Mémoires sur le Canada [microforme]: études sur l'instruction publique chez les Canadiens-français
X. . Statistiques sur l’état de l'instruction publique dans le Bas-Canada, comparées à celles de la. France et de l’Angleterre—obstacles à surmonter en Canada--objet de ces Etudes.
Dans le dernier rapport annuel du Surintendant de l'éducation pour le Bas-Canada, l’on trouve des données et des statistiques bien encourageantes sur l’état de l’instruetion publique dans le pays. On: y voit que, dans l’année 1855, il y avait dans le Bas-Canada 2,888 maisons d'éducation fréquentées par 132,769 élèves, —que, sur ce nombre de maisons d'éducation, 2,736 étaient des écoles primaires, 140 des écoles secondaires comprenant les colléges, académies et couvents, et 9 écoles supérieures comprenant deux universités .et sept écoles spéciales, —qu'en prenant le nombre des élèves qui fréquentent annuellement nos colléges et nos académies, nous avons 15,215 jeunes gens qui reçoivent une instruction très étendue et que sur ce.chiffre plus de 8,500 reçoivent une instruction classique et complète, dans. nos colléges des villes et des campagnes, — que 12,788 jeunes filles reçoivent une éducation supérieure dans nos couvents et communautés, —et qu’ajoutant à ces chiffres la moitié seulement des élèves qui fréquentent les écoles primaires, nous avons, pour la génération qui se forme, 75,782 élèves qui reçoivent une instruction qui, comme instruction élémentaire, ne le cède à celle d'aucun ‘autre pays, et qui, comme instruction classique, est de beaucoup supérieure et plus généralement répartie que dans le Haut-Canada et les Etats-Unis en général.
Cette. assertion qui peut paraître hardie n’est cependant pas hasardée ; elle s’appuye sur ces programmes d'examens publics, variés et diffcilés, qui se font tous les ans dans les quatorze colléges qui se sont élevés dans diverses parties du pays français. Elle s’appuye
\sur tous les rapports de nos surintendants d’éducation, particulièrement sur le Rapport de l’Honorable M. Chauveau, qui a su y déployer avec zèle et vérité toute l’étendue ct toute la variété des branches de l’enseignement que l’on y donne.
Cet état de choses est satisfaisant aux yeux de l’ami de l’éducation ; il est glorieux, si on le compare à l’état de choses qui règne dans'un grand nombre de vieux pays; —en Angleterre, par exemple, où l’ou ne compte qu’un élève sur chaque onze habitants, — en France où l’on n’en compte aussi qu’un seul sur onze et demi, tandis que dans le Bas-Canada, si l’on adopte le chiffre du recensomiènt de 1852, nous avons un élève sur chaque sept habitants.
‘Je'vois dans un ouvrage qu'un M. Mann, écrivain anglais, vient dé publier sur ce sujet, et qui est une compilation du recensement de
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1851, qu’il règne, chez une partie du peuple anglais, une ignorance que l’on ne s'attend réellement pas à rencontrer dans une nation considérée comme l’une des premières nations du monde. La population de l’Angleterre est de près de dix-huit millions d’âmes ; sur ce nombre cinq millions doivent être des enfants d’âge à fréquenter les écoles, c’est-à-dire âgés de 5 à 16 ans ; et, cependant, le nombre de ceux qui assistent tous les jours aux écoles n’est que d'environ deux millions. Le jour du recensement général, il n’était que de 1,754,812. Restent donc chaque année près de trois millions d’enfants qui vivent et grandissent dans la plus grande ignorance.
Ces faits répondent d’une manière irrécusable aux accusations injustes et injurieuses que nos ennemis politiques et religieux ne cessent de proférer contre la population canadienne française, en la qualifiant de race ignorante, de race indifférente aux besoïns de l’éducation, et en représentant nos classes instruites comme opposées à l'instruction.
Sans doute qu'avant d’être ce qu’elle est aujourd'hui, l’instruction dans le pays a eu ses mauvais jours: elle a langui longtemps par suite de l’état sauvage dans lequel est restée si longtemps la Nouvelle France. Elle a eu à lutter contre les obstacles que suscitaient un climat rigoureux, une saison de travaux briève et hâtive, des établissements isolés et disséminés, des voies de communication imparfaites et dangereuses et, par dessus tout, un état de guerre continuel avec les colonies anglaises et les tribus indigènes. Plus tard, sous le gou-
vernement anglais, elle a eu à subir lisolement dans lequel la che laissèrent les classes instruites de la colonie en émigrant après la aus cession, les froideurs d’un parti victorieux, les persécutions sourdes ( et menagantes d’un système religieux ennemi, les dédains d’une car. population qui s’arrogeait tous les genres de supériorité, et enfin la Ce vengeance cruelle et mesquine d’une faction puissante qui, ne pouvant gnc rien faire de bien, ferma d’un seul coup plus de seize cents écoles. cou Une étude de quelques semaines sur le sujet et des renseignements mû puisés aux sources les plus sûres m’ont mis en état d'offrir quelques J pages sur l’état passé et présent de l’instruction dans le pays, sur nos forr établissements d'éducation et nos institutions littéraires et scieftifi- lp ques, sur leur histoire et leur avenir et sur l'influence qu’elles ont / \cati exercée et exerceront sur la nationalité française en Canada. vest j aba:
IX. Acpect du Canada pour les premiers immigrés—caractère de l’immi- sage gration jusqu’au jour de la fondation de Québec. quel
En parcourant l’histoire de l'instruction dans le pays, en en sui- pts vant les progrès et les développements, on ne peut s'empêcher de M remarquer qu’en tout temps, depuis le jour où la première lettre de FT \ ee et a “ 2rmeignfe sans le pays jusqu À Xépoane nr fävo: | instruction a été encouragée, protégée, propagée par les classes toujc
instruites de la colonie et particulièrement par notre clergé. Je dis particulièrement par notre clergé, car pour l’homme qui veut faire
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l’historique de l'instruction dans le Bas Canada, il est aussi impossible de passer sous silence le rôle qu’a joué le clergé catholique dans cette question qu’il le serait de taire le nom de Christophe Colomb dans une histoire du Nouveau-Monde-—qu’il le serait de ne point parler de Champlain quand on parle de Québec.
Tout était à créer en Canada pour ceux qui y abordèrent les premiers. L’homme et la nature qui apparurent d’abord aux yeux étonnés des Européens, étaient l’homme et la nature à l’état sauvage. Les premiers soins, je dirai le principal objet de tous nos établissements fut donc d’arracher à l’état sauvage ces peuplades nombreuses qui cantonnaient sur nos rives. Nos plus anciennes traditions historiques, comme les documens officiels des rois de France qui s’intéressèrent à la colonie, en nn encore la vérité. JL’immigration lente et peu considérable qui s’y dirigea, durant la dernière moitié du 16e siècle, ne dût rien faire pour changer la face de la nature, Tout au contraire, la nature sauvage domina encore, elle çonquit à elle-même ces prétendus pionniers de la civilisation, elle les absorba, et la grande majorité des premiers européens qui remontèrent le cours de notre fleuve, disparurent dans les bois, s'engloutirent dans la nature sauvage, pour ne reparaître que plus tard sous les murs que bâtit Champlain. Ainsi l’homme et la société était à créer, et nos annales les plus anciennes nous montrent le missionnaire et l’instituteur présidant à la grande œuvre.
4, Les premiers Français, dit Raynal, étaient venus se jeter plutôt que s'établir en Canada ; la plupart s'étaient contentés de courir les bois ; les plus raisonnables avaient essayé quelque culture, mais sans choix et sans suite. Un terrein où l’on avait bâti et semé, était aussi légèrement abandonné que défriché.”?
Ces quelques mots de Raynal donnent une idée assez correcte du caractère de la première immigration qui descendit sur nos rivages. Ce fut l’esprit d'aventures qui poussa Jacques Cartier et ses compagnons dans notre fleuve; et ceux qui l’accompagnèrent dans ses courses, suivirent ses traces ou continuèreut ses voyages, n'étaient môûs que par les mêmes sentiments.
Jacques Cartier, malgré les désirs ardents qu’il eut de vur 8e former des établissements dans des contrées où il était venu arborer le pavillon de sa nation, malgré ses travaux, ses voyages, ses suppli- \cations ne put se féliciter en mourant de laisser derrière lui quelques
vestiges de ses longues pérégrinations. Deux carcasses de vaisseaux abandonnés témoignèrent seules pendant quelque temps de son passage sur nos tetres; et aujourd'hui, un ruisseau qui porte son nom, quelques notes rares mais bien précieuses sur deux ou trois voyages qu’il fit dans notre fleuve, sont les seules choses qui rappellent encore le nom du célèbre navigateur.
Mais la route était ouverte, et elle fut fréquentée.
S'y jetèrent tous ceux que la fortune ou le commerce n’avait point favorisés dans la mère patrie, —tous ces esprits fatigués et inquicts et toujours avides d'émotions nouvelles, qui voyaient s'ouvrir devant
Le D à Le SO
eux un monde nouveau, des fleuves immenses, des lacs grands
comme des.mers, des forêts qui ne finissaient qu'aux ‘pôles et: qui recélaient dans leur séin des trésors inépuisables. S'y: jetèrent-tous ces cadets:de famille ruinés ou déshérités, et quelques familles mobles qui, avec la permission du roi, pouvaient, sans déroger, refaire: leur fortune dans le commerce et rétablir le lustre usé de leurs maisons. Pendant près d’un siècle, tous ces colons de nouvelle espèce mentèrent de lacs en lacs, passèrent de montagnes en montagnes, ne se fixant nulle part, et se livrant sans réserve à cette vie sauvage dont la nouveauté avait pour eux tant d’attraits:
Ce ne fut done que: 68 ans plus tard:que Champlain fonda le premier établissement permanent des Français dans le Canada.i Dès ce moment, le coureur des bois, le trafiquant de pélleteries, leiFrançais devenu demi Dre, eut un pied à terre dans Québec. $8es habitudes farouchesse tempérèrent, ses dispositions à la vie errante.se fatiguèrent et la vue du sol fertile lui inspira le.goût. d’occupations
plus paisibles.
forma: nos
lation, croissant de Nouvelle France:
A son tour, il se fixa sur les bords du’ fleuve, et
premières paroisses. Bientôt le Canada devint plus connu en France; une immigration plus saine s’y porta, et'là:popu:
plus er plus, mérita au pays l’appellation-de la
Mais la religion avait suivi partout l’immigré Français: elle avait avec lui traversé l'Océan, remonté nos fleuves, pénétré dans'nos forêts, répandu la civilisation, la foi, jusqu’à son sang sur ces terres inconnues, et elle devait encore y allumer le flambeau de l'instruction.
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AXE, Le collége des Jésuites. commence l’enseignement — ses premiers élèves—ses progrès—son cours d’études—ses services dans la Nou-
velle-
France-—canse de sa ruine.
À L'MTES
La réunion de quelques cabanes pauvrement bâties, le défricliement de quelques arpents de terre sur le mont Stadacona, la conversion de quelques centaines de sauvages à Sillery suscitèrent bientôt
des besoins
nouveaux.
Dès 1622, vingt cinq ans à peine après la fondation de Québec, le collége de Québec, sous la. direction des Jésuites, commençait l’enseignement. Le Père Le Jeune a déjà deux écoliers anxquels il
enseigne à en Canada
lire. Ce sont un petit ee x et un petit, n re eau ans. son enthousiasme, le
avec une famille française, et,
bon instituteur écrit à son supérieur ff qu’il ne changerait pas, ses U j ie
‘“ deux écoliers pour le plus
Son écol tôte de yin à lire.
Canada.
l auditoire de France.”
e fait des progrès : ur l’année suivante, il se trouve à a gt écoliers qui viennent d’une demi-lieue pour: apprend
C’est le premier établissement
Tel est l’'humble commencement du collége des Jésuites, en
ue l’on, ait, ouvert à
l’éducation de la jeunesse du pays. On y donna d’abord une instruction élémentaire, plus tard on y étudia les classiques, enseigna
les sciences et les lettres, et les arts usuels et pratiques. L'entreprise
fut encouragée par les rois de France et par toutes les personnes puissantes dans la colonie comme dans la mère-patrie. L’établissement de ce collége engagea un grand nombre de Français à immigrer en Canada. Tous les enfans des colons s’y portèrent avec avidité et les sauvages mêmes vinrent en foule s'établir aux environs de Québec.
‘ On les régalait lorsqu'ils venaient au collége, dit Charlevoix, et ‘ quelques-uns d’eux confièrent leurs enfants à des personnes qui les ‘ inirent au collège.”
Le collége des Jésuites subsista jusqu’en 1776, époque à laquelle le gouvernement anglais s’en empara pour y loger des troupes et y déposer ses archives, —jusqu’à ce que finalement, vingt ans plus tard, tous les biens de l’ordre des Jésuites en Canada furent incorporés au domaine de la couronne d'Angleterre sous prétexte de la suppression de l’ordre en Europe et de la mort du dernier survivant de l’ordre en Canada.
La dotation du collége était considérable alors, et ne pouvait que s’accroître en valeur à mesure que le pays se serait établi. Ces biens, choisis dans diverses parties du pays, devaient, par une prévoyance admirable, servir de point de ralliement aux divers groupes de population qui devaient s’y former plus tard. Et les membres de cette puissante maison n’avaient jusque là perdu aucune occasion, de satisfaire à l’objet de leur institution; ils avaient établi des missions, ouvert des écoles partout où leurs ressources l’avaient permis ; et leur zèle et leur dévouement et leurs moyens les mettaient alors dans une position à être le seul corps qui pût avec avantage faire marcher l'instruction de front avec la prospérité du pays.
Le collége des Jésuites est cependant la seule institution de création française qui n'ait pu vivre sous le régime britannique. N’en cherchons point la cause ailleurs que. dans les préjugés que, l’ordre avait eveillés ‘en Europe, et dans l’appât irrésistible qu’offrait en Canada une riche dotation. Le nouveau régime devait. y voir d’ailleurs un point d'appui trop puissant pour.ces-nouveaux sujets dont il fallait dans le temps absorber les idées, la religion et même la nationalité.
Dans le cours d’une existence .de 144 ans, ce collége n'avait cessé de rendre les plus grands services dans la Nouvelle France. C’est de ce collége, en effet, que -sortirent tous les hommes instruits d'alors qui s’établirent soit dansles villes, soit dans les campagnes qui commençaient alors à se peupler. L’instruction que l’on y puisait n’offroit rien de mieux en Europe. On y suivait le cours d’études du collége: de Louis le Grand. Et l’on peut se faire une idée assez correcte des fruits qu’il a produits en considérant ceux que .produit encore tous les jours le séminaire de Québec, qui n’en fut que la continuation. Le collége de Québec fut donc fermé, et les occupations paisibles et innocentes des élèves et la vie morale et utile qui sy menait furent remplacées par la vie turbulente et. irrégulière du soldat. La riche dotation que le roi et de puissants particuliers lui avaient faite fut détournée de sa destination sacrée, en dépit des intentions bienveillantes des fondateurs, des
réclamations pressantes et unanimes de toute la population et de la dernière volonté du dernier survivant de l’ordre dans le pays.
LV. Instruction des filles des colons et des sauvages—Madame de la Peltrie—Marguerite Bourgeois—fondation des Ursulines, à Québéec, et des filles de la Congrégation, à Moutréal—du séminaire de St, Sulpice, à Montréal, et du séminaire de Québec.
Si les soins s'étaient d’abord'tournés vers l’instruction des garçons dans la colonie, on ne tarda cependant pas à pourvoir à celle des filles. Depuis longtemps l’on en sentait la nécessité. Les filles des colons français grandissaient dans l’ignorance, et il fallait nécessai- « rement trouver un moyen de réunir les filles sauvages, de leur { \ apprendre à lire pour opérer des conversions qui, dès l’origine, semblent être l’uniqne objet de nos établissements. L’on avait songé à faire venir des Ursulines de France ; maïs des obstacles sérieux s’y étaient longtemps opposé. Les revenus de la colonie étaient faibles, la terre rapportait encore peu de produits et les nations sauvages,
“par leurs courses continuelles, obligeaïient les colons à être constamment sous les armes et sur le qui vive, en sorte que tout contribuait à faire regarder un établissement de femmes comme un fardeau trop pesant pour une colonie naissante. Mais le courage et la constance d’une jeune veuve sut les surmonter. Madame de la Peltrie, ne craiguit pas, pour une aussi noble fin d'affronter les orages d’une navigation longue et encore inconnue et les dangers encore plus grauds qui l’attendaient dans un pays sauvage. Le ler août 1639, elle mit pied à terre dans la colonie: “ ce fut un jour dé fête pour “ nos pères,” dit M. Garneau dans son histoire du Canada, ‘ tous les travaux cessèrent et les boutiques furent fermées.”
Mais écoutons le récit simple et naïf que fait un témoin oculaire de cet évènement déjà si loin de nous.
4 Quant on nous vint donner avis, dit le Père Le Jeune, qu’une # barque allait surgir, portant un collége des Jésuites, une maison & d'Hospitalières et un couvent d’Ursulines, la première nouvelle ‘ nous sembla quasi un songe. Mais enfin, en descendant vers le ‘6 grand fleuve, nous trouvâmes que c'était une vérité. Cette sainte “ troupe sortant du vaisseau, se jeta à deux genoux, bénit le Dieu “ du ciel, baisant la terre de leur chère patrie—<’est ainsi qu’ils ) ‘ appelaient ces contrées. Tout le monde regardait ce spectacle l \ ‘ dans le silence. On voyait sortir d’une prison flottante ces ‘ vierges consacrées à Dieu aussi fraiches et aussi vermeilles que ‘ quand elles partirent de leur maïson. Tout l'Océan avec ses flots ‘et ses tempêtes n'ayant pas altéré un seul petit brin de leur santé. ‘6 Monsieur le Gouverneur les reçut avec tout l'accueil possible ; “ nous les conduisîmes à la chapelle. On chanta le 7e Deum, le “ canon retentit de tout côté, on bénit le ciel et la terre, puis on les “ conduisit en la maison destinée pour elles, en attendant qu’elles en “ aient de plus propre à leurs fonctions. Bientôt nous fimes donner ‘ six filles sauvages aux Ursulines et quelques filles françaises com- “ mencèrent de les aller voir pour être instruites.”?