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Ce sont là, à peu près, les seuls moyens permanents d'instruction que l’on offrit à nos pères dans les commencements de la colonie.
Ces institutions durent leur origine au zèle et au dévouement de quelques âmes bienveillantes, et ce ne fut qu’au prix des plus grandes privations, des sacrifices les plus durs qu’elles purent se maintenir et traverser ces temps d'orage. Elles ne durent que peu de faveurs au gouvernement, si ce n’est peut-être quelqu’étendue de terres incultes qui pour lors n'étaient qu'embarassantes. Pour leurs besoins pressants et actuels, elles ne comptèrent que sur leur industrie et sur la générosité des individus et celles des localités où elles s’établirent. Aussi ne voit-on leur établissement que dans les villes et les centres de population un peu considérables. Les campagnes ne furent pas autant favorisées.
Cependant on avait souvent cherché à y répandre l'instruction ; et c’est peut-être ici la geule occasion où le gouvernement d’alors ait directement intervenu.
À peine le St. Laurent était-il ouvert aux vaisseaux français que l'esprit religieux qui fermentait alors en France et qui un siècle plus tard devait subir une si terrible réaction, s’ingéniait à y reprendre son influence et à y verser ses feux surabondants. Le zèle religieux s’était chargé de subvenir à tous les besoins. On a vu ce qu’il a fait pour les besoins moraux et intellectuels de la colonie; restaient
les besoins d’un ordre inférieur, mais non moins pressants, non moins sacrés—ceux de l'humanité. A cette fin était venu s'établir à Québec un couvent d'Hospitalières, qui, fidèle encore à l'esprit qui présida à l’institution de la communauté, reçoit aujourd’hui la vieillesse, la maladie et les infirmités. A Montréal les mêmes besoins avaient suscité les mêmes ressources. Un couvent d'hommes s’y était formé en 1694 sous le nom de Frères Hospitaliers. Mais on ne tarda pas à s’apercevoir que les soins dont ces hommes s'étaient chargés,convenaient mieux à la nature de la femme, et leur établissement tombait en décadence, lorsque le Frère Charron, le fondateur, offrit au gouvernement de changer l’objet de son établissement et de se charger du soin de former des maîtres d’écoles pour les campagnes.
Le gouvernement de la colonie approuva ce plan et lui accorda pendant quelques années une subvention annuelle de trois mille francs. Avec ce léger secours, le Frère Charron put pendant quelques années maintenir des instituteurs. Ces instituteurs furent envoyés dans les campagnes environnantes de Montréal et les Frères Charron furent pendant près d’un quart de siècle pour les garçons, ce que les Sours de la Congrégation étaient pour les filles.
L’intendant Raudot, dans une dépêche, datée 1707, après avoir représenté au ministre l’état déplorable de l'instruction dans la swmpagne ct l'esprit d’insubordination et de dissipation qui règne parmi la jeunesse du pays, continue ginsi :
(Il faudrait prendre la chose de plus loin ‘ ct les corriger de cette humeur dans le temps “ qu’ils sont capables de discipline ; et pour ‘ cela établir des maîtres d’école dans toutes “ les côtes, qui, outre l’instruction qu’ils leur ‘“ donneraient, leur apprendraient de bonne ‘ heure à être soumis. Par le grand fruit que ‘ font les filles de la Congrégation à l'égard “ des filles, nous pouvons juger de celui que “ produiraient les maîtres d’écoles parmi les “ garçons. Le sieur Charron, qui, par son ins- “titut, s’nst engagé à instruire la jeunesse, en € ayant actuellement chez lui, s'applique aussi “à former des sujets propres à toute sorte “ d'emploi, de concert avec quelques curés de ‘ campagne qui, par quelques secours qu’ils “ reçoivent de France, ou en se retranchant ‘une partie de ce qu’ils tirent de leurs cures, ‘ sont résolus de prendre un de ces sujets et “le préparer à faire quelqu’école dans les ‘ côtes.”
Toutefois en 1721, les Frères Charron n’avaient encore que six écoles dans tout le pays, et leur institut cessa l’enseignement en 1757.
Vers le même temps à peu près, deux Frères de la doctrine Chrétienne, visitèrent le Canada, dans le. but d’y asseoir leur ordre, mais la nature des établissements canadiens
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d’alors ne leur permirent pas d’y songer sans avoir à changer les règlements de l’ordre. Ce ne fut qu'environ un siècle après; et il nous a été donné d’en être les témoins, qu’ils purent ouvrir leurs écoles; nous verrons plus tard avec quel succès.
Nos campagnes se trouvèrent donc alors livrées à elles-mêmes.
M. de Vaudreuil, qui était à la tête du gouvernement s’en était occupé un instant. Car on voit, qu’en 1722, il établit huit maîtres d'école dans différentes parties du pays.
Quelques bons cu:és en outre, occupaient leurs loisirs à apprendre à lire et à écrire aux enfants des environs de leur presbytère ; et trois ou quatre Moines mendiants allaient de porte en porte ety laissaient des lambeaux d'instruction pour prix de l’hospitalité qu’ils recevaient. Il n’y avait point de système. Tout était laissé à la générosité des individus; et comme on peut le voir, l’ignorance la plus complète pesait sur nos malheureuses campagnes. Quelques chiffres feront voir l’étendue du mal.
En 1721, plus d’un siècle après la fondation de Québec et près de deux cents ans après le premier voyage de Jacques Cartier, la population du Canada ne s'élevait pas à 30,000 âmes ; et la moitié de ce chiffre était comprise dans les villes de Québec, Trois-Rivières et Montréal ; l’autre moitié habitait les 72 paroisses qui subdivisaient les trois grands gouvernements de la Nouvelle-France. Quarante ans plus tard, lors de la cession du pays à la Couronne d'Angleterre, cette population qui s’était portée au chiffre de 70,000 âmes, se trouvait disséminée depuis le fort Frontenac, aujourd’hui Kingston—130 lieues au-dessus de Québec, jusqu’à 50 lieues au sud, et 20 lieues au nord, au-dessous.
Pour une population aussi minime, disséminée sur une étendue de pays aussi vaste, était-il bien facile de faire progresser l’éducation ? Pouvait-on réunir en un seul lieu un assez grand nombre d’enfans pour pouvoir utiliser les leçons d’un bon instituteur ? non: la pauvreté de nos campagnes, où tous les bras ceux mêm> de l'enfance, étaient nécessaires, la brièveté de l’été qui forçait le cultivateur à trouver dans les travaux des quatre mois, les moyens de subsister pendant les huit autres et par-dessus tout la sévérité du climat jointe à l'isolement des habitations, devait jeter et maintenir longtemps nos campagnes dans cet état d’ignorance dans lequel les surprit la cession du pays.
C’est ici que se déroule la partie sombre de notre histoire. ÆEt si jamais notre existence comme colons français a été menacée, attaquée, persécutée, si elle a jamais été près de sa ruine, ce fut durant les trente années qui suivirent la journée mémorable des Plaines d'Abraham.
Les luttes et les rivalités, les victoires et les défaites, les gloires et les hontes de plusieurs siècles, le fanatisme, l’intolérance, les haïnes religieuses et nationales des deux plus puissantes nations du monde s'étaient donné rendezvous sur un coin des terres que Christophe Colomb venait d'ouvrir à la civilisation, et les rejetons de ces deux fières nations ne se trouvaient plus séparés aujourd’hui que par une ligne imaginaire. TL’Angleterre y avait versé des colons hardis et indépendants qui ne voulaient, en descendant sur les côtes du Massachusetts, que penser et travailler librement. La France au contraire, animée de l'esprit qui la travaillait alors, avait songé trop longtemps à n’établir que des missions sur le St. Laurent et le Mississippi, et quand arriva le jour où elle devint sensible aux avantages que la Nouvelle France pouvait offrir à son industrie et à son commerce, dejà elle faiblissait avec Louis XIV, et entrait dans la période de molesse et de honte du règne de Louis XV.
Arriva alors ce qui était inévitable : le plus faible des colons succomba et fut livré à la merci du plus fort.
Oh! les angoisses et les alarmes de nos pères furent grandes alors. Ils se voyaient tout à coup abandonnés de ceux mêmes sur lesquels ils devaient le plus compter: les marchands, les hommes de lois et la plupart des familles notables qui avaient eu leur confiance dans des temps meilleurs, fuyaient aujourd’hui vers la France avec nos soldats vaincus. Ils voyaient devant eux le sort inévitable des pauvres acadiens que les mêmes vainqueurs avaient, quelques années auparavant, arrachés à leurs foyers et distribués forcément dans la colonie anglaise. Ils voyaient leurs terres pillées et ravagées, le pays, épuisé, ruiné par la mauvaise administration qui ccessait, bouleversé, morcelé par celle qui lui succédait, leurs lois et leurs coutumes abolies ct remplacées par une jurisprudence inconnue, écrite et administrée dans une langue inconnue, leurs magistrats et capitaines de milice destitués parce qu’ils étaient catholiques et à leur place les vivandiers et les fournisseurs de l’armée anglaise, qui, devenus magistrats, les maltraitaient et les tyrannisaient. [ls voyaient leur religion, leurs églises, leurs institutions de charité et d'éducation à la merci d’un gouvernement qu’ils ne connaissaient jusque-là que par les persécutions dont il avait abreuvé la catholique Irlande. Et comme prélude des traitements qui leur étaient réservés, ils virent la jeunesse canadienne, chassée du collége des Jésuites et remplacée par des soldats; ils virent la dotation sacrée de cette institution détournée de sa destination ct ad-
jugée comme récompense à leur vainqueur.
Telle fut pendant quinze ans la position de nos pères en Canada. L'acte de Québec (1774) qui vint mettre à couvert leurs lois, leur religion et leurs institutions ne sut point tout à fait les protéger contre les exactions ct l’arrogance du petit nombre de favoris que chaque gouverneur et chaque régiment trainaient à sa suite. Mais aujourd’hui que la foi britannique leur garantissait tout ce qui pouvait leur être cher, le succès et l’affranchissement n’étaient plus qu’une question de prudence ; la lutte n’était plus qu’une lutte de race à race, une lutte d'homme à homme.
Et la providence leur ménageait des ressources bien puissantes et bien sûres pour ces combats.
Les armes anglaises qui avaient terrassé Montcalm et sa vaillante armée, et qui avaient fait disparaître tous les vestiges de la puissance Française en Canada, n’avaient rien pu contre l’humble maison d'école de Marguerite Bourgeois et les deux ou trois autres institutions d'éducation qui survivaicnt au désastre général. Dans l’état d'abandon et de désespoir où se trouva la population française, ces institutions devinrent le sanctuaire où se conserva le flambeau de l'instruction et où les rares amis du pays voyaient encore luire des espérances de nationalité.
L'acte de Québec, accordé aux Canadiens sous le coup de la guerre de l’indépendance américaine, avait fait une position trop belle et trop inattendue à nos pères pour qu’ils hésitassent plus longtemps à sortir de l’état d’inertie et d'isolement dans lequel les avait plongés le règne militaire, et à réclamer tous les droits et priviléges de sujets anglais. Les traditions encore vivantes de ces temps deluttes nous montrent une poignée d'hommes sincèrement attachés aux saintes espérances de nationalité, et armés de l’acte incomplet de 1774, luttant corps à corps avec cette légion d’aventuriers que le nouvel ordre de choses avait placés dans les villes et les campagnes, à la tête de la magistrature. De longues années devaient encore s’écouler avant que la conquête de nouveaux droits vint couronner tant de combats et tant de luttes.
Mais dans l'intervalle les pertes de la guerre se réparaient, s’oubliaient ; les établissements se multipliaient, l’agriculture se développait, et nos maisons d'éducation avaient recommencé à verser dans nos villes et nos campagnes des hommes instruits qui s’y établissaient comme notaires, médecins ou marchands, et qui plus tard surent briller dans la vie parlementaire et devinrent nos plus fermes défenseurs.
A peine le collége des Jésuites et les petites écoles qui en dépendaient furent-ils fermés, que le séminaire de Québec ouvrit généreusement ses classes au public et remplaça l’Institution que l’on venait de frapper. Les
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Sœurs de la Congrégation qui avait vu plusieurs de leurs écoles fermées à la suite de la guerre, recommencèrent leurs paisibles missions ct surent insensiblement s’introduire dans diver:es parties du pays négligées jusque-là. Le séminaire de St. Sulpice, dont on convoitait tout haut les propriétés, instruisait plus de trois cents enfants à Montréal et multipliait les écoles dans l’Isle. Les Ursulines, et l’Hôpitai-Général qui quelque temps avant la cession du pays s'était voué à l'éducation, poursuivaient toujours leur œuvre sainte à Québec et aux Trois-Rivières. Mais toutes ces institutions ne s’étendaient guère au-delà des limites des villes et des villages, et nos campagnes, au début du nouveau régime comme dans toute la durée de l’ancien, se voyaient privées de tous moyens réguliers d’instruction.
VIIT.
Cependant le gouvernement anglais, qui commençait à organiser son autorité dans ses nouvelles provinces, ne tarda pas à porter ses regards vers ce sujet important. Lord Dorchester, gouverneur de la province de Québec, nomma eu 1787 une commission chargée de s’enquérir de l’éducation et des moyens de la répandre dans la province. (Cette enquête ne produisit aucun résultat heureux, et termina ses travaux par des recommandations magnifiques. On recommandait l’établissement d’écoles élémentaires dans toutes les paroisses, d’écoles inodèles dans tous les comtés et d’une université ouverte aux catholiques et aux protestants dans la province : pour soutenir ce système d'éducation mixte on prenaïi les biens des Jésuites (dotation catholique), certains legs pieux (legs protestants) et une certaine étendue des terres de la couronne.
C’est à l’occasion de ce plan d'éducation que se révéla l’un des plus beaux talens qui aïent or. né la chaire épiscopale du Canada, et qui a laissé dans le pays, des monuments qui témoigneront longtemps de l'intérêt qu’il prit toujours à l'éducation de la jeunesse. Je voudrais reproduire ici la lettre admirable qu’écrivit alors l’'Evêque de Québec, mais qui était l’œuvre d’un jeune sous-diacre, son secrétaire. On y verrait briller cette profondeur dans les vues, cette exactitude dans les jugemens, cette rigidité dans les principes, ce patriotisme dans les sentimens qui distinguèrent si remarquablement l’'Evêque Plessis, lorsqu'il fut placé plus tard à la tête de l'Eglise canadienne.
Dans cette lettre, il sutle premier exposer aux yeux préjugés du comité, les services que nos institutions d'éducation avaient toujours ren(lus et rendaient encore tous les jours au pays. Il fit connaître le cours d’étude que ’on y suivait, les sciences que l’on y enseignait et les succès que l’on y obtenait ; il nomma les hommes que l'Eglise et l'Etat y étaient
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venus chercher et qui en faisait la gloire; il s’opposa à l’établissement d’une université que ne justifiaient point encore les circonstances de la colonie, et avança hardiment que les séminaires de Québec et de Montréal suffisaient à ces besoins et devaient être encouragés : qu’il était cependant avantageux d'ouvrir un troisième établissement où l’on enseignerait les hautes études et les sciences pratiques: que pour cela, il y avait dans le centre de Québec un édifice spacieux d’où l’on avait chassé des élèves qui se voyaient aujourd’hui remplacés par des soldats; que le collége des Jésuites était suffisamment doté pour ces fins et que plus tard on en pourrait faire une université ; que sa dotation avait été faite pour les besoins de l’éducation dans la province, et que la couronne n’avait pas le droit de la détourner de sa destination et de se l’approprier.
Il protesta seul et le premier contre l’acte de spoliation dont s’était rendu coupable le gouvernement anglais, et fut le premier comme le plus puissant des champions qui s’enrôlaient alors sous la bannière de nos institutions, notre langue et nos lois.
Les différends qui survinrent au sujet de ce plan d’éducation mixte, et les discussions qui s’élevèrent à propos de la nouvelle constitution que les colons demandaient et que l’Angleterre se préparait à accorder, absorbèrent tous les esprits et firent perdre de vue, pendant plusieurs années le sujet important de l'instruction publique. Mais à peine le système représentatif fut-il établi dans la colonie, que les Chambres s’en occupèrent: et leur premier soin fut de réclamer du gouvernement anglais ces biens immenses qui avaient été donnés pour l'éducation et qui seuls pouvaient satisfaire aux besoins du pays. Leurs efforts ont été inutiles jusqu'ici. Les droits et la justice ont dû subir la volonté d’un gouvernement qui voyait dans cette dotation une autre valeur que sa valeur intrinsèque.
Iln’y a pas vingt ans encore, un homme que les Canadiens-Français choisirent à ses talents et surtout à ses sentiments d’honnêteté et de justice, dans les rangs mêmes de ceux parmi lesquels se trouvaient tant d’ennemis de leur religion et de leur nationalité, un homme que jusqu’à sa mort ils ont entouré de respect et de popularité; l'honorable John Nelson s’exprimait ainsi dans la Chambre d’Assemblée :
€ Ces casernes, il n’est aucun des vieux ha- ‘“ bitants du Canada qui puisse aujourd’hui ‘ les voir sans de pénibles sensations. . Fondé ‘“ dès l’époque reculée de 1636 par un crdre ‘“ d'hommes qui ne traversèrent l'océan que ‘ pour habiter parmi les sauvages habitans de ‘“ nos terres encore inconnues, et qui toujours ‘“ n’eurent pour récompense que se misères “ et souvent la mort qu’ils trouvèrent au milieu
«“ des tortures les plus cruelles, cet édifice s’é- 4 tait élevé par leurs travaux et leurs soins et “ par des donations pieuses, jusqu’à devenir & l'institution d'éducation la plus remarquable “ qu’il y eût alors dans l'Amérique du Nord.
‘ C’est dans ce collége que la plupart des “ chefs de la génération présente ont reçu une ‘“ éducation libérale. Ils se flattaient tous que ‘ cette institution était destinée à en répandre ‘ et perpétuer à toujours les bienfaits dans le “ pays. Mais il n’est plus aujourd’hui que “Je triste monument d’un changement du ‘ gouvernement qui a été avantageux sous tant ‘ d’autres rapports.”
Il n’entre pas dans mon sujet de parier ici des luttes et des discussions qui s’élévèrent au début de l’ère Parlementaire dans laquelle entrèrent les Canadiens -Français. Qu'il me suffise de dire que ce fut à cette époque que la patrie recueillit avec gloire le fruit des longues et laborieuses leçons que nos maisons d'éducation avaient inculquées depuis si longtemps dans l’esprit de la jeunesse canadienne. Ce fut alors que chacune de nos institutions attaquées dans ses parties vitales trouva dans les enfants du sol, dans les élèves de nos colléges, des défenseurs hardis et puissants dans l'orage. L'éducation menacée dans sa base, la religion persécutée dans ses priviléges et son indépendance, fut maintenue et protégée par les talens et l'énergie d’un Plessis... La nationalité française attaquée dans sa langue et dans ses lois fut honorée et vaillamment défendue par les Panet, et les Cugnet et les Viger..……. Les Canadiens-Français méprisés et assujettis dans leurs droits politiques et dans leur franchise furent honorablement vengés par les Papineau et les Bédard, les Blanchet et les Bourdage..……. L’éloquence, les lettres et les sciences trouvèrent des interprètes distingués dans les Quesnel et les Papineau, les Vallières-de-St.-Réal et les Demers... L’esprit brave et chevaleresque de la France d’autrefois sut revivre et trouva de nobles rejetons dans un De Salaberry..………
Aussi tous ces noms illustres dans notre histoire et tant d’autres qui ne cessent d’y apparaître à chaque page, constituent-ils désormais la partie active et militante de ce groupe d'hommes dévoués qui, dans leurs diverses sphères et leurs divers états, concourent maintenant au travail sacré de la nationalité française en Canada. Au corps religieux et à ses institutions d'éducation avait été réservé la tâche de planter et acclimater ce faible germe contre lequel s'étaient ligués tant d’ennemis différents ; à sa prudence et à son dévouement avait été confié l’arbrisseau que ses suins et le temps avaient vu grandir: et aujourd’hui, l’arbrisseau. devenu arbre, avait étendu ses racines et rapportait des fruits qui en faisaient la gloire et en perpétuaicnt l'existence. À d’autres
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maintenant, à ces fruits, aux élèves de nos colléges appartenait la tâche de le protéger et de le défendre : à eux les veilles et les combats ; à eux les luttes dans la tribune, les luttes dans la Ar luttes dans la rue, sur la place publique ; à eux et contre eux les séductions et les trahisons ; à eux les persécutions et les emprisonnements ; et ils ont eu le massacre et le pillage. ils ont eu les échafauds…
Au milieu de l'agitation et du bruit que suscitèrent nos discussions politiques, l'instruction publique ne fut cependant pas négligée. Dès 1801, quelques tentatives avaient été faites par le gouvernement provincial ; mais ces tentatives, évidemment entachées de prosélytisme dans la pratique, avaient avorté; car le peuple guidé par ses curés fuyait des écoles sur lesquelles il n’avait aucun contrôle. Aussi l’établissement désigné sous le nom pompeux de ‘ Bureau de l'institution royale pour l’avancement des sciences” ne comptait-il, vingt ans après sa création, que trente-sept écoles fréquentées par 1048 élèves. Par suite de l’opposition foite aux écoles de l’institution royale, il s’était ouvert dans nos campagnes des écoles pauvres et mal payées, mais sous la direction du clergé et partant du goût des catholiques : et ce fut pour ces dernières écoles qu'après le laps de plus de vingt années, fut passée la loi des écoles élémentaires qui en donnait la surveillance à des syndics élus par les habitants de chaque paroisse et qui leur accordait un encouragement libéral. Ce système acquit une grande popularité dans le pays et l’on vit s’élever des écoles dans tous les recoins de la province. Les rapports, transmis pour la première année de sa mise en opération, font voir qu’il s'était ouvert 381 écoles élémentaires fréquentées par 14,753 élèves, tandis que l'institution royale de création ‘plus ancienne ne comptait que 84 écoles et 3675 élèves. Le bureau de l'institution royale qui n’avaient été établi que dans des vues de prosélytisme et d’anglification, tomba bientôt dans le discrédit; jusqu’à ce qu’en 1832, les riches allocations qui le maintenaient furent diminuées — finalement discontinuées. Et alors l'instruction publique dans le pays fut presqu’entièrement laissée aux dispositions de la loi si connue depuis sous le nom de l’Acte des petites Ecoles. Cet acte subsista jusqu’en 1886—époque à laquelle la faction qui régnait dans les conseils du gouverneur prévalut : l’acte tomba et avec lui seize cents écoles qui donnaient l’éducation à plus de quarante mille enfants ! |
Pendant que nos législateurs faisaient tant d'efforts et de sacrifices pour établir et répandre l'instruction primaire dans nos campagnes, notre clergé ne restait pas dans l’inaction. Plus libre aujourd’hui dans ses démarches et tou-
jours paisible et persévérant dans ses moyens, il continuait l’œuvre commencée deux cents ans auparavant, et fondait dans diverses parties du pays ces hautes écoles et ces colléges qui sont aujourd’hui pour nos campagnes un foyer de patriotisme et de vertus, et pour notre nationalité une pépinière inépuisable de soldats qui s’instruisent à la défendre.
Nicolet, joli village situé dans un district densément peuplé et d’un accès facile pour les deux rives du fleuve qu’il domine, voyait une école élémentaire, fondée en 1795, par les soins généreux de M. Brassard, curé du lieu, prendre de jour en jour des proportions nouvelles, se convertir bientôt en un collége et devenir, sous la puissante protection de Mgr.
Plessis, un centre actif d'instruction et de lumières.
Dix ans plus tard, sur les bords charmants de la rivière d'Yamaska, un autre pieux curé jetait les fondements du collége de St. Hyacinthe ; envoyait, à grands frais, des instituteurs se former aux Etats-Unis dans les hautes sciences de la chimie et de la physique; et au prix des plus grandes privations et des économies d’une longue suite d’années, il a pu voir son établissement se développer d’années en années, et briller bientôt au premier rang de nos maisons d'éducation.
Vers les mêmes temps, mais dans les régions Nord-Ouest de Montréal, un autre curé, M.
Ducharme, aidé d'amis aussi généreux, commençait le collége Ste. Thérèse où plus de deux cents élèves re’oivent aujourd’hui une instruction classique. Plus tard le collége de l’Assomption lui venait en aide, et ouvrait comme lui aux populations des profondeurs de Montréal des classes où 238 écoliers reçoivent dans le moment une éducation parfaite.
En 1825, sur la berge élevée du bassin de Chambly, dans un lieu des plus pittoresques, le Rév : M. Mignault, qui rappelle encore aujourd’hui le type du gentilhomme français instruit et poli, posait la première pierre de cet immense édifice que l’éducation doit à sa générosité dans cette partie importante du pays.
Onze instituteurs y instruisent aujourd’hui plus de deux cents élèves dans toutes les branches de l’éducation moderne, Les riches paroisses de la Rivière Chambly sont orgueilleuses de leur collége et chaque année New- York, Albany et d’autres villes des Eiats-Unis y. envoient des élèves compléter leur éducation.
Nos campagnes du district de Québec, qui ne manquaïient point d'hommes zélés et dévoués, ne devaient point rester en arrière.
En 1827, Chs. Fr. Painchaud, curé de Ste.
Anne la Pocatière jetait les fondements d’un large édifice qui, agrandi et complété successivement chaque année, forme aujourd’hui le superbe collége de Ste. Anne. Commencé avec les faibles moyens du digne curé, et cet
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édifice s’est continué par les contributions et les travaux de ses paroissiens. Il est agréablement bâti dans un endroit salubre et pittoresque, et, au milieu des paroisses commerçantes et populeuses de nos côtes d’en bas, il offre une retraite paisible et agréable à la jeunesse studieuse, et est devenu pour ces paroisses riches une maison d'éducation féconde en hommes instruits et influents,
La période heureuse et paisible pendant laquelle toutes ces créations scolaires surgirent, peut, avec raison, être considérée comme l’époque de la renaissance parmi nous. En effet; tout ce que nous devions chérir en fait d’institutions nous était aujourd’hui garanti par le Parlement Britannique et par une possession qui s’accréditait d’années en années.
Nos droits politiques étaient assis, reconnus, avaient des défenseurs habiles et puissants ; le commerce plus sagement exploité par notre nouvelle mère-patrie nous ouvrait les portes de la prospérité et des richesses, l’industrie aiguillonnée par de nouveaux débouchés, s’attaquait à tous les produit et exerçait toutes les intelligences ; et nos terres, partageant cette fermentation générale, étalaient toute la fertilité dont elles étaient capables. Pour faire face aux exigences de ce nouvel état de choses, les esprits demandaient une nouvelle direction, un système d'instruction mieux adopté aux progrès du jour : aussi les créations scolaires de cette époque respirent-elles toutes cet air de régénération, sont-elles toutes empreintes de cette idée de rénovation. Les sciences abstraites et les langues mortes cèdent une partie du temps qu’elles s'étaient exclusivement arrogé, et l’étude de la langue anglaise nécessaire aujourd’hui, et les connaissances pratiques et usuelles et les élémens du commerce et de l’agriculture et de l’économie s’y établissent comme fonds d’enseignement. Nos vieilles institutions mêmes paient le tribu aux idées nouvelles en prenant un certain air de fracheur et semblent comprendre ce que l’instruction doit être à cette époque et pour notre pays.
Le mouvement de l’éducation qui s'était ralenti, ou pour mieux dire, recueilli pendant quelques années ne tarda pas à prendre un nouvel essor dans sa nouvelle direction. Encore ici Le corps religieux se présente.
Ce sont les Frères de la Doctrine Chrétienne qui, avec leurs systèmes d'éducation pratique et populaire, s’établissent d’abord à Montréal et y instruisent deux mille enfans, descendant à Québec, y ouvrent trois classes dans trois parties différentes de la ville, et enseignent à plus de quinze cents enfants, se répandent dans toutes les parties du pays y prennent ladirection des colléges et partout popularisent l’éducation, l’élèvent à la hauteur des besoins nou-
veaux et ouvrent une nouvelle ère pour les classes ouvrières de nos grandes villes.
Ce sont les Frères St. Joseph qui ouvrent leurs écoles d'industrie à St. Laurent, à Vaudreuil, etc., et y enseignent les élémens des sciences et l’agriculture perfectionnée.
Ce sont les Frères du St. Viateur qui prennent la direction du collége Masson à Terrebonne et du collége Joliet au village de l’Industrie :
Enfin ce sont les Pères Jésuites qui reviennent en Canada.
Après une absence de plus de 70 ans, ils reviennent pleins de jeunesse et d’ardeur dans le pays qui est devenu riche et puissant. Pauvres aujourd’hui et toujours missionnaires, ils viennent s'asseoir sur la borne de leur ancien héritage, ils viennent frapper à la porte de leur ancien collége où personne ne les reconnait. Leur zèle et leur dévouement n’ont pas changé : il trouve au contraire de nouveaux aliments dans les traces profondes que plus d’un siècle, de travaux et de succès ont laissées, et leur rappellent sur chaque point de la Nouvelle France, et dans les souvenirs affectueux et sympathiques dont ils sont encore l’objet. Leurs travaux apostoliques recommencent ; leurs missions interrompues du Lac Huron et du Sault Ste. Marie se continuent, et les peaux rouges revoient avec bonheur les robes noires d’autrefois. Pour eux le Canada est toujours la Nouvelle-France ; Montréal est toujours Ville-Marie et pour eux aujourd’hui comme il y a deux siècles, l’éducation est le premier des besoins
" de la société. A peine ont-ils mis le pied en
Canada qu’ils deviennent l’objet de la bienveillance universelle ; les dons se multiplient, les bourses se délient et à moins de deux ans les Jésuites ouvrent à Montréal uu collége qui ne tarde pas à jouir d’une haute réputation.
Aujourd’hui le collége Ste. Marie compte audelà de cent élèves qui viennent des différentes parties du pays et des états voisins, puiser une éducation, qui ne le cède en rien aux hautes institutions d'Europe. Outre les cours ordinaires suivis dans les autres colléges, le collége Ste. Marie possède une école de droit sous le patronage des Membres du Barreau Canadien les plus distingués de Montréalet jouit en conséquence de priviléges que la Législature Provinciale n’accorde pas aux autres institutions.
La date toute récente de la fondation de ce collége, le cours d’études développé et perfectionné qui y est suivi ct les priviléges exceptionnels dont ses élèves deviennent l’cbjet s'ils suivent le cours de droit, me ramènent tout naturellement au grand évènement de l’époque actuelle, à l’inauguration de l’éducation universitaire dans le Bas-Canada.
L’instruction élémentaire dont le succès et le progrès trouvent des garanties sûres dans le dévouement religieux ct la générosité de la
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islature—l'éducation libérale et classiqne particulièrement établie et maintenue dans nos colléges des villes et des campagnes, et toutes ces écoles indépendantes que la générosité des individus fait surgir tous les ans, réclamaient un centre commun, l’ Alma Mater où chaque institution pût venir épurer et retremper ses enseignements et ses doctrines, les revêtir du cachet de l’orthodoxie littéraire et scientifique, et recevoir ces couronnes et ces décorations qui sont les vrais titres de noblesse de l'intelligence et du travail. Et c’est encore sous les auspices toujours vigilants de notre clergé que s'ouvre cette institution qui vient couronner un système d’éducation éminemment catholique et national.
Le séminaire de Québec, fondé en 1672, par Mgr. François de Laval de Montmorency, a été érigé en université sous le titre “ d’Université Laval,” par charte royale datée le 8 décembre 1852. La pierre angulaire du principal édifice a été posée le 21 septembre 1854, avec ‘toute la pompe que l’église catholique peut déployer, et au milieu de la joie et des acclamations de toute la population de Québec ; et les premiers degrés universitaires ont été accordés en plein air aux professeurs des deux facultés de droit et de médecine par Son Excellence le Comte d’Elgin, aux bons offices duquel l’université doit sa charte; et le 26 du même mois, la faculté de médecine a ouvert ses cours par le discours d’inauguration prohoncé par le Doyen Jean Blanchet.
Ainsi donc notre jeunesse n’ira plus dans les colléges ou académies secondaires des Etats- Unis puiser une instruction médicale, ou plutôt acheter des certificats de capacité qu’une opinion bien erronée et qu’une législation préjugée et défectueuse ont pendant si longtemps considérés comme indispensables dans le pays.
Elle n'ira plus dans les chaires de Paris chercher des leçons qui, quelles que soient les capacités " ces leçons peuvent développer, quelques heureux fruits qu’elles rapportent, n’en sont quetrop chèrement payées quand elles le sont aux prix des ennuis et des dégoûts qui suivent toujours le retour au pays, et qui souvent finissent par flétrir des intelligences brillantes, couper le fil des existences les plus précieuses. Nos étudiants en droit ne seront plus condamnés à feuilleter sans cesse et ne jemais digérer cetamas confus de lois et de principes de jurisprudence différents qui constituent notre droit civil en Canada. Ils y suivront des cours de jurisprudence frangaise telle que modifiée par notre législation et nos lois canadiennes et telle que l’a fait notre position géographique et sociale.
‘Bientôt les sciences ctles arts auront des chaires ; et les élèves, mettant à profit la ma-
gnifique collection de livres et d’instrumens que le Séminaire réserve à cette fin, pourront les étudier et pratiquer; pourront suivre ces développements et ces applications utiles auxquels l’industrie soumet tous les jours les découvertes des savants en Europe. Et l’agriculture, cette première et dernière espérance de notre prospérité, l’agriculture qui ne peut réellement attendre de progrès importans que dans l’application des sciences physiques, se developpera et marchera de front avec les autres branches de connaïssances si nécessaires dans le pays.
Bientôt un Professeur de belles-lettres et d’histoire exploitant les trésors de la littérature étrangère en enrichira notre esprit, notre langue et nos souvenirs ; et nous-mêmes, grâce à la position toute exceptionnelle et favorable que nous fait l’état de société au milieu duquel nous vivons, pouvant, par droit de naissance et d'adoption, puiser aux deux sources les plus riches et les plus fécondes de l’intelligence humaine—la littérature anglaise et la littérature française-—nous ne deviendrons que plus attachés à notre langue, nous acquerronsle goût deslettres et notre génie, s’inspirant à une nature qui lui est propre pourra peut-être rendre à notre mère-langue, sous desaccens faibles, il est vrai, mais toujours intéressants et pittoresques, des hommages que l’Europe ne dédaignera pas, puisqu'ils seront l'expression d’une vie sociale et intellectuelle toute exceptionnelle.
Ce n’est point là une vaine attente : ce ne sont point des espérances illusoires. Notre bibliographie est déjà très étendue, nous avons essayé tous les genres, depuis la poésie jusqu’à l’histoire: et chaque genre a produit des échantillons qui ne seraient pas déplacés dans la bibliothèque de l’homme instruit. Qui sait s’il ne nous est pas réservé de donner à la littérature française en Amérique un reflet de cette splendeur qui éclaire le monde aujourd’hui.
L’Université-Laval, qui vient couronner l’œuvre commencé depuis plus de deux siècles, nous place comme Canadiens-Français au rang des peuples intelligents et indépendants pour leurs moyens d'instruction. Elle va imprimer à notre système d'éducation ce sentiment d’énergie, d'union, d’uniformité qui lui manquait, et ses études plus fortes, donneront un caractère plus sérieux, des ambitions plus nobles à la foule des jeunes gens qui s’y formeront. So-
«+ Jidement assise sur le roc de Québec et domi-
nant l’horison de toute la hauteur de sa position, elle sera pour les générations futures le monument durable des sacrifices sans bornes, des travaux incessants et dé la persévérance toute providentielle de notre clergé catholique, pendant qu’elle est pour nous, aujourd’hui, un
” gage des plus assurés à la conservation de notre
nationalité en Canada.
Fin .: