‹ Mémoires sur la vie de J.-J. BarthélemyChapitre 13 sur 16 · SUR ANACHARSIS · texte numérisé non relu

SUR ANACHARSIS

Le hasard m'inspira l'idée du Voyage d'Anacharsis. J'étais en. Italie en 1 755 : moins attentif h l'état actuel des villes que je parcourais qvi'h leur ancienne splendeur, je remontais naturellement au siècle où elles se disputaient la gloire de fixer dans leur sein les sciences et les arts ; et je pensais que la relation d'un voyage entrepris dans ce pays vers le temps de Léon X, et prolongé pendant un certain nombre d'années, présenterait un des plus intéressans et des plus utiles spectacles pour l'histoire de l'esprit humain. On peut s'en convaincre par cette esquisse légère.

Un Français passe les Alpes ; il voit a Pavie Jérôme Cardan, qui a écrit sur presque tous les sujets, et dont les ouvrages contiennent dix volumes in-folio; "a Parme, il voit le Corrége peignant a fresque le dùme de la caUiédrale ; a Mautoue, le comte Balthazar Castillon, auteur de l'excellent ouvrage intitulé le Courtisan, // Cortii:;iano; a Y érone y Fracastor, médecin , pliilosophe , astronome , mathématicien , littérateur, cosmographe, célèbre sous tous les rapports, mais

surtout comme poète : car la plupart des écrivains cherchaient alors a se distinguer dans tous les genres , et c'est ce qui doit arriver lorsque les lettres s'introduisent dans un pays. A Padoue, il assiste aux leçons de Philippe Dèce , professeur en droit, renommé par la supériorité de ses talens et de ses lumières. Cette ville était dans la dépendance de Venise. Louis XII, s'étant emparé du Milanais, voulut en illustrer la capitale, en y établissant Dèce : il le fit demander a la république, qui le refusa long-temps; les négociations continuèrent, et l'on vit le moment où ces deux puissances allaient en venir aux mains pour la possession d'un jurisconsulte.

Notre voyageur voit a Venise Daniel Barbaro, héritier d'un nom très-heureux potir les lettres, et dont il a soutenu l'éclat par des commentaires sur la Rhétorique d'Aristote, par une traduction de Vitruve , par un traité sur la perspective; Paul Manuce, qui exerça l'imprimerie et qui cultiva les lettres avec le même succès que son père Aide Manuce. Il trouve chez Paul toutes les éditions des anciens auteurs grecs et lalins , nouvellement sorties des plus fameuses presses d'Italie ; entre autres celle de Cicéron en quatre volumes infolio, publiée a Milan en 1499; et le Psautier en quatre langues, hébreu, grec, chaldéen et arabe, imprimé a Gènes en 1516.

11 voit a Ferrare, l'Arioste; a Bologne, six cents écoliers assidus aux leçons de jurisprudence que donnait le professeur Ricini, et de ce nombre Alciat, qui, bientôt après, en ras- .sembla huit cents, et qui effaça la gloire de Barthole et d'Arcurse ; "a Florence , Machiavel , les historiens Guichardin et Paul Jove , ime imiversité florissante , et cette maison de Médicis auparavant bornée aux opérations du commerce, alors souveraine et alliée a plusieurs maisons royales , qui montra de grandes vertus dans son premier état, de grands

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vices dans le second , et qui fut toujours célèbre , parce qu'elle s'intéressa toujours aux lettres et aux arts ; a Sienne , Matbiole travaillant "a son commentaire sur Dioscoride; a Rome, Michel-A'ige élevant la coupole de Saint-Pierre , Raphaël peignant les galeries du Vatican ; Sadolet et Bembe , depuis cardinaux, remplissant alors auprès de Léon X la place de secrétaires; le Trissin donnant la première représentation de sa Sopbonisbe, première tragédie composée par un moderne; Béroald , bil)liothécaire du Vatican , s' occupant a publier les Annales de Tacite qu'on venait de découvrir en Westphalie , et que Léon X avait acquises pour la somme de cinq cents ducats d'or ; le même pape proposant des placesaux savansde toutes les nations qui viendraient résider dans ses états , et des récompenses distinguées a ceux qui lui apporteraient des manuscrits inconnus.

A Naples, il trouve Talesio travaillant a reproduire le svstème de Parménide, et qui , suivant Bacon, fut le premier restaïu-ateur de la pLilosopbie : il trouve aussi ce Jordan Bruno , que la nature semblait avoir choisi pour son interprète, mais a qui, en lui donnant un très-beau génie , elle refusa le talent de se gouverner.

Jusqu'ici notre voyageur s'est borné h traverser rapidement l'Italie d'une extrémité k l'autre, marchant toujours entre des prodiges, je veux dire entre de grands mnnumeus et de grands hommes, toujours saisi d'une admiration qui croissait a chaque instant. De semblables objets frapperont partout ses regards, lorsqu'il multipliera ses courses. De là quelle moisson de découvertes! et quelle source de réflexions siu' l'origine «les lumières qui ont éclairé l'Europe! Je me contente d'indiquer ces recherches ; cependant mon siijet m'entraîne , et exige encore quelques développemens.

Dans les cinquième et sixième siècles de l'ère chn'tienne,

Uli J. J. BAnTllEL£MY. ()<)

l'Italie fut subjuguée par les Hérules , les Goths , les Ostrogoths et d'autres peuples jusqu'alors inconnus ; dans le quinzième, elle le fut, sous des auspices plus favorables, par le génie et par les talens. Ils y furent appelés, ou du moins accueillis par les maisons de Médicis, d'Est, d'Urbin, de Gonzague, par les plus petits souverains, par les diverses républiques. Partout de grands hommes, les uns nés dans le pays même, les autres attirés des pays étrangers, inoins par un vil intérêt que par des distinctions flatteuses ; d'autres appelés chez les nations voisines pour y propager les lumières, pour y veiller sur l'éducation de la jeunesse ou sur la santé des souverains. Partout s'organisaient des universités , des collèges , des imprimeries pour toutes sortes de langues et de sciences, des bibliothèques sans cesse enrichies des ouvrages qu'on y publiait , et des manuscrits nouvellement apportés des pays oîi l'ignorance avait conservé son empire. Les académies se multiplièrent tellement , qu'a Ferrare on en comptait dix à douze , a Bologne, environ quatorze, "a Sienne, seize. Elles avaient pour objet les sciences , les belles-lettres , les langues, l'histoire, les arts. Dans deux de ces académies, dont l'une était spécialement dévouée a Platon , et l'autre a son disciple Aristote, étaient discutées les opinions de l'ancienne philosophie, et pressenties celles de la philosophie moderne. A Bologne, ainsi qu a Venise, une de ces sociétés veillait sur l'imprimerie , sur la beauté du papier, la fonte des caractères, la correction des épreuves, et sur tout ce qui pouvait contribuer a la perfection des éditions nouvelles.

L'Italie était alors le pays où les lettres avaient fait et faisaient tous les jours le plus de progrès. Ces progrès étaient l'eflet de l'émnlation entre les divers gouvernemens qui lu partageaient, et de la nature du climat. Dans chaque état.

-jii MÉMOinJLS SLR LA VIE

les capitales , et même des villes moins considérables étaient extrêmement avides d'instruction et de gloire : elles offraient presque toutes , aux astronomes , des observatoires ; aux anatomistes, des ampbitbéâtresj aux naturalistes, des jardins de plantes •, k tous les gens de lettres , des collections de livres , de médailles et de monumens antiques; k tous les genres de connaissances, des marques éclatantes de considération, de reconnaissance et de respect.

Quant au climat, il n'est pas rare de trouver dans cette contrée des imaginations actives et fécondes, des esprits justes, profonds, propres k concevoir de grandes entreprises, capables de les méditer long-temps , et incapables de les abandonner quand ils les ont bien conçues. C'est k ces avantages et k ces qualités réunies que l'Italie dut cette masse de lumières et de talens qui en quelques années l' éleva si fort audessus des autres contrées de l'Europe.

J'ai placé l' Arioste sous le pontificat de Léon X ; j'aurais pu mettre panni les contemporains de ce poète Pétrarque, quoiqu'il ait vécu environ cent cinquante ans avant lui , et le Tasse, qui naquit onze ans après; le premier, parce que ce ne fut que sous Léon X que ses poésies italiennes, oubliées jnesque dès leur naissance , furent goûtées , et obtinrent quantité d'éditions et de commentaires; le Tasse, parce qu'il s'était formé en grande partie sur l' Arioste. C'est ainsi qu'on donne le nom du Nil aux sources et aux emboucbures de ce fleuve. Tous les genres de poésies furent alors cultivés , et laissèrent des modèles. Outre l' Arioste, on peut citer, pour la poésie italienne, Bernard Tasse, père du célèbre Torquato , Hercule Bcntivoglio, Annibal Caro,Berni; pour la poésie latine , Sannazar, Politien , Vida , Béroald ; et parmi ceux (|ui, sans être décidément j)oètes, faisaient des vers, on peut compter Léon X, Macbiavel, Micbcl-Ange, Benevcnutlo

DE J. T. BARTHELEMY. -Jl

Cellini , qui excella dans la sculpture , rorfëvrerie et la gravure.

Les progrès de l'architecture dans ce siècle sont attestés , d'un côté, par les ouvrages de Serlio, de Vignole et de Pallade, ainsi que par cette foule de commentaires qui parurent sur le traité de Vitruve ; d'un autre coté , par les édifices publics et particuliers construits alors , et qui subsistent encore.

A l'égard de la peinture, j'ai fait mention de Michel-Ange, de Raphaël , du Corrége ; il faut leur joindre Jules Romain , le Titien , André del Sarte , qui vivaient dans le même temps, et cette quantité de génies formés par leurs leçons ou par leurs ouvrages.

Tous les jours il paraissait de nouveaux écrits sur les systèmes de Platon, d'Aristote et des anciens philosophes. Des critiques obstinés, tels que Giraldus , Panvinius, Sigonius, travaillaient sur les antiquités romaines, et presque toutes les villes rassemblaient leui"s annales.

Tandis que , pour connaître dans toute son étendue l'histoire de Ihomme, quelques écrivains remontaient aux nations les plus anciennes, des voyageurs intrépides s'exposaient aux plus grands dangers pour découvrir les nations éloignées et inconnues, dont on ne faisait que soupçonner l'existence. Les noms de Christophe Colomb , Génois, d'Améric Vespuce de Florence, de Sébastien Cabot de Venise, décorent cette dernière liste , bientôt grossie par les noms de plusieurs autres Italiens , dont les relations furent insérées peu de temps après dans la collection de Ramusio , leur compatriote.

La prise de Constantinople par les Turcs, en 14-55, et les libéralités de Léon X , firent refluer en Italie quantité de (irecs qui apportèrent avec eux tous les livres élémentaires relatifs aux mathématiques. On s'empressa d'étudier leu»

langue; leurs livres furent imprimés, traduits, expliqués, et le goût de la géométrie devint général. Plusieurs lui consacraient tous leurs momens ; tels furent Commandin , Tartaglia : d'autres l'associaient k leurs premiers travaux ; tel fut Maurolico de Messine , qui publia différens ouvrages sur l'arithmétique, les mécaniques, l'astronomie, l'optique, la musique, l'histoire de Sicile, la grammaire, la vie de quelques saints , le martyrologe romain , sans négliger la poésie italienne. Tel fut aussi Augustin Nifo , professem" de philosophie a Rome sous Léon X, qui écrivit sur l'astronomie, la médecine , la politique , la morale , la rhétorique , et sur })lusieurs autres sujets.

L'anatomie fut enrichie par les observations de Fallope de Modène, d'Aquapendente , son disciple, de Bolognini de Padoue , de Vigo de Gènes , etc.

Aldrovaudi de Bologne, après avoir pendant quarantehuit ans professé la botanique et la philosophie dans l'université de cette ville, laissa un cours d'histoire naturelle en dix-sept volumes in-folio.

Parmi cette immense quantité d'ouvrages qui parurent alors, je n'ai pas fait mention des écrits qui avaient spécialement pour objet la théologie ou la jurisprudence , parce qu'ils sont connus de ceux qui cidtivent ces sciences, et qu'ils intéressent peu les lecteurs a qui elles sont étrangères. A l'égard des autres classes , je n'ai cité que quelques exemples pris , pour ainsi dire, au hasard. Ils suffiront pour montrer les différens genres de littérature dont on aimait h s'occuper, et les dilfércns moyens qu'on employait pour étendre et multiplier nos connaissances.

Les progrès des arts favorisaient le goût des spectacles et de la magnificence. L'étude de l'histoire et des inonumens des Grecs et tles Romains inspirait des idées de décence ,

(l'ensemble et de perfection qu'on n'avait point eues jusqu'alors. Julien de Médicis, frère de Léon X, ayant été proclamé citoyen romain , cette proclamation fut accompagnée de jeux publics ; et , sur un vaste théâtre construit exprès dans la place du Capitole, on représenta pendant deux jours une comédie de Plaute, dont la musique et l'appareil extraordinaire excitèrent l'admiration générale. Le pape , qui crut en cette occasion devoir convertir en un acte de bienfaisance ce qui n'était qu'un acte de justice, diminua quelques-uns des impôts; et le peuple, qui prit cet acte de justice pour un acte de bienfaisance, lui éleva une statue.

Un observateur qui verrait tout à coup la nature laisser échapper tant de secrets, la philosophie tant de vérités, l'industrie tant de nouvelles pratiques, dans le temps même qu'on ajoutait a. l'ancien monde un monde nouveau , croirait assister a la naissance d'un nouveau genre humain; mais la surprise que lui causeraient toutes ces merveilles diminuerait aussitôt qu'il verrait le mérite et les talens luttant avec avantage contre les titres les plus respectés ; les savans et les gens de lettres admis a la pourpre romaine, au conseil des rois, aux places les plus importantes du gouvernement , a tous les honneurs , h toutes les dignités.

Pour jeter un nouvel intérêt sur le voyage que je me proposais de décrire, il suffirait d'ajouter k cette émulation de gloire qui éclatait de toutes parts toutes les idées nouvelles que faisait éclore cette étonnante révolution, et tous ces mouvemens qui agitaient alors les nations de l'Europe , et tous ces rapports avec l'ancienne Rome, qui reviennent sans cesse a l'esprit, et tout ce que le présent annonçait pour l'avenir : car enfin le siècle de Léon X fut l'aurore de ceux qui le suivirent; et plusieurs génies qui ont brillé dans les dix-septième et dix-huitième siècles, chez les différentes nalious,

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doivent une grande partie de leur gloire a ceux que l'Italie

produisit dans les deux siècles précédens.

Ce sujet me présentait des tableaux si riches , si variés et si instinctifs , que j'eus d'abord l'ambition de le traiter ; mais je m'aperçus ensuite qu'il exigerait de ma part un nouveau genre d'études ; et me rappelant qu'un voyage en Grèce vers le temps de Philippe, père d'Alexandre, sans me détourner de mes travaux ordinaires , me fournirait le moyen de renfermer dans un espace circonscrit ce que l'histoire grecque nous offre de plus intéressant , et une infinité de détails concernant les sciences, les arts, la religion, les mœurs, les usages, etc. , dont l'histoire ne se charge point, je saisis cette idée ; et , après l'avoir long-temps méditée , je commençai a l'exécuter en 1 757, a mon retour d'Italie.

On ferait une bibliothèque nombreuse de tous les ouvrages publiés sur les Grecs. Grouovius en a rassemblé une petite partie dans son recueil eu douze volumes in-folio. La se trouvent, entre autres, les traités d'Ubbo Emmius, de Cragius et de Meurcius. Ce dernier a dépouillé tout ce que les anciens nous ont laissé a l'égard des Athéniens, et a rangé tous ces passages en différons chapitres , relatifs k difiérens sujets. Quoiqu'il lui en soit échappé quelques-uns , qu'il se soit quelquefois trompé dans ses interprétations, qu'il ait souvent négligé de concilier ceux qui se contredisent, et qu'il ait raremeut indiqué le livre ou le chapitre des éditions dont il se servait, on ne peut trop admirer et louer ses immenses travaux.

J'ose avancer que les miens n'ont pas été moindres pour ra'assurer de la vérité des faits. Voici mon procédé.

.l'avais lu les anciens auteurs ; je les relus la plume "a la main , marquant sur des cartes tous les traits qui pouvaient éclaircir la nature des gouvernemens, les mœurs et les lois

des peuples, les opinions des philosophes, etc. Avant de traiter une matière, je vériliais mes extraits sur les originaux : je considtais ensuite les critiques modernes qui avaient travaillé sur le même sujet, soit dans toute son étendue, soit partiellement. S'ils rapportaient des passages qui se fussent dérobés a mes recherches et qui pussent me servir, j'avais soin de les recueillir après les avoir comparés aux originaux : quand leur explication différait de la mienne, je remontais de nouveau aux sources : enfin, s'ils me présentaient des idées heureuses, j'en profitais, et je me faisais un devoir de citer ces auteurs.

Avec de grands avantages, mon plan m'offrait de grands inconvéniens.

i ° L'histoire grecque , dont il ne nous est parvenu qu'une partie des monumens , présente des difficultés sans nombre , soit pour les faits , soit pour les opinions. L'écrivain qui n'a d'autre objet que de les discuter peut rapprocher et balancer l'autorité des témoins qu'il interroge ; plus il hésite , plus il donne une idée avantageuse de ses lumières et de sa critique. Mais en plaçant Anacharsis sur la scène, je lui ôte presque toujours la ressource du doute : il ne doit parler qu'affinnativement , puisqu'il ne raconte que ce qu'il a vu ou ce qu'il tient de personnes instruites. Ce n'est pas tout encore : dans l'époque que j'ai choisie, on avait tant écrit sur l'histoire et sur les sciences, que le voyageur ne devait pas se borner a nous apprendre ce qu'il pouvait présiuner que nous savions déjà. Ces difficultés toujours présentes a mes yeux , j'ai taché, quand je n'ai pu les vaincre, de m'en débarrasser, tantôt par des aveux qui en affaiblissent le poids, tantôt par des sacrifices qui les écartent absolument.

Dans le chapitre premier, Anacharsis observe cjue ce ne i'ut qu'a son retour en Scythie qu'il mit en ordre la relation de

son voyage ; et il ajoute : « Peut-être serait-elle plus exacte , M si le vaisseau où j'avais fait embarquer mes livres n'avait » pas péii dans le Pont-Euxin. » D'où il suit que, dans la révision de son ouvrage, privé des mêmes secouj;^ que nous, il n'a pas pu étendre ou vérifier certains articles dont il n'avait conservé qu'un léger souvenir.

Dans le chapitre XX , il aurait voulu donner quelques détails sur les prix des denrées, et en conséquence sur celui des différentes propriétés des Athéniens ; ne pouvant le faire , il dit qu'il avait pris une note exacte de la valeur des denrées, mais que, l'ayant perdue , il se souvenait seulement que le blé valait ordinairement cinq drachmes le médimne , un bœuf de première qualité environ quatre - vingts drachmes ou soixante-douze livres, etc.

Dans le XLVI^ chapitre , il rapporte la loi de Lycurgue qui établissait l'égalité des fortunes entre les citoyens. Suivant le cours ordinaire des choses , une pareille loi ne peut subsister long-temps : par quelles précautions Lycurgue comptait-il en assurer la durée? La question était assez importante , et , faute de monumens , nous ne sommes plus en état de la résoudre. Je fais dire "a Anacharsis : « Pendant que » j'étais a Sparte , l'ordre des fortunes avait été dérangé par » un décret de l'éphore Epitadès, qm voulait se venger de » son lilsj et connue je négligeai de m'insUuire de leur an- » cien état , je ne pourrai développer les vues du législateur » qu'en remontant a ses principes. » Ici viennent quelques réflexions que mon voyageur propose comme de simples conjectures.

Quand de pareilles modifications ne m" ont pas sulB , j'ai gardé le silence, tantôt sur des usages qui n'étaient attestés que par un écrivain trop postérieur au siècle oii je suppose que vivait Anacharsis, tantôt sur des faits qui, malgié mes

DE .1. J. BARTHELEMY. nr

efforts, me laissaient encore des incertitudes. Ces sacrifices ont passé auprès de quelques personnes pour des omissions , et on m'a demandé pourquoi je ne m'étais pas expliqué sur certains objets ; pourquoi , par exemple , n'avoir pas fait mention de la prétendue loi des Cretois qui permettait l'insurrection du peuple quand il se croyait opprimé. jNIontesquieu l'a cité d'après Aristote; mais Montesquieu s'est trompé. Aristote parle en effet de cette insurrection , mais comme d'un abus qui n'était nullement autorisé par les lois. En général, il était important pour moi de tout discuter, et encore plus de ne pas toujours prononcer.

2° J'avais un autre inconvénient k redouter, le jugement d'une classe de littérateurs très-estimables , mais très-difficiles. Je ne pouvais transporter Anacharsis à Délos , a Tempe, au milieu des fêtes de la Grèce, sans le rendre sensible a la beauté de ces spectacles. Je ne pouvais employer le dialogue, si propre à éviter la monotonie du style , sans rapprocber mon voyageur des grands hommes qui vivaient alors , et même de quelques personnages inconnus qui pouvaient lui donner des lumières. C'est ainsi que mon Scythe est instruit de la littérature grecque par un Athénien nommé Euclide ; des différens systèmes sur les causes premières, par le grand- ])rètre de Cérès; de l'Institut de Pythagore, par mi pythagoricien qu'il trouve h Samos, patrie de ce philosophe.

Pausauias a raconté fort au long les événemens des trois guerres de Messénie. Elles sont si instructives qu'il ne m'était pas permis de les omettre, et si connues que, pour les rendre plus intéressantes , j'en ai renfermé les principales circonstances dans trois élégies. Je me suis cru d'autant plus autorisé "a donner cette forme a mon récit , que Pausauias a pris presque tous ses matériaux dans les poèmes de Tyrtée et de Rhianus, qui avaient l'un et l'autre chanté ces guerres

si célèbres. J'ai averti en même temps le lecteur de la liberté que je me suis donnée, dans mic des notes surle XL^ chapitre.

Or, parmi les littérateurs dont je parle, il en est qui, ac- <;outumés a des discussions sèches et rigoureuses, ne devaient pas me pardonner d'avoir osé mêler dans mes récits des images qui leur donnent plus de mouvement. Ce que j'avais prévu est arrivé : plusieurs d'entre eux ont traité mon ouvrage de roman , et m'en ont presque fait lui crime : d'autres, moins sévères, ont eu la bonne foi de distinguer le fond de la forme. Le fond leur a présenté une exactitude suffisamment attestée , a ce que je crois , par la multitude de citations qui accompagnent le récit. A l'égard de la fonne, ils auraient dû sentir que les ornemens dont j'ai taché quelquefois d'embellir mon sujet étaient assez conformes "a l'esprit des Grecs , et que des fictions sagement ménagées peuvent être aussi utiles a l'histoire qu'elles le sont h la vérité.

Je ne parle point de quelques critiques légères que j'ai trouvées dans des feuilles périodiques. L'un me reprochait de n'avoir pas éclairci l'origine des fables : il ignorait sans doute que de très-habiles critiques ont tenté vainement de la découvrir, et qu'il est a présumer qu'elle restera toujours inconnue. Un autre aurait désiré que j'eusse donné l'histoire circonstanciée des Athéniens pour les siècles antérieurs h celui de Solon. Mais cette histoire n'existe pas dans les auteni-s anciens, et j'ai dû me borner h recueillir le petit nombre de faits dont ils ont conservé le souvenir. Enfin un savant anglais, dans un recueil de dissertations critiques, après avoir attaqué l'authenticité d'une inscription grecque que iNL Fourmont avait apportée de son voyage du Levant, et que j'avais tâché d'expliquer, a cru devoir porter un jugement sur le Voyage d'Anacharsis; il le trouve agréable, mais très-superficiel .

UE J. J. BARTHELEMY. yq

Rien n'est plus embarrassant pour un auteur que ces accusations vagues qu'il est si facile d'avancer et si difficile de repousser, p^rce qu'elles n'ont pas un objet déterminé. Je me contenterai de dire que je n'ai traité aucun sujet sans l'avoir long-temps médité, sans avoir rapproché, au milieu des contradictions qu'il présentait , les témoignages des auteurs anciens , et les opinions des commentateurs et des critiques modernes; sans avoir donné, quand il l'a fallu, le résultat qui m'a paru le plus approchant de la vérité. J'ai caché mon travail pour le rendre plus utile; j'ai renoncé au mérite, si c'en est un, d'étaler dans le texte une grande érudition : quand certains points m'ont paru assez importans pour exiger des discussions , je les ai examinés dans des notes à la fin de chaque volume. Toutes ces notes m'ont paru nécessaires, et il y en a quelques-unes qui me semblent k l'abri du reproche d'être superficielles.

J'ai mieux aimé être exact que de paraître profond ; supprimer certains faits, que de ne les établir que sur des conjectures ; me dispenser de remonter aux causes , toutes les fois que mes recherches, comme celles des plus habiles critiques, ne servaient qu'a les obscurcir ; mettre le lecteur a portée de faire des réflexions que d'en hasarder moi-même. J'ai souvent admiré les philosophes qui , d après leurs lumières particulières , nous ont donné des observations sur le génie , le caractère et la politique des Grecs et des Romains : il faut que chaque auteur suive son plan; il n'entrait pas dans le mien d'envoyer un voyageur chez les Grecs pour leur porter mes pensées, mais pour m' apporter les leurs, autant qu'il lui seraitpossible. Au reste, si je me suis trompé en quelques point, si mon ouvrage n'est pas sans défauts, je n'en rougirai point ; on ne peut exiger de moi plus d'intelligence que ne m'en a donné la nature : je regrette seulement, après y avoir employé

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plus de trente ans , de ne l'avoir pas commencé dix ans plus tôt , et de n avoir pu le finir dix ans plus tard.

Lorsqu'il fut achevé, j'hésitai long-temps sur sa destination. Je l'aurais laissé manuscrit, si, vu le nombre des citations , des notes et des tables, je ne me fusse convaincu que l'auteur seul pouvait en diriger l'impression. Elle fut terminée au mois de décembre 1788. Quelques amis me conseillaient de la tenir en réserve jusqu'à la fin des états-généraux qu'on venait de convoquer, et qui agitaient déjà tous les esprits. Leurs raisons , au lieu de me persuader, m'engagèrent a publier l'ouvrage aussitôt. Je voulais qu'il se glissât en silence dans le monde : si , malgré la circonstance, il attirait quelque attention , j'en serais plus flatté ; si sa chute était prompte et rapide , je ménageais une excuse k mon amour-propre.

Le succès surpassa mon espérance; le public l'accueillit avec une extrême bonté ; les journaux français et étrangers en parlèrent avec éloge. Il en parut , entre autres , un extrait assez détaillé dans un journal anglais intitulé : Monthly Rei>ie\v, or litterarj Journal ^ vol. 81 . Les auteurs m'y traitent d'une manière qui leur donne des droits a ma reconnaissance; mais ils finissent par une réflexion qui exige de ma part un éclaircissement. Il est possible, disent-ils , que le plan de cet ouvrage ait été conçu d'après celui des Lettres athéniennes.

Ces lettres furent composées dans les amiécs 1 759 et 1 740, par une société d'amis qui achevaient leurs cours d'études dans l'université de Cambridge. En 1 74 1 , ils les firent imprimer in-8", et n'en tirèrent que douze exemplaires : dans une seconde édition faite en 1781 , en un volume iu-i», ils en tirèrent un plus grand nombre. Ces deux éditions n'ont jamais servi qu'a l'usage de leurs auteurs; c'est ce qui fait dire aux journalistes anglais qu'a proprement parler, les Lettres athéniennes n'ont jamais paru ; mais, comme ils ajoutent qu'on

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qu'on les avait communiquées à plusieurs personnes , on pourrait croire que le secret m'en avait été découvert -, et ce soupçon prendrait une nouvelle force , si l'on considérait que les deux ouvrages semblent être la suite l'un de l'autre.

Tous deux placent dans la Grèce, a deux époques voisines, un témoin occupé k recueillir tout ce qui lui paraît digne d'attention. Dans les Lettres athéniennes y Cléander, agent du roi de Perse , résidant a. Athènes pendant la guerre du Péloponèse , entretient une correspondance suivie avec les ministres de ce prince , et avec différens particuliers. Il leur rend compte des événemens de cette guerre, des mouvemens qu'il se donne pour la perpétuer, et des divisions qui régnent parmi les peuples de la Grèce. Il décrit leurs forces de terre et de mer : discipline militaire, politique, gouvernement, lois, mœurs, fêtes, monumens , rien n'échappe au profond observateur. Il conversa avec Phidias, Aspasie, Alcibiade, Socrate, Cléon, Thucydide : il s'occupe de la philosophie des Grecs, tantôt avec Smerdis qui réside en Perse, et qui, dans ses réponses , lui parle de la philosophie des mages ; tantôt avec Orsame qui voyage en Eg^ pte , et qui , dans les siennes, lui parle des lois et des antiquités de ce pays. Ainsi se trouvent heureusement rapprochés les principaux traits de Thistoire des Grecs , des Perses et des Egj-ptiens ; et ces traits puisés dans les auteurs anciens, donnent lieu a des parallèles aussi instructifs qu'intéressans. Une parfaite exécution répond a cette belle ordonnance.

Si j'avais eu ce modèle devant les yeux , ou je n'aurais pas commencé mon ouvrage , ou je ne l'amais pas achevé : c'est ce que je protestai à un de mes amis résidant a Londres , M. Dutens , memhre de la société royale, associé étranger de l'Académie des belles-lettres, connu par plusieurs bons ouvrages. Il commimiqiia ma lettre aux auteurs du Monthly Re- ToiwE r. 6

t^ieiVj qui eurent la complaisance d'en insérer une partie dans un de leurs joui-naux (avril 1 790 , pag. 4-77 ).

Dans l'intervalle, j'avais reçu d'Angleterre un superbe exemplaire in-4o des Lettres athéniennes , "a la tète duquel je trouvai cette note écrite "a la main :

« Milord Dover , de la famille de Yorke , saisit avec era- )) pressement l'occasion qui présente d'offrir par le canal de )) M. Barthélémy, ministre plénipotentiaire de sa majesté « Très- Chrétienne a la cour de Londres, a M. l'abbé Barthe- » lemy son oncle, l'hommage si justement dû au savant et >j élégant auteur du l ojage du jeune AnachaTsis en Grèce , » en lui faisant parvenir le volume ci-joint des Lettres » athéniennes.

» L'origine de cette production est expliquée dans la se- » conde préface a la tète de l'ouvrage. Les lettres signées P . » sont de Philippe Yorke , comte de Hardwicke , fils aîné du » grand-chancelier de ce nom; celles signées C. sont de son )) frère , M. Charles Yorke , qui est parvenu lui-même au » poste important de grand-chancelier, mais qui est mort )) trop tôt pour sa famille et pour sa patrie. Les autres let- )) txes sont écrites ou par leurs parens , ou par leurs amis.

M En priant M. l'abbé Barthelemv d'agréer ce petit pré- » sent littéraire , on n'a pas la présomption de comparer )> cet ouvrage au charmant Foyage ^ Anacharsis j, mais )) uniquement de donner un témoignage d'estime à son ilî) lustre auteur, et de marquer combien on a été flatté de » trouver qu'une idée qui a pris son origine ici , il y a cin- » quante ans , a été perfectionnée long-temps après avec tant » d'élégance , sans aucune communication , par un auteur » digue du sujet. »

Sii^né Dover.

A Londres , le 21 docombro iT^'J.

DE J. J. BARTOELEMY. 85

En transcrivant la note si flatteuse de miloid Dover, je cède a mon amour-propre; et je le sacrifie en désirant que l'on traduise en français les Lettres athéniennes.

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