CABINET DES MEDAILLES
Dès que j'eus la garde du cabinet des médailles, je m'occupai des moyens de le rendre aussi utile qu'il pouvait l'être.
i° Un pareil dépôt ne peut pas être public. Comme les médailles sont rangées sur des cartons , et que plusieurs personnes y portent les mains a la fois , il serait facile d'en enlever quelques-unes, ou de substituer h des médailles précieuses des médailles fausses ou communes. Malgré cet inconvénient, je rendis le cabinet plus accessible, mais je ne fixai pas , dans la semaine, de jour où tout le monde pût venir le voir. Quand un particulier se présentait , ou seul , ou accompagné d'un ou deux amis , il était admis sur-le-champ. Si un savant, un artiste , un étranger demandait plusieurs séances , je ne les ai jamais refusées. A l'égard des compagnies, j'exigeai d'être averti d'avance, et je leur assignais des jours différens ; par la j'écartais la foule et ne refusais personne. Malgré ces précautions , je fus souvent assailli de groupes très-nombreux , et je n'avais d'autre ressource , après m'en être délivré , que de vérifier les tablettes qui avaient passé sous leurs yeux.
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2o Je me fis un devoir de donner par écrit tous les éclaircissemens qu'on me demandait , soit de nos provinces , soit des pays étrangers. Ces réponses exigeaient quelquefois de longues discussions , quelquefois un travail mécanique encore plus long et plus ennu) eux ; tel , par exemple , que de peser exactement une certaine quantité de médailles ou de monnaies. On trouvera dans un de mes cartons plusieurs états de ces pesées, et dansles Mémoires de l'Académie des inscriptions, une dissertation de feu M. de La Nauze sur la livre romaine *, Je lui avais fourni le poids exact de toutes les médailles en or du haut empire. Ce travail me coûta au moins vingt jom"s, et c'était pour moi une très-grande dépense : je n'avais alors auprès de moi personne pour m'aider. Je dois observer que plusieurs de ces médailles ont été changées depuis pour des pièces mieux conservées, et dont le poids diffère de quelques grains des premières.
3° Je m'étais flatté que je pourrais un jour publier , en tout ou en partie, le cabinet qui m'était confié , et qu'il fallait eu conséquence le porter h un tel point de perfection , qu'il en devînt plus utile, et qu'il soutînt, ou plutôt qu'il surpassât la réputation dont il jouissait dans toute rEuroj)e. Je prévis dès-lors toute l'étendue du travail que je m'imposais. 11 Ikut avant d'insérer une médaille dans une des suites , s'assurer de son authenticité , et des singularités qui la distinguent d'une médaille a peu près semblable déjà existante dans la suite; il faut ensuite la faire décrire dans un supplément , avec les renvois au catalogue, avec l'époque de l'acquisition, et le nom de celui qui l'a cédée. Ces détails sont si insupportables lorsqu'ils se multiplient , qu'on doit savoir quelque gré au garde qui , peu content de consener et de communiquer
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les richesses du cabinet , sacrifie au désir de les augmenter des travaux plus agiéal:)les pour lui et mieux connus du puLlic,
Lorsque Louis XIV fonna le cabinet, on rassembla les suites des médailles modernes en or et en argent frappées dans toutes les parties de l'Europe. Après la mort de Colbert , on négligea ces suites; je résolus de reprendre celles en argent. Je commençai par la Suède et par le Danemarck. J'envoyai a Stockholm et a Copenhague la note des médailles cpie nous avions de ces deux royaumes , et nos ambassadeurs nous firent passer toutes celles qui nous manquaient. Il en coûta vingt mille livres, M. d'Argenson, qui avait le département des lettres, jugea qu'il valait mieux s'attacher par préférence aux médailles antiques.
Vers la fin de l'année i 757 , mourut à Mai-seille M. Carj , mon ami. Il laissait un cabinet de médailles digne d'attention. Sur les notices que m'en envoya son frère , je l'estimai dixhuit mille livres ; il fut content du prix. J'en parlai k M. d'Argenson , qui me promit une ordonnance de pareille somme , mais en papiers. L'héritier voulait de l'argent comptant : on ne pouvait pas en donner. Le ministre proposa vingt-deux mille livres, payables en différentes années. M. Cary y consentit , mais a condition que ces paiemens successifs seraient assurés. Cette négociation traîna. J'allais partir pour Rome , et je devais passera Marseille. M. Cary m'écrivit enfin que , si les dix-huit mille livres ne lui étaient pas comptées le jour de Saiut-Louis de i 755 , il livrerait les médailles au commissionnaire d'un étranger, qui avait l'argent tout prêt. Je racontai mon embarras a \\n de mes amis , M. de Fontferrières, fermier géuéral, qui, le plus obligeamment du monde, me donna un billet pour le directeur géuéral des fermes a Marseille : il me fut payé sur-le-champ. Je remis les dix-huit
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mille livres a M. Caiy, d'après l'approbation de M. d'Argenson, que j'avais prévenu d'avance. J'empaquetai tout le cabinet, et je le fis passer, comme gage, a M. de Fontferrières, A mon retour, en i 737, il me le remit , et ne voulut jamais retirer aucun intérêt de ses avances. L'ordonnance, ainsi que l'avait proposé M. d'Argenson, avait été expédiée en 1755, pour viugt-deux mille livres, les quatre mille livres restantes furent déposées dans la caisse de la bibliothèque. M. d'Argenson n'était plus en place, et je ne pus obtenir pour M. de Fontferrières aucune marque de reconnaissance, ou même de satisfaction.
Cette acquisition procura beaucoup de médailles précieuses dans toutes les suites du cabinet.
La suite des médailles en or en fut singulièrement embellie, en 1762, par celle de M. deClèves, qui pouvait disputer en beauté avec celle du cabinet national. Elle fut vendue cinquante mille livres : ce fut M. duHodent, amateur éclairé, qui l'acheta. Avant de faire ses offres, il voulut être assuré que le cabinet en prendrait une partie. On me promit une ordonnance de vingtmille livres, en billets qui perdaient smla place, et qui ne rendirent effectivement que quatorze mille livres. AL du Hodent conclut le marché, et m'apporta sur-le-champ toute la suite. Avec ces quatorze mille livres, non-seulement j'acquis celles des médailles qui manquaient dans notre suite en or, mais j'en changeai beaucoup d'autres qui étaient mal conservées.
Parmi les premières, je ne dois pas oublier la médaille unique et célèbre d'Uranius Antonius, qui, sous le règne d'Alexandre Sévère, fut éle^ é "a l'empire par l'armée d'Orient , et qui perdit bient('>t la couronne et la liberté. Telle est une autre médaille nnicjue de Constance III , père de Valentinien 111, associé a l'empiic par Honorius 111, son beau-père. Telle est
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aussi la médaille de l'impératrice Fausta, femme de Coustautin-le-Graiid, et celle de l'impératrice Licinia Eudoxia, femme de l'empereur Placide Valentinien; et plusieurs autres encore cjui sen'ent a former la chaîne des princes et princesses cpii ont occupé le trône de l'empire romain.
Le cabinet de M. de Clèves a fourni de pins quantité d'excellentes médailles poiu' la suite des anciennes répidDliques , et pour celles des anciens rois de la Grèce.
M. Pellerin , pendant très-long-temps premier commis de la marine , remplacé ensuite par son fils , avait formé le plus riche cabinet que jamais ait possédé aucun amateur. L'acquisition de plusieurs collections particulières en faisait le fonds -, une correspondance de plus de quarante ans avec tous nos consuls du Levant l'avait enrichi d'une infinité de médailles grecques, précieuses et inconnues jusqu'alors; et l'explication qu'eu avait donnée le possesseur, eu plusieurs volumes in-4-o, l'avait rendu extrêmement célèbre.
En -1776, MM. Pellerin proposèrent de réunir ce superbe cabinet a celui du roi. Les circonstances étaient favorables : M. de Maurepas, qui avait toujours protégé cette famille, était premier ministre; M. de Malesherbes, ministre et secrétaire d'état pour le département des lettres. Je présentai plusieurs mémoires; mais je n'influai point sur l'estimation. M. Pellerin, dont les volontés étaient absolues, demanda cent mille écus, a prendre ou a laisser. Le marché fut conclu a ce prix , et exécuté de la part de M. Pellerin avec des procédés si révoltans , que je fus plus d'une fois tenté d'y mettre des obstacles. Je ne pus pas obtenir, non-seulement la cession , mais même la communication des catalogues; il fallut se contenter de quelques notices générales, ainsi que d'un coup d'oeil jeté sur les tablettes. Il est vrai que je connaissais parfaitement le cabinet, et que, malgi'é l'impatience de M. Pel-
leriii, j'eus le temps de vérifier les médailles qu'il avait fait graver.
Dans ce temps-la , je croyais que le cabinet avait été payé au-dessus de sa valeur ; mais je me suis désabusé a mesure que j'en insérais les différentes suites dans celles dont j'avais la direction.
Après que le cabinet eut été transporté, M. Pellerin me fit présent d'un exemplaire de son ouvrage sur les médailles , en neuf volumes in-4o. Je l'avais déjà; mais ce nouvel exemplaire était chargé de notes manuscrites, la plupart contre moi : c'était un pot-de-vin d'un nouveau genre.
Quelques années après la mort de M. Pellerin, on vendit le cabinet de M. d'Ennery, dans lequel on distinguait surtout une nombreuse suite de médailles impériales en or, qu'il avait acquise de M. de Vaux pour le prix de cinquante mille livres, et qu'il avait fort augmentée. On publia le catalogue de ce cabinet en un volume iii-4o. Personne ne se présenta pour le prendre en entier. On le vendit en détail; la suite d'or fut divisée en lots de dix a douze médailles. Nous avions pris la note de celles qui nous manquaient, et nous fûmes assez heureux pour en acquérir un grand nombre. Comme ces médailles furent données presqu'au poids de l'or, nous eûmes pour environ douze mille livres ce qui valait vingt-cinq ou trente mille livres. M. de Breteuil, alors ministre et secrétaire d'état, se prêta volontiers a cet arrangement.
Outre les cabinets de Cary, de Clèves, Pellerin et d'Ennery, des hasards fiéquens et des correspondances suivies m'ont procuré pendant l'espace de quarante ans un très-grand nombre de médailles , ainsi qu'on le verra dans les supplémens et catalogues dressés par mes soins, .l'étais jaloux surtout d'acquérir celles qui avaient été éclaircies dans des ouvrages particuliers, on qui avaient occasionné des disputes
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parmi les savans. J'en pourrais citer plusieurs exemples; deux ou trois suffiront.
Les PP. Corsini et Frœlicli avaient publié un médaillon d'argent, oii l'un avait lu Minnîsaj', et l'avitre Addinigao , que l'un prenait pour un roi pai'tlie , et l'autre pour un roi arménien. J'avais vu ce médaillon k Florence, cliez le baron de Stosch , qui avait refusé de me le céder. Après sa mort , je l'obtins de son neveu.
J'avais vu au cabinet M. le chevalier Vettori, a Rome, quatre médailles latines de petit bronze , qui paraissaient relatives au christianisme. Elles avaient d'abord appartenu à l'antiquaire Sabbatini, qui les avait gravées sans les expliquer. L'une représente , d'un côté , une tête couverte d'une peau de lion , avec le nom d'Alexandre ; au revers , une ànesse avec son poulain ; au-dessus ime écre visse , et autour le nom de Jésus-Christ. La deuxième, d'un côté, la même tête avec le nom d'Alexandre , mieux orthographié ; même revers sans le nom de Jésus-Christ. Je renvoie pour les deux autres aux gravures données par Vettori * . Vettori rapportait ces médailles au règne d'Alexandre Sévère , le P. Pacciaudi k celui de Julien l'Apostat^. Avant eux, Montfaucon avait publié la première de ces médailles sur lui dessin qu'il avait reçu d'Italie ' . D'après la célébrité que ces trois antiquaires avaient donnée aux médailles dont il s'agit , je tn' empressai de les acquérir après la mort de Vettori. Par cette acquisition , je n'ai
' De vctuslate el forma monogi-ammalis sanctissiini nominis Jcsu disserlatlo. Romae , 1747, in-4, p- 60. Id. Epist. ad Paiiliim Manam Pacciaudi. Ibidem, 1747- 'n-4 î P- ^5. Id. dissert, apologet. de quibiisdain Aîcxandri Severi numismatibus. Ibid. in-4, P- ^'•
' Osservazioni di Paolo Maria Pacciaudi , leatino , sopra alcunc sin^jolari c strane medaglie. Napoli , 1748 , p. 48.
^ Antiq. expliq. t. ■}. , pari, 'x . pi. 168.
pas cru devoir répondre de leur authenticité , mais seulement mettre a portée de les consulter.
M. Henrion, de l'Académie des belles-lettres, avait autrefois publié une médaille de Trajan, en argent, surfrappée d'un coin samaritain ' . Ce monument , d'autant plus précieux qu'il lève plusieurs incertitudes "a l'égard des médailles samaritaines, était tojnbé entre les mains de M. l'abbé de Tersan, qui en avait découvert un autre du même genre. Il voulut bien , a ma prière , consentir a un échange , et je les déposai au cabinet.
Je comptais qu'avec une pareille attention , ce cabinet deviendrait un dépôt général , où l'on conserverait les médailles singulières qui tombent quelquefois entre les maius des particuliers, et qui disparaissent ensuite.
J'ai fait faire le relevé de toutes les richesses que j'ai acquises pour le cabinet ; les médailles antiques montent a vingt mille , et elles égalent , tant pour la rareté que par la quantité , celles qui , depuis son établissement , l'avaient placé à la tète de tous les cabinets de l'Europe.
Je ne cite pas les médailles modernes : sans les négliger, je n'ai pas cru devoir m'en occuper avec le même soin.
Les médailles doubles , que me procurait l'acquisition d'tui cabinet, facilitaient les échanges qu'on n'aurait pas pu elfectuer avec de l'argent.
Si mes succès m'ont procuré des jouissances agréables, d'un autre côté l'insertion scrupuleuse et minutieuse m'a coûté Ijien des travaux. Je n'ai jamais proposé l'acquisition d'un cabinet sans m' exposer au sacrifice d'un temps considérable. Je reconnais cependant avec plaisir cjue mon neveu Courçay, devenu mon adjoint eu 1772, m'a infinimeiU sou-
' Mrin. (Ir l'Arnd. t. '^ , \t. 193.
lagé, tant pour les acquisitions postérieures a. cette époque que poiu' les détails journaliers du cabinet, et je ne puis trop me louer de ses lumières et de son zèle.
J'ai toujours trouvé de grandes facilités pour enrichir le dépôt confié a. mes soins , de la part des bibliotliécaires et des ministres ; et j'avais lieu de compter sur leur intérêt pour un point que je n'ai jamais perdu de vue , et qui devait terminer mes travaux : c'était la gravure et la publication du cabinet. Je comptais commencer par la suite des rois grecs , continuer par celle des villes grecques , et joindre un petit commentaire, fruit d'une expérience de soixante ans, et de l'examen de plus de quatre cent mille médailles. Comme mon âge ne me permettait pas d'achever cette enti'eprise, je sentis, il y a quelques années , la nécessité d'associer a mon neveu un autre coopérateur qui , initié de bonne heure a la connaissance de ces monumens , se mettrait en état de contiibuer k l'exécution de mon projet. Je jetai les yeux sur M. Barbie , qui avait déjà de très -grandes connaissances dans l'histoire et la géographie anciennes. Je le proposai a M. de Breteuil, qui voulut bien l'attacher au cabinet. Je lui représentai aussi qu'il était temps de communiquer aux savans de l'Europe le trésor que j'avais sous ma garde. Il reçut ma proposition avec ce zèle qu'il a toujours témoigné pour les lettres et pour les arts ; mais différentes circonstances suspendirent les effets de sa bonne volonté. Ce fut d'abord le mauvais état des finances, ensuite l'assemblée des notables, les états-généraux, etc. On a fiut depuis passer M. Barbie a un autre département de la bibliothèque, sans daigner même m'en avertir.