‹ Mémoires sur la guerre de la Vendée et l'expédition de QuiberonChapitre 54 sur 55 · OBSERVATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS GÉNÉRALES

On connaît Torigine des chouans; ils se formèrent des débris de la Vendée, après la bataille du Mans. Ils sont répandus dans onze départements qui comprennent la Bretagne, le Maine, TAnjou, et uno partie de la Normandie ; ceux de Vitré sont les plus aguerris. Il y a sur le champ un corps de trois mille hommes qu'on peut regarder comme le noyau du grand rassemblement. Un corps de même force est du côté de Sageau; ils sont composés en partie de marins. Les chouans, dont le nombre s'élève peut-être à quatre-vingt mille hommes, n'ont pas, comme l'armée delaVendée^ une organisation régulière. Dispersés sur une vaste étendue de pays, ils n'obéissent pas à un seul chef. Cependant, ils reconnaissent différents commandants ; et un conseil, à la tète duquel se trouve, dans ce moment, M. de Puisaye, règle leurs mouvements, et y met quelque ensemble. Les chouans font une guerre cruiBlle aux soldats républicains. Cachés pendant le jour, -ils se réunissent la nuit, ont des intelligences dans les villages, et y surprennent des détachements entiers. Je vis partir de Vannes trente dragons; il n'en revint que sept le soir; ils amenaient un seul prisonnier blessé. Cet homme était très-grand, et avait la cocarde blanche à son chapeau....

Plusieurs officiers m'ont assuré que depuis que les chouans avaient repris les armes, il avait péri douze mille soldats républicains. Cette guerre, qui se réduit à des combats meurtriers et obscurs sans cesse renaissants, répugne singulièrement à l'armée.

En me rendant de Vannes à l'endroit où je devais m'embarquer, j« passai la nuit chez un homme âgé... « Voilà, me dit-U, cent cinquante cartouches. Mes deux fils sont aux chouans ; mais il est temps que cela finisse. Ce n'est pas assez des enfants, il faut que les pères marchent. »

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Je trouvai sur la route un grand nombre ae chouans qui avaient été avertis que je devais passer : je découvris dans tous une haine profonde contre les bleus et contre le gouvernement républicain... Ils me demandèrent des nouvelles (le leurs anciens seigneurs^ pour lesquels ils ont un attachement extraordinaire ; ils les désirent, ils les appellent.

a S*ils étaient avec nous, disaienirils, cela irait bien autrement; mais nous n'avons personne pour nous commander. » Je dois à la vérité d'ajouter que M. de Puisaye me parut avoir leur confiance. ^

L'expédition de Quiberon a accrédité sur les chouans une opinion que je crois absolument fausse. 11 aurait fallu les employer au genre de guerre qu'ils avaient fait jusque-là, ou bien lesorganiser et les exercer; onn'a fait ni l'un ni l'autre.

En résumant ces observations, il en résulte bien certainement que les chouans, sans avoir eu l'éclat ni la gloire de la Vendée, sont des ennemis peut-être plus dangereux pour la république, parce qu'ils occupent un pays plus étendu et plus important. Les idées religieuses et royalistes dominent parmi eux avec autant de force que dans la Vendée ; il leur a manqué des Larochejaquelein, des Charette, etc.

Le corps d'armée du général Hoche n'était que de sept à huit mille hommes. J'ai observé avec soin l'esprit qui y régnait. La guerre s'étant prolongée, il est arrivé ce que tous les hommes éclairés avaient pressenti que l'armée deviendrait chaque jour plus étrangère aux questions politiques, et que les idées militaires.y domineraient. Aussi n'y voit-on plus ces clubs et ces orateurs qui faisaient le désespoir du général Dumouriez. Sain^Just établit en 1793, dans l'armée d'Alsace, une discipline que les commissaires de la Convention portèrent ensuite dans toutes celles de la république.

Le code de ce triumvir aurait étonné Frédéric. Les soldats obéissent à ces lois terribles ; prodige qu'on ne peut expliquer que par le concours des idées de patrie et de liberté , qui fortifient le commandement , et des idées d'égalité, qui tempèrent la différence des rangs.

La présence des commissaires de la Convention dans les ar«

mées a contribué encore à y maintenir la discipline ; elle 5 a réduH les généraux à la simple exécution des plans tracés par le comité de la guerre... Tout ce qui aurait pu leur donner de l'influence était entre les mains des commissaires... Il en est résulté que ces généraux, sans considération, sans pouvoir, passant d'une armée à Tautre^ n'ont communiqué à aucune un esprit particulier, et qu'il n'est resté que ce sentiment national qui a attaché fortement les soldats à la défense du territoire.

C'est ainsi que la Convention française a su éviter les dangers qui perdirent le Sénat romain.

Il ne faut donc pas compter sur Tintervention de Tarmée dans la forme. du gouvernement : soumise au pouvoir dominant, elle n'a qu'un vœu, et il est pour la paix. Quelques esprits ardent» et ambitieux pourront regretter les chances rapides et brillantes de la guerre; mais tous les officiers soupirent après la jouissance paisible de leurs grades; mais tous les soldats de la réquisition brûlent de rentrer dans leurs foyers; et ces huit cent mille hommes, dont la réaction daus l'intérieur paraît si alarmante pour le gouvernement actuel^ seront réduits facilement à l'état ordinaire de paix.

C'est sur l'esprit public que doivent reposer nos espérances; et le changement qui s'est opéré en France, à cet égard, est immense. Le cercle des idées populaires est parcouru. On a été complètement dupe, en Europe, du nouveau système de modération; on l'a attribué à la Convention ; on n'a pas vu que le parti qui renversa Robespierre ne voulut d'abord qu'échapper à la proscription qui le menaçait, et s'emparer di pouvoir. Bientôt il fut obligé de céder au mouvement général; mais, depuis , il a été constamment occupé à l'arrêter.

L'opinion publique a toujours été plus loin que la Convention, dans toutes les mesures de justice et d'humanité. Fatiguée enfin de cette lutte , elle a abjuré hautement le système de modération, et les derniers jours de sa funeste existence ont été marqués par des décrets dignes de Robespierre. Sa tyrannie va se reproduire sous de nouvelles formes. C'est au bruit du canon que la Constitution a été proclamée; c'est

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du sang de quatre mille citoyens qu'elle a été scellée. 0 ma patrie ! j'ignore tes grandes destinées ; mais la tyrannie ne peut régner longtemps là où j'ai vu tant de vertus. Oui^ tu peux devenir le séjour heureux et brillant de la liberté et de la gloire. Périsse bientôt jusqu'au souvenir de nos funestes divisions I Six ans de malheur doivent avoir apaisé toutes les haines. Français l réunissez-vous dans un seul vœu, dans un seul sentiment. Préparez, par votre sagesse, votre courage, ce jour, que vos tyrans redoutent; jour consolateur, où les erreurs seront oubliées, les fautes pardonnées ,, et le crime abandonné à ses remords!

FIN DES MÉMOIRES SUR LA VEKD£E ET QUIBEROIf.

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