TROISIÈME PARTIE
Recherches cliniques faites par le rapporteur.
Depuis environ quatre ;\ cinq ans, que, clans noire service clinique , nous avons administre la digitaline , il ne s'est pas écoulé, peut-être, un seul jour, où nous n'ayons étudié son action chez un ou plusieurs sujets, atteints, soit de simples névroses du cœur, soit principalement (V :i^c.c['\ows chroniquesorganiques plus ou moins graves de ce viscère cl de l'aorte, soit de fièvres intermittentes bien constatées, au nombre de six à huit (1).
Le chiffre total des malades auxquels nous avons administré la digitaline s'élève au moins à 150 ou 200, d'âge et de sexe différents.
Or, à l'exception de trois , chez tous nous avons constaté un ralentissement plus ou moins considérable des battements du cœur et des artères, ralentissement qu'on ne pouvait attribuer à aucune autre cause que l'administration du médicament indiqué.
Hâtons-nous de dire que chez les trois malades, chez deux surtout, dont le pouls ne s'est pas notablement ralenti sous l'influence de l'administration suffisamment prolongée de la digitaline, il existait une fréquence du pouls entretenue par une phlegmasie fébrile. Dans deux de ces trois cas , cette phlegmasie avait son siège dans les enveloppes mêmes du cœur (péricarde et endocarde) , comme cela s'est rencontré
(1) Les affections chyoniques-oi-ganhiues du cœur et de l'aorte étaient les suivantes : hypertrophie des parois musculaires du cœur; hypertrophie des valvules de cet organe, ordinairement accompagnée de dégénérescence fibreuse, cartilagineuse ou osseuse, avec insuffisance de ces soupapes vivantes, et déformation, rétrécissement des orifices auxquels elles sont adaptées; plaques, adhérences péi icardlques ou endocardiques; dilatation ou anévrisme de l'aorte; ulcérations , épaississemenl , élat cartilagineux, crétacé, des parois do cette aricre, etc.
chez un des malados dont lAlM. lloniollc et Qucvonne ont rapporté des observations.
Sans doute, ce n'est pas avec trois ou quatre observations seulement qu'on peut résoudre une grave question de tliérapeutique. Mais celles que nous venons de rappeler nous autorisent à considérer comme très probable, au moins, cette proposition : que la fréquence du pouls, entretenue par un loyer plilegmasique, offre à la digitaline une résistance contre laquelle elle échoue ;\ peu près complètement (1).
Dans plusieurs cas où l'accélération des battements du cœur (palpitations) était accompagnéé d'irrégularités et intermittences, de désordre, CCataxie du rhythme normal de ce grand ressort de la machine humaine, la digitaline, comme la digitale , ne se borne pas à calmer les palpitations, mais elle régularise aussi, tantôt complètement, tantôt incomplètement, et pour un temps plus ou moins long, les battements désordonnés du centre circulatoire, et ramène en quelque sorte cet organe à la raison, lequel auparavant, pour nous servir d'une expression vulgaire, battait la campagne'.
La digitaline et la digitale sont donc à la fois un ralentisseur (nous demandons grâce pour ce mot nouveau), et un régidarisateur de l'action du centre circulatoire ou du cœur. Elles constituent aussi un débilitateur de celte même action. En effet, dans tous les cas où les battements du cœur ont été ralentis d'une manière notable par la digitaline, ils ont en même temps perdu de leur force ou de leur intensité (il en a été de même des bruits normaux ou anormaux du cœur).
On pourrait, avec un dynamomètre spécial, ou bien avec le sphygmomètre, déterminer exactement les divers degrès de cette diminution de force. Jusqu'ici , nous n'avons apprécié cette diminution qu'avec la main , sorte de dynamomètre vivant et sentant, qui, par une longue éducation, acquiert, comme les autres organes du môme genre, une sensibilité exquise, et pour ainsi dire, mathématique. L'inspection
(Il Pourrait-on, dans les cas de ce genre, obtenir le rélablissemenl liu pouls en augmentant la dose de la digitaline P C'est à des cxpéricnccï convenablement instituées qu'il apparlicnl d'éclairer cette question.
concourt avec la palpation nous faire apprécier l'intensité des battements dn cœur. Enfin, si l'on applique le stéthoscope sur la région de la pointe du cœur , cet instrument éprouve un soulèvement, une sorte de redressement d'autant plus prononcé que l'impulsion du centre circulatoire est plus forte.
Donnons maintenant plus de précision à ce que nous venons de dire sur le ralentissement du pouls, en mettant sous les yeux de l'Académie les résultats numériques fournis par quinze malades pris au hasard, et dont quelques unsse trouvent encore aujourd'hui dans les salles de clinique delà Charité.
La moyenne du pouls, avant l'administration, était de 96. La moyenne du ralentissement, dans ces quinze cas, a été de lx\ , par conséquent d'environ la moitié du nombre (96) qui représente la moyenne avant l'administration de la digitaline.
Dans trois cas, le chiffre du ralentissement s'est élevé à 80, 102, 106. Mais il s'agissait ici de malades atteints de graves affections chroniques -organiques du cœur, dans lesquelles le pouls battait de IZiO à 170 par minute (1).
En regard des chiffres de ce maximum de ralentissement, plaçons ceux qui représentent le minimum. Ces derniers sont de 12 et \k chez deux malades, et de 16 chez deux autres ; mais, chez l'un de ces deux derniers, le pouls ne battait que 60 avant l'administration du médicament, et, chez l'autre, dont le pouls était à 82, la digitaline ne fut administrée que durant quatre jours (en tout 16 milligrammes). Chez les deux autres, le pouls était à 72 pour l'un et 86 pour le second, qui prit la digitaline pendant sept jours seulement.
La moyenne du nombre des granules (chacun d'eux contient 1 milligramme de digitaline) administres à nos quinze malades a été de 58.
lis ont été prisa la dose de 2, 3, Z|, 5, 6 et 7 par jour (2).
(1) Dans un cas où le pouls a été noie à 170 : M. Gublcr, chef de clinique el observateur 1res exercé, avait compté , à deux jours différent*, ns, de sorte que le maximum du ralentissement représenté, ici par le chiffre de 106, serait réellement de 1 10.
(2) Nous n'avons fait prendre 7 granules par jour qu'à l'un de nos (juinzc malades, qui était affecté d'une fièvre intermittente quotidienne.
moyenne ilii nombre des jours pendant lesquels ils on( été administres, a été de 13 à lU.
Chez unsujet, nonsavonsdonnc70 milligraninies en 1 8 jours; chez un second, 82 en l/ijours;chez un troisième, 98 en "20 jours; enlin, chez un quatrième, 164 en jours. Aucun de ces malades n'a éprouvé d'accident notable. Aussitôt que de la cépha lalgie, quelques vertiges ou quelques maux d'estomac survenaient, nous nous empressions de supprimer le médicamenl.
Chez les 150 h 200 malades auxquels nous avons prescrit la digitaline, nous avons eu soin de faire prendre devant nous le médicament au moment même de noire visite. Dans les cas où la dose était i)rise en deux fois, celle du soir était administrée par le chef de clinique lui-môme, ou par la mère de la salle, chez les malades qui devaient prendre la digitaline au mouient de leur repos (1). Un seul, dont nous avons parlé plus haut, a présenté de graves accidents cérébraux, qui toutefois ont complètement disparu sous l'iullucnce tlu lrailem(!nt qui leur a été opposé.
cuini)liquée d'u lèrc, laquelle îul coupée en sejU jours pour ne plus revenir (au momcnl de la cessation des accès , 40 grammes scu'rinent avaient tMé pris ].
(1) C'est ici l'occasion de dire que, dans un article spécial de leur mémoirt', MM. HomoUe elQucvcnne ont étudié l'influence des aliments sur l'action de la dii^italine. Leurs expériences les ont conduits à celle coii clusion : que la chair musculaire et le pain, probablement en raison du gluten qu'il contient, sont doués de la propriété d'absorber la digitaline dans une solution aqueuse de ce principe, tandis que l'albumine et 'le caséum ne la possèdent pas. Il se sont assurés d'ailleurs qu'il y avait ici simple absorption, et non destruction de la digitaline, car, traitée par l'alcool, ta bouillie alimentaire lui cédait le principe amer dont elle élait cbargéo. MM. Homolleet Qucvenne se demandentsi, en raison dece fait, on doit administrer la digitaline lorsque l'estomac contient encore des aliments, dans le but de former enircce principe et les matières alimentaires une combinaison nouvelle plus fiicilemcnt tolérée. Ils laissent à l'cxpéiience clinique le soin de prononcer, décl .rant que jusqu'ici il leur a paru que le moment le plus favorable pour l'administration de la digitaline était de deux à trois heures après le repas, c'est-à-dire lorsque la digestion des aliments est avancée déjà, mais qu'il existe cependant une portion de ceux-ci à l'état de chyme dans l'esloinac.
Chez les malades auxquels le rapporteur de ce mémoire a fait prendre lu digitaline au moment même des repas , il n'en est résulté aucun
L'un des 15 malades qui ont fait le sujet de notre résumé statistique appartient à la catégorie des 6 îi 8 sujets al teints de fièvre intermittente bien caractérisée, que nous avons traitée par la digitaline, afin de savoir si ce principe possédait l)ien la vertu fébrifuge que nous avions constatée antérieurement dans la poudre de digitale administrée à l'intérieur et à l'extérieur (par la méthode endermique). Ces 6 à8 malades, traités ainsi en présence des personnes qui suivent la clinique, ontété tous guéris assez promptement et sans récidive. Sous ce nouveau point de vue, la digitaline pourrait donc aussi remplacer les préparations de digitale autrefois usitées.
En signalant ces faits, d'une authenticité qui ne saurait être contestée, le rapporteur n'a d'autre but que d'appeler l'attention des observateurs sur une nouvelle et très curieuse propriété de la digitale, et n'a pas la prétention de soutenir que cette plante pourrait être avantageusement substituée au quinquina, qu'il considère toujours, au contraire, comme le premier el pour ainsi dire le prince des fébrifuges. Mais des recherches ultérieures démontreront peut-être que la digitale est appelée à figurer, avec quelque distinction, parmi les meilleurs succédanés de l'écorce du Pérou.
Voici, en peu de mots, le cas dont il a été question tout
l'heure.
Roche (Louis), âgé de vingt et un ans, tourneur, fut admis il la Clinique (salle Saint-Jean-de-Dieu, n» 25), le 27 avril 1850; il était affecté d'une fièvre intermittente quotidienne, compliquée d'ictère, avec augmentation très considérable (lu volume de la rate (1). L'accès se manifestait dans la soirée. Celui du 27 fut très fort. La chaleur qui suivit le frisson était très prononcée; le pouls était à 116, 118. Les accès furent constates de nouveau chaque soir, jusqu'au 30. Le
trouble de la digestion ni de changement notable dans l'action du médicament.
(I) Le 29 avril, la percussion de la région de la rate donnait une niatité de 10 centimètres en hauteur. Le 30, la nialité delà région indiquée était de 20 ceutimèlres verticalement et transversalement. Le 2i mai, cette [malitc n'était plus que de 12 ccnlimèlres verlicalemenl , el de 14 cenlimclrcs transversalement.
matin, à la visite, l'apyrexie était complète : le pouls était à 60, 62, et offrait le caractère redoublé.
Le 30, fi la visite du matin, chaleur normale, pouls à 57 (5 granules de digitaline). Le soir, nouvel accès, pendant lequel le pouls est à 105.
1" mai, le matin, pouls Ji U8 (6 granules). Le soir, accès avec pouls à 102.
2 mai, le matin, pouls à US (7 granules). Le soir, accès avec pouls à 102.
3, U, 5, 6 mai. Peu de changement (6 granules chaque jour). Le 6 au soir, accès avec pouls à 102.
Les jours suivants, point d'accès (continuation de 6 granules de digitaline, chaque jour, jusqu'au Ik, qu'elle fut supprimée).
Le pouls tomba graduellement à 36 pulsations par minute, chiffre qui persista pendant les trois jours qui suivirent la cessation de la digilaline, savoir les 15, 16 et 17 mai. Le 18, le pouls était à 48 ; le 19, il redescendit à 36; le 20, il était à 40, et le 21 encore à 36 ; les 22 et 23, il s'élève à U8 ; les 24 et 25, à 50; le 26, à 56-58.
L'augmentation du volume de la rate et l'ictère avaient disparu. On ne gardait plus le malade que pour voir s'il ne surviendrait pas une récidive de la fièvre intermittente. Jusqu'au 18 juin que sortit ce jeune homme, sept semaines après son entrée, plus de cinq semaines après le dernier accès, la guérison ne se démentit point (1). Le pouls, compté pour la dernière fois, le 8 juin, était îi 54 ce jour-l;i.
Maintenant, même en admettant que la digitale, eu dépit des expériences souvent répétées du rapporteur, ne possédât pas un pouvoir fébrifuge, ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'elle jouit de la propriété de ralentir, de modérer et de régulariser les battements du cœur, et qu'elle agit ainsi, non pas d'une manière secondaire, consécutive, comme l'avaient prétendu divers expérimentateurs, mais d'une ma-
(1) Tous les autres cas de fièvre interiiiillenlc Irailés par la digitaline apparlcnaicnl au type tierce, et la maladie céda plus proniplemenl que flans le cas ci-dessus r.ipporté.
nière primitive elimnicdiale. Une proposition non moins certaine, d'après les reclierciies consigm^es dans le mémoire de MM HomoUe et Quevenne, et d'après celles de la commission, c'est que la digitaline est le principe auquel la digitale doit la précieuse et admirable propriété que nous venons de rappeler, comme le quinquina doit ;\ la quinine la propriété, assurément non moins précieuse et non moins admirable, de guérir les fièvres intermittentes.
Resterait enfin h examiner si, comme MM. IlomoUe et Quevenne l'ont avancé, en se fondant sur leurs propres recherches et sur celles de quelques expérimentateurs, la digitaline doit, dans la pratique, l'emporter sur les autres préparations de digitale dont on a fait usage jusqu'ici. L'académie n'avait point confié à sa commission une tâche aussi délicate, aussi longue, aussi difficile remplir.
Assurément, le travail de MM. Homolle et Quevenne, et peut-être aussi le rapport de la commission, contiennent des faits qui autorisent à considérer la digitaline comme une heure-use rivale des meilleures préparations de digitale. Mais là doit s'arrêter et s'arrête, en effet, l'appréciation des commissaires. Les données nécessaires pour aller au delà, sans risque de se tromper, ne sont pas en leur possession.
MM. Ilomoile et Quevenne terminent leurs recherches par les lignes suivantes :
« En isolant la digitaline, en étudiant quelques points de son action physiologique et thérapeutique, en essayant de jeter quelque jour sur la question controversée du ralentissement et de l'accélération du pouls , nous avons apporté notre pierre, nous avons donné notre journée de travail, pour aider à déblayer le terrain et à trier les matériaux. Reste maintenant aux architectes à élever l'édifice à la construction duquel nous essaierons toujours de coopérer, dans la limite de nos forces, »
La commission ne saurait mieux faire que d'imiter le louable exemple de réserve, de prudence, de circonspection et de modestie que lui donnent ici les auteurs du travail sur lequel elle avait à faire un rapport. Elle aussi n'a d'autre
proloiUion que d'avoir apporté sa pierre, laissant à d'autres le laborieux lionncur d'élever l'édifice. Elle sera trop heureuse si l'Académie trouve qu'elle a convenablement rempli la mission qui lui avait été confiée.
Conclusion. — Le nouveau mémoire de MM. Homolle et Quevenne, considéré surtout sous le point de vue des expériences physiologiques, nous paraît devoir être placé sur la même ligne que celui dont nous avons entretenu l'Académie au mois de janvier de l'année qui vient de s'écouler. Aussi, bien que la partie clinique laisse quelque chose à désirer, proposons-nous à l'Académie, ainsi que nous l'avions fait pour le premier mémoire, de donner aux auteurs un témoignage de sa haute approbation, en renvoyant leur dernier mémoire au comité de publication.
Paris. — Imprimerie (le L. Maiitinet, rue Mignon, 2