point son fauteuil. •
Du 20. — Aujourd'hui, M"* de Luynes s'est fait apporter les fournitures qu'elle avoit choisies il y a quelque temps pour la Heine ^ qui sont pour ce qui concerne le lit et qui regardent la dame d'honneur. Elles consistent en : couvre-pieds garnis de dentelle pour le grand lit et pour le petit; en taies d'oreiller garnies de même, point et Angleterre ; dix-huit paires de draps; six paires ponr les saignées; douze paires de draps pour le petit lit; manteaux de lit et autres linges qui regardent le lit. Cette fourniture coûte environ 30,000 livres , quoique M"** de Luynes n'ait pas fait renouveler les deux beaux couvrepieds de la Reine; et toutes ces choses sont changées tous les trois ans, comme je l'ai dit ci-devant.
Dti 31 . — J'ai appris aujourd'hui que les lettres patentes pour la tutelle deM . le duc de Penthièvre étoient enfin expédiées. On en trouvera la copie ci-après ; elles ne contiennent d'autres motifs que l'amitié particulière du Roi pour M. le comte de Toulouse ; il n'y est pas dit un mot des légitimés, et il paroit qu'on a eu attention de conserver