‹ Mémoires sur le Canada [microforme]Chapitre 3 sur 4 · RARES · texte numérisé non relu

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sont un petit sauvage et un petit nègre venu en Canada avec une famille française, et dans son enthousiasme le bon instituteur écrit à son supérieur ‘“ qu’il ne changerait pas ses ‘“ deux écoliers pour le plus bel auditoire de France.”

Son école fait des progrès : car l’année suivante, il se trouve à la tête de vingt écoliers qui viennent d’une demi-lieue pour apprendre àlire.

Tel est l’humble commencement du collége des Jésuites en Canada. C’est le premier établissement que l’on ait ouvert à l'éducation de la jeunesse du pays. On y donna d’abord une instruction élémentaire, plus tard on y étudia les classiques, enseigna les sciences ct les lettres et les arts usuels et pratiques.

L'entreprise fut encouragée par les rois de France et par toutes les personnes puissantes dans la colonie comme dans la mère-patrie.

L'établissement de ce collége engagea un grand nombre de Français à immigrer en Canada. Tous les enfans des colons s’y portèrent avec avidité et les sauvages mêmes vinrent en foule s’établir aux environs de Québec.

On les régalait lorsqu'ils venaient au ‘ collége, dit Charlevoix, et quelques-uns d'eux ‘ confièrent leurs enfants à des personnes qui “ les mirent au collége.”?

Le collége des Jésuites subsista jusqu’en 1776, époque à laquelle le gouvernement anglais s’en empara pour y loger des troupes cet y déposer ses archives, jusqu’à ce que finalement vingt ans plus tard Lous les bieus de l’ordre de Jésuites en Canada furent incorporés au domaine de la couronne Britannique, sous prétexte de la suppression de l’ordre en Europe, et de la mort du dernier survivant de l’ordre en Canada.

La dotation du collége était considérable alors, et ne pouvait que s’accroîtré en valeur à mesure que le pays se serait établi. Ces biens, choisis dans diverses parties du pays, devaient, parune prévoyance admirable, servir de points de ralliement aux divers groupes de population qui devaient s’y former plus tard. Et les membres de cette puissante maison n’avaient jusque-là perdu aucune occasion de satisfaire à l’objet de leur institution ; ils avaient établi des missions, ouvert des écoles partout où leurs ressources l’avaient permis ; et leur zèle et leur dévouement et leurs moyens les mettaient aujourd’hui dans une position à être le seul corps qui pût avec avantage faire marcher l’éducation de front avec la prospérité du pays.

Lo collége des Jésuites est cependant la seule institution d'éducation de création franaise qui n’ait pu vivre sous le régime britannique. N’en cherchons point la cause ailleurs que dans les préjugés que l’ordre avait éveillés en Europe, et dans l’appât irrésistible qu’offrait en Canada une riche dotation. Le

nouveau régime devait y voir d’ailleurs un point d'appui trop puissant pour ces nouveaux sujets dont il fallait aujourd'hui absorber les idées, la religion et même la nationalité.

Dans le cours d’une existence de 144 ans, ce collége n'avait cessé de rendre les plus grands services dans la Nouvelle France.

C’est de ce collége en effet, que sortirent tous les hommes instruits d'alors qui s’établirent soit dans les villes, soit dans les campagnes qui commencaient alors à se peupler. L’'instruction que l’on y puisait n’offrait rien de mieux en Europe. On y suivait le cours d'étude du collége de Louis le Grand. Et l’on peut se faire une idée assez correcte des fruits qu'il a produits en considérant ceux que produit encore tous les jours le séminaire de Québec qui n’en fut que la continuation.

Le collége def@tébec fut donc fermé, et les”° occupations paisibles et innocentes des élèves et la vie morale et utile qui s’y menait furent remplacés par la vie turbulente et irrégulière du soldat. La riche dotation que le roi et de puissants particuliers lui avaient faite fut détournée de sa destination sacrée, en dépit des intentions bienveillantes des fondateurs, des réclamations pressantes et unanimes de toute la population et de la dernière volonté du dernier survivant de l’ordre dans le pays.

Si les soins s'étaient d’abord tournés vers l'éducation des garçons dans la colonie, on ne tarda cependant pas à pourvoir à celle des filles. Depuis longtemps l’on en sentait la nécessité. Les filles des colons français grandissaient dans l'ignorance, et il fallait nécessairement trouver un moyen de réunir les filles sauvages, de leur apprendre à lire pour opérer des conversions qui, dès l’origine, semblent être l’unique objet de nos établissements. L'on avait songé à faire venir des Ursulines de France ; mais des obstacles sérieux s’y étaient longtemps opposé. Les revenus de la colonie étaient faibles, la terre rapportait encore peu de produits et les nations sauvages, par leurs courses continuelles, obligeaient les colons à être constamment sous les armes et sur le qui vive, en sorte que tout contribuait à faire regarder un établissement de femmes comme un fardeau trop pesant pour une colonie naissante. Mais le courage et la constance d’une jeune veuve sut les surmonter. Madame de la Peltrie ne craignit pas, pour une aussi noble fin, d'affronter les orages d’une navigation longue et encore inconnue et les dangers encore plus grands qui l’attendaient dans un pays sauvage. Le ler août 1639, elle mit pied à terre dans la colonie : “ce fut un jour de fète pour nos pères,/? “ dit M. Garneau dans son histoire du Canada,” “tous les travaux cessèrent et les boutiques “ furent fermées,”

Mais écoutons le récit simple et naïf que fait un témoin occulaire de cet évènement déjà si loin de nous.

“ Quand on nous vint donner avis, dit le “Père le Jeune, qu'une barque allait surgir, “ portant un collége des Jésuites, une maison “ d'Hospitalières et un couvent d’Ursulines, “la première nouvelle nous sembla quasi un “songe. Mais enfin, en descendant vers le “ grand fleuve, nous trouvâmes que c’était “une vérité. Cette sainte troupe, sortant du “ vaisseau, se jeta à deux genoux, bénit le & Dieu du ciel, baisant la terre de leur chère “patrie — c'est ainsi qu'ils appelaient ces “ contrées. Tort le monde regardait ce spec- “ tacle dans le silence. On voyait sortir d’une “ prison flottante ces vierges consacrées à Dieu “aussi fraîches et aussi vermeille que quand “ elles partirent de leur maison, Tout l’Océan “ avec ses flots et ses tempêtes ayant pas “altéré un seul petit brin de leur santé.

Monsieur le Gouverneur les reçut avec tout “ l'accueil possible ; nousles conduisîmes à la ‘ chapelle. On chanta le 7e Dewm, le canon ( retentit de tout côté, on bénit le ciel et la “ terre, puis on les conduisit en la maiso a des- “ tinée pour elles, en attendant qu’elles en “aient de plus propres à leurs fonctions. Bientôt “nous fimes donner six filles sauvages aux Ur- “ sulines et quelques filles françaises commen- “ cèrent de les aller voir pour être instruites.”?

Tels sont encore ici les commencements si foibles d’une institution à laquelle la colonie et surtout Québec, doivent de si grands bienfaits. Cinq ans plus tard, le même témoin disait : Les Ursulines ont de petites écolières françaises ; «€ etellesen ontaussi de pénsionnaires: et le pays « se peuplant davantage augmente icar emploi. « Elles ont aussi des séminaristes sédentaires ; “elles en ont de passagères, tirées des caba- “nes sauvages. Leurs grilles sont parfois “ visitées des nouveaux chrétiens et des bons “ néophites qui les vont voir pour entendre “ parler des choses du Ciel..…...L’expérience “ nous apprend que les filles qui ont été aux “ Ursulines s’en ressentent pour toute leur “ vie, et que dans leur ménage, la crainte de « Dieu y règne davantage et qu’elles y élè- “ vent mieux leurs enfants.”

En 1832,—près de deux siècles après lo Père le Jeune—la Législature du Bas-Canada, prêtant à l’ancien couvent des Ursulines l’aide de la Province pour le mettre en état de donner l'instruction à cette foule d’enfants qui frappaient en vain à sa porte, s’exprimait ainsi par la voix de la chambre d’assemblée : 4 Comme “ école de pension pour les jeunes Demoiselles, “]e couvent des Ursulines est universelle- ‘ ment reconnu pour être un des meilleurs du pays. Les Dames se sont entièrement dé- ‘ youées à l'éducation des jeunes filles, et elles ‘ont en grande partie, par leur propre indus-

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“ trie, contribué dès les premières années de ‘ l'établissement du Canada, à former les ma- “ nières et à graver dans les jeunes cœurs une ‘ morale pure, jointe à des habitudes d’ordre et “ d'industrie parmi les personnes de leur sexe “en Canada, —et cela, sans qu’elles aient ja- ‘mais demandé aucun secours à la Législature.”

Les besoins les plus pressants del’établissement de Québec étaient maintenant satisfaits ; il s'agissait encore de pourvoir aux moyens d'éducation du noyau de population qui se formait sur l’Isle de Montréal. Et en 1653, Marguerite Bourgeois, nom que vénère aujourd’hui toute la population canadienne, fonda l'institution des Filles de la Congrégation.

Quatre ans plus tard, le Séminaire de St.

Sulpice ouvrait ses portes à la jeunesse de cette partie du pays et plaçait Montréal sur un pied à n’avoir rien à envier à son aînée.

Ici les évènemens se succèdent, et de nouveaux établissemens surgissent pour satisfaire à de nouveaux besoins. En 1662 Monseigneur De Laval, premier évêque du Canada, fonda le Séminaire de Québec, dans le but de subvenir aux besoins de son Eglise naissante.

Quelques années s’écoulent et les Ursulines fondent leur établissement des Trois-Rivières, ct partout où se groupent des habitations quelque peu considérables, apparait la bonne üille de Marguerite Bourgeois.

Trente ans après sa fondation, le collége de Québec a une maison considérable au Cap Tourmente où il instruit un grand nombre de jeunes gens, tous fils de cuitivateurs. Au iuoment où l'incendie dévore la maison de Québec, on voit que plus de quatre-vingt jeunes gens y reçoivent l'instruction et sy préparent à toutes sortes d'états, et qu’ils s’y tient en même temps des petites écoles pour les enfans de la ville.

Aünsi donc en moins de cinquante ans, le Canada se trouve doté d'institutions d’éducation, telles que n’exigeaient peut-être point encore les besoins réels de la colonie. Le système scolaire ‘était au grand complet, dans les villes au moins: et depuis les élémens de la lecture et de l’écriture jusqu'aux sciences les plus élevées pour les garçons, jusqu'aux exigences les plus raffinées de l’éducation d’alors pour les filles, tout était enseigné dans la colonie.

Mais avant d’aller plus loin, avant dé considérer quels furent les fruits immédiats de tant de travaux, et de suivre le progrès moral, intellectuel et matériel que fit la colonie à l'ombre de ces institutions philantrophique, revenons un instant sur nos pas et jetons les

eux sur ces grandes figures que nous offrent es premières pages de notré histoire.

Bien différente dans son but comme dans ses moyens, de l’histoire de la colonisation des

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établissements anglais ses voisins et des établissements espagnols au sud, la colonisation de la Nouvelle France n'offre qu’une suite continuelle de sacrifices et de dévouements héroïques et de créations philantrophiques qui donuent à nos premiers temps un caractère, une poésie toute particulière. Ce n’est pas à tort que l’homme éminent qui était à la tête de notre gouvernement, il y a quelques années, appelait ces jours, les temps héroïques du Canada.

Nous ne voyons, il est vrai, parmi les fondateurs de nos divers établissements aucun homme bien puissant, soit par ses richesses, soit par sa position sociale, soit même par son nom en Europe. (C’est Jacques Cartier, simple navigateur de St. Malo, qui vient au nom du roi de France, prendre possession des rives du St. Laurent. C’est Champlain, pauvre gentilhomme de province, qui vient y dresser la première cabane. Ce sont de pauvres et inconnus missionnaires qui viennent y répandre la civilisation. Ce sont deux faibles femmes qui, les premières, viennent jeter les fondements de ces institutions vigoureuses qui doivent rapporter de si beaux fruits.

L'une abandonne tous les charmes de la vie la plus brillante, tous les avantages que sa fortune, son nom, sa beauté, sa jeunesse lui réservaient dans son pays, et vient dans un couvent d’Ursulines ouvrir une école aux jeunes filles canadiennes. L'autre, plus pauvre, née du peuple, vient sonsacrer sa vie à l’éducation des filles au peuple. ‘Quelle force de conviction ! Quelle charité, quel dévouement chez ces deux femmes sorties des deux classes opposées de la société et se rencontrant toutes deux àun but commun ! Le catholicisme seul pouvait inspirer ce dévouement et sur toute l’étendue du nouveau monde, le Canada seul en a offert le spectacle.

Ce fut donc en 1653 que Margucrite Bourgeois et ses compagnes arrivèrent à Montréal. Mais les circonstances toutes particulières où se trouvaient ce gouvernement ne lui permirent pas de se mettre immédiatement à l'œuvre.

“ Quatre-ans après mon arrivée en Canada, “ écrivait-elle, M. De Maisonneuve, premier “gouverneur de Montréal, voulut bien me ‘ donner une étable en pierre pour en faire “une maison et y loger celles qui faisaient “l'école. Cette étable avait servi de colom- “bier et de loge pour les bêtes à cornes : il “ avait un grenier au-dessus où il fallait mon- “ter par une échelle par dehors pour y coucher. “ Je lo fis nettoyer, j'y fis faire une cheminée, ‘tout ce qui était nécessaire pour loger les “enfans ; et j'ouvris mon école le jour de la “ Ste. Catherine, 25 novembre 1657.”

Dans les cominencemens, lorsque la population de Montréal était peu considérable, Mar-

guerite Bourgeois instruisait les petits garçons et les petites filles; mais la population devenant de plus en plus grande, elle se borna à l'éducation des filles, le séminaire de Montréal se chargeant de l'éducation des garçons.

Mais bientôt Montréal ne suffit plus au zèle d : Marguerite Bourgeois. Dès 1676, elle avait des écoles dans les paroisses de Champlain et de Batiscan.

Neuf ans après, elle en ouvrit une dans l'Isle d'Orléans, paroisse Ste. Famille, qui comptut alors une population de 548 âmes :

et en 1688, elle vint elle-même à Québec et y ouvrit une de ses écoles dans la haute-ville ; plus tard elle transporta son école dans la basseville, sur le terrein que les Sœurs de la Congrégation ont occupé jusqu'en 1£44, et qu’elles n’ont laissé que pour aller occuper la vaste place

de l’église de St. Roch. D’années en années le

nombre de ses établissemens augmente et se répand dans tout le pays, et après quarante ans d’une vie remplie de bienfaits et &e dévouement, cette mère de l’éducation chrétienne dans le pays, meurt dans les bras de ses filles chéries et peut, en mourant, dire avec vérité “ après “tout, ma vie n’a pas été inutile, par la grâce “ de Dieu notre maison prospère ; nous n’exis- “ tons que d’hier et déjà cinq à sept missions “ sont en pleine opération.”

En 1747,la Congrégation comptait douze missions où l’on instruisaient près de deux milles jeunes filles. Aujourd’hui cette institution possède vingt-cinq établissemens dans lesquels 10,429 jeunes filles reçoivent une éducation à peu de chose près gratuits.

Dès l'origine, l’humble fille de Marguerite Bourgeois sut atteindre à ce haut degré de popularité, à ce succès qui, sans interruption depuis maintenant deux siècles, a toujours et partout accompagné ses pas dans le pays. Depuis le jour où elle franchit le seuil de l’étable de M. De Maisonneuve jusqu’au jour où la providence, mesurant ses faveurs aux besoins du pays, lui a permis d'ouvrir ses classes dans les magnifiques édifices qu’elle possède dans Montréal et dans Québec, la Sœur de la Congrégation a su :e concilier la faveur de tous les partis, a su désarmer les jalousies de toutes les sectes et se ménager les sympathics du peuple.

Les quelques lignes suivantes extraites d’une dépêche de l’Intendant Desmeules, écrite en 1633, donneront une idée assez correcte de l’état de l’éducation à Montréal à cette époque, et feront connaître l’opinion que l’on entretenait dès lors sur les Sœurs de la Congrégation.

‘“ À une lieue de Montréal, les MM. du “ séminaire ontune mission des sauvages dans “ la montagne, qui est fort bien inventée et fort “utile. Ily a quelques Ecclésiastiques qui ‘“ en ont un soin très-particulier. Leur mé- ‘“ thode pour instruire les petits sauvages est

“ très-bonne : ils en ont fait deux classes.

€ Dans l’une il n’y a que les garçons et dans 4 autre les filles. Ils ont soin d’apprendre ‘ aux garçons leur croyance, de les faire chan- “ ter à l’église en latin, à lire, écrire et parler ‘“ en français et même ils les instruisent à tour- “ ner le bois. Il y a deux filles de la Congré- “ gation qui ont le même soin de la seconde “ classe et leur apprennent tout ce qui convient ‘ aux filles. Vous ne sauriez croire, Monsei- ‘“ gneur, comme ces filles de la Congrégation ‘“ font de bien en Canada.—Elles instruisent “ toutes les jeunes filles de tous côtés, dans la “ dernière perfection. Il y en a deux pour les ‘habitations de Champlain et de Batiscan, ‘ deux au Sault à la Magdeleine dont je viens ‘ de parler, qui apprennent aux filles sauvages ‘à vivre à notre manière ; le reste est à Mont- ‘€ réal au nombre de huit ou dix. Si on en ‘ pouvait disposer en beaucoup d’autres habi. “ tations, elles feraient un bien infini. Cette ‘“ sorte de vie est tout-à-fait à estimer et vaut “ beaucoup mieux que si elles étaient renfer- ‘“ mées. Elles sont d’une sagesse exemplaire ‘“ et sont en étut d’aller partout, et par ce mo- “yen d’instruire toutes les filles qui auraient ‘ demeuré toute leur vice dans une très grande ‘ ignorance. ??

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