LE GÉNÉRAL SAPINAUD
M. Sapinaud de la Raîrie naquît au château de Sourdy, en Pas-Poitou, le 3 décembre 1700. Nomme, en 1778, cadet gentilhomme au régiment de Foix, il se retira en 1789, avec le grade de premier lieutenant. Cinq de ses frères, dont quatre étaient officiers depuis plusieurs années, émigrèrent avec leurs corps. Dès le 10 mars 1793, il battit, réuni à son oncle le chevalier Sapinaud de la Verrie, les garnisons de Tiffauges et des Herbiers. Il joignit ensuite sa division à celle des chefs de TAnjou, et prit avec elles le Boisgroleau et Chollet, Il vint ensuite prendre le commandement de la ville de Mortagne où il entretint des relations importantes avec toutes les armées, et sauva Tartillerie à l'arrivée des Mayençais. Dans la campagne d'outre-Loire il commanda comme chef divisionnaire, et après la fatale retraite du Mans, se procura une faible nacelle à Ancenis où il repassa la Loire avec Henri de La Rochejaquelein, Stofflet, Yaugiraud et la Ville-Beaugé. Débarqués sur l'autre rive, ils apprirent de leur hôte que sa maison était entourée de républicains, et ne s'en livrèrent pas moins au sommeil tant ils étaient fatigués.
Sapinaud fut accueilli dans la Vendée comme un libérateur : il recréa l'armée du centre dès le commencement de l'année 1794, et battit à la Gaubretière un corps de trois cents repu-
blicains. Parvenu à rassembler dix-huit cents hommes, il envoya deux royalistes en instruire Charette; Tun et l'autre furent victimes de leur zèle. Un troisième se présenta pour remplir cette mission. Sapinaud lui en fit sentir le danger, a Mon général, répondit le brave paysan, ne craignez rien, le ciel sera pour nous. » Le ciel en effet le protégea ; il arriva jusqu'à Charette , qui rejoignît Sapinaud à Chauffe. A peine s'étaient-ils embrassés qu'ils apprirent que deux cents hommes marchaient contre la ville. Ils se hâtent de les prévenir, les attaquent et les dispersent; une autre colonne vint le soir pour les surprendre et eut le même sort. La rivière, qui s'était débordée, accrut encore leur désastre ; ce qui échappa au glaive devint la proie des flots. Les deux généraux se dirigèrent vers Légé qu'ils emportèrent après plusieurs combats meurtriers ; deux pièces de canon, dent caissons et beaucoup d'habillements furent le prix de cette victoire. C'est à la pri'îe de cette ville que M. Joly, chef de division de Tarmée de Charette, instruit que son fils est atteint d'un coup mortel, saute de son cheval à terre et vole à son secours ; un soldat vient lui apprendre au même instant que celui de ses enfants qui servait parmi les bleus a été fait prisonnier, et le prie de lui dire ce qu'il faut en faire : <c Le fusiller, » répondit-il, sans détourner les yeux de son fils mourant, (]u'il arrosait de ses l-armes en le pressant tendrement dans ses bras. Sapinaud et Charette furent moins heureux au pont de James qu'à Légé : Tun eut un cheval blessé, et l'autre en eut un tué sous lui. Ils se retirèrent à la Grotte, près Vieille- Vigne, et s'y séparèrent. Sapinaud, dans les premiers jours de mars 1794, essaya, avec une division de l'armée de StofÛet réunie à la sienne, de s'emparer de Mortagne. Cet essai n'ayant pas été avantageux, il fit une seconde attaque avec Marigny qui fut aussi infructueuse. Tout était disposé pour une troisième, lorsque l'ennemi, profitant de l'obscurité de la nuit, évacua la place. Les trois chefs royalistes se réunirent, sur la fin d'avril, pour chasser les colonnes incendiaires commandées par Cordelier. Ils proposèrent à Charette de le faire nommer généralissime ; il répondit qu'il préférerait voir
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ce grade à M. de Fleuriot, son oncle ; cette réponse déplut à Stofilef ; il n'en fut plus question.
Les troupes royalistes, après avoir poursuivi les brâlenis jusqu'à Saint-Florent, se replièrent sur Jallais; il y fut décidé qu'on les attaquerait de nouveau; Ton décida aussi que tout oflicier qui quitterait l'armée avant qu'elle eût exterminé les incendiaires, serait regardé et puni comme traître.
Sapinaud, parti avec huit cents hommes pour exécuter ce projet, reçut tout à coup l'ordre de revenir à Jallais. L*<m y assembla un conseil de guerre, qui condamna Marigny à * mort, pour avoir violé sa promesse. Cet officier, mécontent du peu d'égards qu'avaient eu Gharette et StofQel pour sa division, l'avait ramenée dans la commune de Gerisais.
Sapinaud, son ami, se refusa à signer cet arrêt cruel. Soi caractère le portait à concilier les esprits. C'est lui qui ins truisit Stofflet des conférences de la Jaunaye; il le fit même consentir à venir s'y concerter avec Gharette. Malheureusement ce général n'y était plus; il était parti pour contenir es officiers de son armée, mécontents de la paix. Sapinaud la signa à la Jaunaye en février 1795^ et entra à Nantes comme général de l'armée du centre avec Gharette.
Pendant que Sapinaud soutenait avec gloire le parti du trône et de l'autel, cinq de ses frères et deux de ses cousins, du même nom que lui, défendaient la même cause sous les drapeaux des princes français et de leurs alliés. Henri Sapinaud, volontaire dans le régiment de La Châtre, avait déjà péri à la glorieuse sortie de Menain. Rendu avec sa colonne à l'endroit que leur avait désigné le commandant, après avoir traversé les bataillons ennemis et paré leurs chapeaux des houppes des grenadiers vaincus , leurs camarades, arrivés plus tarfl et au moment où le jour naissant n'avait pas encore dissipé la nuit, les prirent pour des grenadiers français et les tuèrent^ la plupart étaient Vendéens, et ce sang valeureux se répandait partout où il y avait des lauriers à cueillir. Deux autres frèrei du général, Edouard et Prosper Sapinaud , déjà chevaliers de Saint-LouiR, furent envoyés à cette époque dans la Vendée^ par le prince de Condé , pour complimenter leur frère; et le
chevalier Sapinaud de Bois-Huguet, que le duc d'York avait fait nommer lieutenant dans les houlans britanniques pour avoir tué un colonel républicain, dans un combat auprès de Nimègue, pendant la campagne de Hollande, quitta cet emploi avantageux pour rejoindre la Vendée à qui il restait alors peu d'espérance. M. Sapinaud de Boîs-Huguet fut aussi nommé officier dans Lowen-Stein. Les événements de Quiberon avaient alors fait reprendre les armes. Gharette avait donné le signal des combats aux Essarts, et Sapinaud à Mortagnc. ' Il avait fait prévenir la veille le général républicain qu'il irait l'attaquer dans son camp placé à la Groix-de-Mission ainsi qu*il le lui avait annoncé ; lui et M. de Bejarry s'y portèrent sur deux points. Ils mirent l'ennemi en fuite après lui avoir tué trois cents hommes et fait plusieurs prisonniers. Quelques personnes mal instruites ont cru qu*on avait surpris et égorgé les républicains à Mortagne; c'est une erreur. Les faits sont comme je les cite, et le caractère de loyauté qui distingue M. Sapinaud en est la meilleure preuve. Il combattit avec tous les chefs, dirigea son armée partout où elle pouvait les aider à vaincre et céda même une partie de «on territoire ; il fut l'ami intime de Gharette. Ge général, avant de mourir, lui fit porter, par un ami commun, les dernières marques de son amitié.
G'est à la prise de Mortagne que Sapinaud prit un officier supérieur réunissant toutes les qualités qui peuvent plaire et attacher. Il joignait à la plus belle figure la taille la plus avantageuse. Le même goût pour la musique et pour le dessin, la même douceur de caractère et le même âge unirent bientôt d'une affection sincère le vainqueur et le captif. Il ne tarda pas à partager les sentiments des Vendéens; les vers qu'il adressa à Sapinaud, dans l'automne de 1 795, pendant l'absence de ce général, qiii s'était rendu auprès de Gharette, en sont une preuve convaincante. L'envoi était ainsi conçu :
An général dont l'absenoe Noos rend doublement malhenreux,
J*06e adresser oes couptets ; trop henienx, S'ils nous inxxmraient sa présence I
SUR HM. SÀPINAUD. 7t
An sein de la neige et des glaces Précipitez yos bataUlons ; Bravez les bruyantes menaces De la bise et des aquilons; Ne craignes point que la Tlotoire S'enfuie à l'aspect des hivers ; Tous les temps sont bons pour la gloire, Et les lauriers sont toujours verts.
Guerriers, la mort est-elle à craindre , Quand l'on oomt)at pour ses foyers ?
I Le guenrier se poanait-il plaindre, ,
Lorsqu'il tombe sor ns lauriers ?
Mourir, c'est rendre à la nature Un bien qu'elle nous a prêté; Et, quand on meort sor son armure.
C'est nattre à l'immortalité.
Cet infortuné jeune homme ne put obtenir ce trépas glorieux ; un autre officier, prisonnier comme lui» et jsiloux de l'intérêt qu'il inspirait, l'accusa d'avoir ourdi un complot avec les soldats républicains pour les délivrer et égorger les royalistes. M. de Fleuriot ajouta foi à cette infâme calonmie, et cet intéressant captif fut fusillé dans les bosquets du château de Beaurepaire. Sapinaud, à son retour, fut désolé de ce jugement inique qui privait le roi d'un siyet qui l'eût servi avec zèle, et son cœur d'un ami reconnaissant qu'il espérait rendre au bonheur.
Les désastres de Quiberon donnèrent la facilité à leurs ennemis de faire usage de toutes leur^ forces contre la Vendée. Trompée dans la paix faite avec les commissaires envoyés à laJaunaye; trompée dans l'espérance qu'elle avait eue de la descente de Quiberon; affaiblie parles divisions de ses chefs, elle vit la fortune l'abandonner ; mais la gloire lui resta fidèle et brilla encore sur la mort de Stofûet et de Charette. Le général Sapinaud fiit forcé de céder à l'orage, et attendit un temps plus heureux.
n épousa, quelques mois avant le 18 fructidor, mademoiselle Marie-Louise de Charette, belle-fille du général de ce nom,etfille de M- de Charette, cousin de ce général. Incapable de servir un autre pouvoir que celui pour lequel il avait juré de vivre et de mourir, il entretint les paysans dans les setitimetits
qui les ont honorés à jamais ; et, pendant les trois mois qui précédèrent le retour des Bourbons en 1814, parcourut nuit et jour leurs chaumièf es pour les disposera rentrer dans la carrière de l'honneur avec un nouvel éclat : ils devaient recevoir Dieu le dimanche de Pâques, se trouver le lundi au rendez-vous donné, et le mardi déployer leur bannière aux cris répétés de vive le roi ! Nourris d'un pain angélique et soutenus par le Dieu des armées, quel ennemi leur eût résisté? Déjà les glaives étaient tffés, quand soudain Ton apprit que le précurseur des jours de bonheur. Monsieur, frère du roi, venait, au nom de ce monarque, présenter le rameau d'olivier, emblème de la paix. M. Sapinaud fut chargé de porter au pied du trône le tribut du dévouement de ses braves. S'il est quelque joie sans mélange sur la terre, c'est celle qu'il éprouva alors, ear il est, pour le sujet fidèle, un charme inexprimable dans le regard de ses princes.
Il seconda le marquis de La Rochejaquelein pendant Tinter- Fègne, et l'eût suivi dans les Marais, sans la désertion que ce projet occasionna dans son armée. Réduit à quelques soldats, il fut chercher des renforts à Bazouge, paroiése de la Rairie, et était en chemin pour rejoindre le marquis de La Rochejaquelein lorequ'il apprit sa mort. La Vendée, et je pou^ rais dire tous les Français sensibles à la gloire, déplorèrent te sort de ce jeune héros, moissonné dans sa fleur par le glaive des combats. Le général Sapinaud fut nommé généralissime; il acquit dans ce premier rang de nouveaux droits à l'estime de son pays, et sut, par la paix à laquelle il acquiesça, conserver au roi le sang précieux de ses fidèles sujets. Sa réponse au général de Sage, qui lui proposait de se réunir à l'armée de la Loire contre les puissances alliées, prouve qu'il connaissait l'importance et la dignité de l'emploi que sa contrée lui avait confié.
« Général, que ne songez-vous plutôt à vous joindre à nous ; « c'est le seul moyen de vous ménager la clémence du roi « que nous servons et que nous voulons servir jusqu'à la « mort : la bannière sans tache est ie seul étendard qui « puisse rallier les Vendéen» ^