INTRODUCTION
Les révolutions d'Espagne et de Portugal auxquelles nous venons d'assister , ou plutôt auxquelles nous assistons encore ; les discours séditieux , scandaleux et quelquefois impies prononcés par les députés des Chambres , ont causé en Europe un grand étonnement , je dirai même une sorte de stupeur. Tandis que les révolutionnaires s'applaudissent de voir les progrès de leurs doctrines au-delà des Pyrénées, les gens de bien se demandent avec douleur : Comment
(i) On trouvera clans les Chapitres suivans les preuves de ce qui est avancé clans cette Introduction.
deux peuples aussi célèbres par leur foi et leur zèle pour la religion , ont pu se souiller de tant d'excès 9 se livrer à tant d'horreurs ? Ce triste spectacle n'étonne point ceux qui ont connu la péninsule avant les funestes événemens dont nous parlons.
Tant qu'ils" furent libres dans l'exercice de leur juridiction , les tribunaux ecclésiastiques arrêtèrent l'invasion du jansénisme qui menaçait ces belles contrées , et déployèrent pour les préserver des mauvais livres autant de zèle et d'activité , que les commissions sanitaires pour éloigner des ports de mer les marchandises infectées de la peste. Un siècle de paix et de prospérités fut le prix de leur vigilance. Les hérétiques , les incrédules ne cessaient alors de répéter que l'Espagne et le Portugal étaient plongés dans la plus stupide ignorance. Nous prouverons bientôt la fausseté de cette assertion ; mais quand même cela serait vrai , si nous comparions les effets de cette ignorance à ceux des lumières du siècle , ce ne serait pas nous peutêtre qui aurions à rougir. Heureuse ignorance ! pourrions-nous dire , qui maintenait V ordre et la paix au sein des peuples , donnait des fils soumis à V Eglise , et des sujets fidèles aux Souverains !
Vers la fin du xvine siècle , sous le ministère
du comte d'Aranda , en Espagne , et sous celui du marquis de Pombal , en Portugal , les digues qui arrêtaient le torrent des mauvais livres (i) furent rompues , et le jansénisme commença à trouver quelque faveur. On vit alors cette secte , la plus astucieuse de toutes celles qui ont troublé la paix de l'Eglise , nier d'abord sa propre existence , puis , sous le masque de l'hypocrisie la plus habile , persuader aux gouvernemens que dans son sein se trouvaient les sujets les plus fidèles , les défenseurs les plus intrépides des droits du trône contre les usurpations de la cour de Rome et la redoutable puissance du clergé. Les Souverains Pontifes se hâtèrent d'élever la voix pour avertir les gouvernemens, et leur annoncer les suites déplorables des doctrines qu'ils laissaient si imprudemment se propager ; partout leur voix fut méconnue. La postérité du moins rendra justice à leur zèle et à leur prévoyance. Bientôt éclata la révolution française , et cet événement terrible aurait dû dessiller les yeux des moins clair-voyans. Les jansénistes , qui s'étaient vantés jusqu'alors d'être
(1) Le Constitutionnel du 3 septembre 1836 dit en parlant de la classe moyenne de l'Espagne : « Les philoso- » phes du 18e siècle sont ses oracles ; Voltaire et Diderot » ses bréviaires. » {Note du Trad. )
le plus ferme appui de la royauté , se hâtèrent de lever le masque , et furent les premiers à se ranger sous l'étendard du philosophisme et des ennemis du trône (i). Le conventionnel Grégoire, le chef ou plutôt le patriarche des jansénistes français , s'empressa d'aller visiter Utrecht , la Jérusalem du jansénisme , pour réchauffer le zèle de ses co-sectaires , et les confirmer dans le schisme et l'hérésie. Eloigné de Paris par suite d'une commission dont il fut chargé en province, lorsque l'infortuné Louis XVI fut condamné à mort , il se hâta d'écrire à la Convention pour révendiquer l'honneur du régicide. Plusieurs autres ecclésiastiques mirent le même empressement à faire éclater leur haine contre
(1) « Les systèmes des Philosophes et des Jansénistes » sont en parfait accord, se soutiennent mutuellement, » visent au même but , et ont produit , comme ils le de- » vaient , et comme le voulaient leurs auteurs , les fruits » amers dont les gens vertueux sont plus que rassasiés.» Page 6 de l'ouvrage intitulé : Ligue de la Théologie moderne (Janséniste) avec la Philosophie , contre l'Eglise de J. C.
[ Ce Livre se trouve chez Seguin aîné , à Avignon. )
« La manière d'agir de [ces Novateurs , leur marche » insidieuse et leurs menées frauduleuses sont très-bien » développées dans ce Livre. Il sera très-utile de le lire » en entier ( integer legendus. ) » Réponse dé S. S, Pie VI aux Métropolitains de Mayence , de Trêves 9 etc. sur les Nonciatures Apostoliques; Rome, 1790. ( Note du Trad, )
lëâ rois. De ce nombre fut l'abbé Adrien Lamourette, que je ne cite que pour faire voir en lui le Janséniste avant et pendant la ^ révolution. En 1788, Lamourette publia un ouvrage assez estimé (1), dans lequel on remarque le passage suivant : « Examinez bien , Philémon , quels » sont encore aujourd'hui les hommes les plus » turbulens et les plus dangereux. Ce n'est pas » ce bon peuple qui vit au fond de nos champs » et de nos provinces ; ce peuple qui ne sait pas » raisonner , mais qui sait agir ; ce peuple si » humble , si laborieux et si doux , qui va écouter » assidûment la voix de son pasteur , et qui paie » tranquillement le tribut à son prince. Mais les » vrais perturbateurs de la religion et de l'état , » ce sont ces faux sages qui , à force d'analyser » des vérités sacrées , et de vouloir réduire nos » devoirs religieux, anéantissent l'Evangile; et » qui , au lieu de faire servir leurs talens et leur » raison à fortifier dans le cœur de leurs conci- » toyens , le saint amour de la justice , et à » affermir les\puissances contre les agitations de » l'indépendance et de l'orgueil , osent s'établir » publiquement les juges des rois , régler les li- » mites de5 leur pouvoir, déterminer jusqu'où
(1) Les Délices de la Religion , ou le pouvoir de l'Évangile pour nous rendre heureux. Paris , 1788.
> leurs sujets leur doivent l'obéissance, et faire » chanceler , par lés séditieuses maximes qu'ils » sèment dans le sein des empires , l'unique » base de toutes les sociétés de la terre. » Dans le Chapitre ix du même ouvrage , on lit encore ces paroles : « Jésus-Christ, dans l'Evangile , ne » fait point sonner à nos oreilles les noms fas- » tueux de patrie , d'humanité , d'égalité 9 etc. »
Celui qui avait écrit ces paroles en 1788, fut, en 1789, un des premiers à déserter la religion dont il avait vanté les délices , et mérita d être nommé archevêque intrus de Lyon. En 1791 , il publia quelques discours intitulés: Vêpres et Prônes civiques f ou le Pasteur patriote. En voici un échantillon : « On croit d'ordi- » naire que les systèmes irréligieux , qui, depuis » un demi-siècle inondent nos villes et nos pro- » vinces , sont le fruit des efforts que le libertinage » a opposés en tout temps à la voix importune » des remords , et à la crainte de l'avenir ; mais » l'intérêt du vice n*est que la cause secondaire » de l'impiété. L'incrédulité réduite en système » a sa première origine dans la haine que les » esprits réfléchis et sensés ont conçue contre » une théologie qui a consacré la tyrannie , qui » a flatté l'orgueil des dépositaires du pou- » voir , qui a fait une loi à tous les peuples de » la terre de souffrir l'esclavage , et qui ouvre
» l'enfer sous les pieds de quiconque oserait » dire à ses frères : devenons libres. »
Les déclarations solennelles et les écrits des jansénistes français ne produisirent point les effets salutaires qu'on pouvait en espérer , et' partout le jansénisme conserva de puissans protecteurs. En 1794 , les illustres cardinaux Men-1 doza , patriarche de Lisbonne , et Bellisomi , pro-nonce du Saint-Siège , ne purent obtenir la permission de publier la bulle dogmatique uàuctorem fidei, tandis qu'on laissait pénétrer en Portugal des exemplaires du Synode condamné de Pistoie. La faction janséniste devint encore plus puissante en Espagne , et j'appris pendant mon séjour à Lisbonne qu'une multitude de livres impies et un très-grand nombre d'exemplaires de la Théologie de Lyon avaient été expédiés des ports de Carthagène et de Cadix pour les Colonies espagnoles. On a recueilli ce que l'on a semé. Mais lorsqu'on voit des pays, qui ont déjà reçu les plus terribles leçons , caresser encore les serpens qui les ont déchirés d'une manière si cruelle , quelle espérance peut-on concevoir pour l'avenir ? Le grand orateur de Rome appelle l'Histoire , l'école de la morale, l'institutrice du genre humain , magistra vitce. Il y a plus de quatre mille ans que le genre humain est à son école , et quoiqu'elle
lui offre toujours les mêmes scènes, nous ne savons pas que ses leçons aient eu une bien, salutaire» influence. Toutefois depuis que la philosophie s'est emparée de renseignement de l'Histoire, nous croyons qu'il importe de bien établir la vérité historique ; il importe surtout aujourd'hui de faire connaître aux gouvernemens et aux peuples les causes des maladies appelées indéfinissables dont la société moderne est travaillée , et qui se terminent par de si violentes convulsions. Et wunc , reges, iwtel-
LIGITE
ceeeeeeceeeeeeeeeeeceecececcceeect*® CHAPITRE PREMIER,
Pourquoi le Portugal est un des pays les plus mal connus de l'Europe ? — Coup-d'œil général sur son histoire. — Sa décadence. — Ministère de Pombal. — Mémoires de la duchesse d'Abrantès.
Le Portugal et le peuple qui l'habite sont généralement mal connus ; peu d'étrangers vont visiter cette contrée située à l'extrémité de l'Europe , et dont l'accès par le continent n'est ni sans difficultés ni sans danger. D'un autre côté , le Portugais est si attaché au sol qui l'a vu naître , qu'il a , pour ainsi dire , l'horreur des voyages ; et il est rare de trouver dans les capitales mêmes de l'Europe d'autres portugais que le consul ou l'ambassadeur de cette nation. Parmi les négocians qui se rendent par mer à Lisbonne ou à Porto, les uns s'y établissent, et les autres ne sont pas assez instruits ou n'ont pas assez de renseignemens pour bien connaître le Portugal. En général , ceux qui ont écrit sur ce pays j
sont des philosophes ou des protestans qui nous représentent la nation portugaise comme un peuple barbare -, plongé dans la plus profonde ignorance, livré aux superstitions les plus ridicules , et qui attribuent l'abaissement de ce malheureux pays aux dogmes catholiques et à l'influence de la papauté. Il est temps de faire connaître la vérité ; je la dirai tout entière avec la plus grande franchise.
La nation portugaise est une de celles qui méritent le plus d'être connues , à cause de ce qu'elle a été , et du rôle qu'elle pourrait jouer encore si un gouvernement sage améliorait l'éducation des hautes classes , et répandait à l'aide de bonnes méthodes une instruction bienfaisante parmi le bas peuple. Cette nation a jeté , à différentes époques , le plus grand éclat , et l'histoire lui a déjà donné une place distinguée parmi les peuples les plus célèbres de notre ère. Je n'ai pas besoin de rappeler que les premiers rois de Portugal , à la tête d'une poignée d'hommes , osèrent affronter et vainquirent par des prodiges de valeur la puissance des Maures. Il est une époque bien plus glorieuse encore pour les portugais , celle de 1481 à i55y, appelée avec raison le siècle d'or du Portugal. C'est alors qu'on vit d'intrépides navigateurs portugais aller les premiers chercher de nouveaux mondes ;
leurs succès enflammèrent tous les esprits , la navigation prit un grand essor , on connut bientôt de nouvelles productions, de nouveaux trésors , et l'Europe se trouva comme souveraine sur tous les points du globe. Ce fut le portugais Vasco de Gama , qui , le premier , en i486 osa doubler le fameux Gap de Bonne- Espérance , et montra le chemin maritime des Indes. Quelques années après (i52o), Ma galba eus appelé par nous Magellan , autre navigateur portugais , au service du roi de Castiîle , doubla l'Amérique méridionale, et découvrit le passage de la mer Atlantique à la mer Pacifique. En i5oo, huit ans après la découverte de l'Amérique par Colomb , Pierre Alvarez Cabrai découvrit le Brésil , et les portugais furent si fiers d'être' parvenus aux antipodes , que leurs écrivains répétèrent souvent avec complaisance ces paroles emphatiques : Les portugais ont posé leur ancre à une profondeur ou n arriva jamais le génie de saint Augustin. (1) Les portugais offrirent alors au monde le spectacle d'une poignée d'européens conquérant en Asie une multitude de provinces et de royaumes , et faisant subir leur joug , non, comme les espagnols , à des peuplades
(i) Os portuguezes derâo fundo com as ancoras, onde sanlo Agostinlio nâo achou fundo com intendimento.
sauvages que la seule explosion des armes à feu renversait de frayeur , mais à des peuples valeureux que les vénitiens avaient pourvus d'armes et de munitions de guerre pour empêcher l'établissement des portugais dans l'Inde. Ils firent de tels prodiges de valeur , que le nom portugais devint la terreur de l'Orient, comme le nom romain avait été jadis celui de l'Occident. A cette époque , les belles-lettres et les sciences sacrées florissaient en Portugal , comme le prouvent les ouvrages élégans de Osorio , évêque d'Algarve , appelé le Cicéron portugais , le célèbre poème de Camoèns , et l'éclat que jetèrent au Concile de Trente les prélats et les théologiens portugais. Trois rois seulement occupèrent le trône de Portugal pendant cette période , Jean II, Emmanuel I, et Jean III , ceux qui ont montré le plus de vénération pour le Saint-Siège , et de dévouement à l'Eglise. «La grande prospérité de » leur règne, dit un historien, fut une récom- » pense temporelle du zèle de ces grands princes » pour la propagation de la Foi , à laquelle ils » travaillèrent avec plus d'ardeur qu'à l'affer- » missement de leur propre puissance. » Que les écrivains irréligieux cessent donc de nous répéter que l'abaissement et la décadence du Portugal sont dus aux principes catholiques et à l'influence de la Cour de Rome.
La gloire du Portugal commença à s'éclipser à la suite cle la malheureuse expédition et de la mort du roi Don Sébastien, en Afrique (i), sous le règne du vieux et faible Henri , roi et cardinal, dans lequel s'éteignit la première d}nastie des rois portugais. Après la mort de ce prince, le Portugal devint une province de l'Espagne, et resta durant 60 ans effacé de la liste des puissances européennes.
En 1640, la nation portugaise sortit tout à coup de son sommeil de mort , se leva comme un seul homme , s'affranchit, et plaça sur le trône la famille de Bragance : révolution d'autant plus prodigieuse , qu'elle eut lieu presque sans effusion de sang. La supériorité des portugais dans la longue lutte qu'ils eurent à soutenir avec une puissance colossale relativement à eux, les deux célèbres victoires d'Ameixial en i663 , et de Montes Claros en i665 , rendirent à ce peuple tout l'éclat de son ancienne réputation. Les princes de la maison de Bragance dont l'Espagne fut obligée de reconnaître la souveraineté , montrèrent la même piété que leurs prédécesseurs. Le premier roi de cette maison , Don Jean IV, sollicité par les hérétiques ses alliés de se sé-
(1) Défait et tué en 1578 à la bataille d'Alcaçar. {Note du Trad. )
parer de Rome , rejeta ces conseils perfides quoiqu'il dût être fort mécontent de la conduite du Saint-Siège à son égard , et voulut conserver; dans toute sa pureté la foi de ses ancêtres. Son; exemple fut suivi par ses fils , Don Alphonse et Don Pedro II, et le règne de ce dernier fut marqué par la réconciliation et l'harmonie la plus parfaite avec la Cour de Rome. Son successeur , Jean V , dont les portugais parlaient encore avec enthousiasme en 179,5, embellit Lisbonne et ses environs d'édifices aussi utiles que magnifiques , fut le protecteur des sciences et des arts , le bienfaiteur des Eglises, et mérita, le titre glorieux de très-fidhle qui lui fut donné, par l'immortel Benoît XIV. Sous son règne , le Portugal fut si florissant et si riche , qu'on pouvait appliquer à ce prince ces paroles de l'Ecriture , au sujet de Salomon : « Que de son: » temps l'argent devint commun comme les » pierres (1). Les maladies continuelles dont il fut affligé dans ses dernières années, affaiblirent son corps et son esprit , et l'ordre public reçut de graves atteintes. Dans la période comprise entre l'incorporation du Portugal à l'Espagne et le règne de Jean V , quoique les sciences et les belles-lettres fussent loin de briller de tout leur
(1) Fecit ut tanta esset abundantia argenti quanta et la* pidum. 3. Reg. x. 27.
ancien éclat , le Portugal montra cependant encore des écrivains remarquables , philosophes , historiens , théologiens , et la chaire compta plusieurs prédicateurs distingués.
Don Joseph I , fils de Jean V , hérita du respect et de la vénération de son père pour le Saint-Siège , mais malheureusement il n'eut pas la même énergie , et ce roi est compris au nombre des souverains qui sont les sujets et quelquefois même les esclaves de leurs ministres; Alors , quand par une juste punition du ciel le pouvoir tombe aux mains d'hommes ambitieux et médians , l'Écriture sainte nous apprend, par l'histoire d'Aman, les calamités qui peuvent peser sur le malheureux peuple. Le ministre qui tint les rênes du gouvernement, sous Don Joseph , fut le fameux Sébastien Carvaglio (i) ou Carvalho , plus connu en Europe sous le nom de Pombal. Arrêtons-nous quelques instans en présence de cet homme dont le nom a eu tant de retentissement.
Amis et ennemis , tous ont parlé de Pombal avec partialité. Les uns, pénétrés d'horreur en présence de ses actes de cruauté , peignent toutes ses actions sous les plus noires couleurs, et lui refusent la justice qui lui est due pour
(1) Les portugais prononcent Carvaglio.
quelques vues administratives. Les jansénistes , au contraire , et les philosophes nous le représentent comme un grand ministre , et osent même le comparer aux Ximenès , aux Sully , aux Richelieu et aux Colbert. Pour nous, nous ne le jugerons que d'après les actes de son ministère.
Sébastien Carvaglio fut homme de talens peu communs , d'un caractère fier et énergique , impatient de toute opposition , et dominé par le désir de se faire un grand nom. Lorsqu'il entra au ministère , il méditait de grands et utiles projets de réforme : il voulait faire cesser les désordres qui régnaient en Portugal depuis les dernières années du règne de Jean V , encourager le commerce et l'agriculture , mettre la marine sur un pied respectable , diminuer le poids du joug que l'Angleterre avait imposé au Portugal, et rendre plus soumise à la couronne la première noblesse de Lisbonne, qui affectait un air de hauteur et d'indépendance en présence du faible roi Joseph. L'activité intelligente et prodigieuse qu'il déploya à l'occasion du terrible tremblement de terre qui détruisit presque entièrement Lisbonne , les applaudissemens publics qu'il recueillit , lui gagnèrent la confiance entière de son souverain. Tout fléchit bientôt devant l'inflexible volonté de ce ministre , qui ,
(durant un quart de siècle , gouverna despotiquement le Portugal , ayant sous la main tous les élémens désirables pour faire prospérer cette nation. L'accomplissement des plus vastes projets aurait dû signaler son administration, s'il avait eu les qualités des grands hommes auxquels ses panégyristes l'ont comparé. Mais parmi les mesures qu'il méditait à son entrée au ministère , et qui auraient pu lui mériter le nom de grand ministre, les unes restèrent incomplètes, les autres , sans exécution , et d'autres, pour n'être pas conduites avec assez de modération , devinrent très-funestes. Il ne sut pas mettre en valeur Jes vastes terreins incultes qui couvrent près du jtiers de la surface du Portugal ; il ne sut pas non [plus retirer des colonies , et surtout de celle du Brésil, une des plus riches du monde, toutes les [ressources qu'elles lui offraient pour alimenter le ^commerce ; il ne donna aucun essor à la marine marchande , qui , en enrichissant l'Etat , lui aurait fourni une pépinière de marins habiles pour la marine royale ; il encouragea peu les beaux-arts , et laissa peser de tout son poids le joug anglais sur le Portugal. S'il abaissa la noblesse, et la rendit plus soumise à la couronne , il ne fit en cela qu'imiter le sauvage qui coupe et abat l'arbre pour en recueillir les fruits. Une seule plaisanterie sur sa personne , la moin-
dre critique de ses actes ministériels , une parole imprudente suffisait pour faire arrêter et jeter en prison les premiers seigneurs de Lisbonne.
Pombal n'avait pas besoin de faire graver sur la porte des prisons ces terribles paroles du Dante : Lasciate ogni speranza, voi ch.* entrât e ; « Vous qui entrez , laissez toute espérance : » ses victimes le savaient bien. Ainsi périrent le vicomte de Ponte de Lima, le comte d'Obidos, Don Emmanuel Sousa Calharis capitaine des gardes , aïeul du duc actuel de Palmella , et plusieurs autres personnages illustres , dont quelques-uns ne purent obtenir sur leur lit de mort l'assistance d'un médecin , ni celle d'un ministre de la religion. On ne doit pas s'étonner si les philo-, lophes et les libéraux , toujours si empressés de crier au despotisme à chaque édit d'un roi , à chaque ordre d'un ministre , se sont faits les panégyristes de Pombal. La cruauté de ce ministre envers la noblesse , sa haine contre la religion , qui le rendit le vil instrument des sectes ennemies de l'Eglise , voilà ce qui lui a mérité , dans le siècle de la philosophie et des lumières, les titres glorieux de grand homme et de grand ministre.
Pombal commença sa carrière diplomatique en.. Allemagne , et c'est à ce foyer du protestantisme qu'il apprit à haïr l'Eglise et les ordres
religieux. Dans la guerre qu'il déclara au SaintiSiége et au sacerdoce , il eut recours à des armes qui dans des mains habiles ont toujours fait les blessures les plus profondes à l'Eglise.
Après avoir donné le premier signal de la persécution contre un ordre célèbre par les services qu'il a rendus à la religion et aux sciences, il corrompit l'enseignement public dans les écoles , les universités , et surtout dans celle de Coïmbre. 11 mit entre les mains de la jeunesse des livres remplis de maximes schismatiques et tendant à l'hérésie , tels que les Dissertations historiques de Dupin (i) , et le fameux livre de Msr de Hontheim , connu sous le nom de Justin Fébronius (2). Il ouvrit l'entrée du royaume aux ouvrages des écrivains appelés royalistes, et la ferma à ceux qui défendaient l'autorité du Saint-Siège. Il ne souffrit même point qu'une seule voix s'élevât pour en défendre les droits sacrés , et il ne rougit pas de jeter dans une étroite prison un vénérable évëque , dont tout le crime était d'avoir averti son troupeau de s'éloigner des sources empoisonnées qui
(1) De antiquâ Eccleslce disciplina dissertaiiones historlcœ ; ouvrage condamné par un bref d'Innocent XI , du 22 janvier 1688.
(2) De statu Eccleslce, et légitima potestate Romani Pontifias ; ouvrage condamné par lin décret du 29 février 1764.
lui étaient offertes. Il fit imprimer et circuler des ouvrages conformes à ses principes , composés par des écrivains qui lui étaient vendus , et surtout par le fameux oratorien Antoine Pereira. Celui-ci publia divers écrits condamnés par la Congrégation de l'Index (1), dans lesquels il exalte l'autorité des évêques pour rabaisser la primauté du Pape, et attribue une si grande autorité aux souverains , en matière ecclésiastique , que sa doctrine n'est qu'une sorte d'anglicanisme. Enfin , Pombal rompit toute communication avec le Saint-Siège , et laissa pendant quelques années le Portugal dans un état de schisme. Plus tard, pour plaire à la princesse Marie, qui devait être l'héritière du trône, et peut-être aussi pour tranquilliser l'esprit du roi , il ouvrit une négociation avec Rome pour le rétablissement de la Nonciature de Lisbonne , qui fut occupée par 3Yfêr Conti , de l'illustre famille de ce nom , et petit- neveu d'Innocent XIII ; mais les intérêts de l'Eglise restèrent toujours sacrifiés , parce qu'on ne révoqua pas les lois destructives de la liberté et des immunités ecclésiastiques , qu'on ne mit aucun frein aux usurpations des tribunaux civils en matière religieuse , et que l'université de Coïmbre
(1) Sous le titre de Thèses , condamnées par un décret du 16 juin 17GG.
continua d'être la propagande des doctrines les plus perverses. Marie I, qui succéda à Don Joseph , améliora la condition du clergé , mais l'œuvre de Pombal subsista toujours. Bientôt la génération qui sous ce ministère avait fréquenté l'université de Coïmbre , envahit toutes les charges de l'Etat , propagea les maximes les plus pernicieuses, et prépara les voies aux révolutions qui déchirent aujourd'hui ce malheureux pays. On a recueilli ce que l'on a semé ; et c'est ainsi que se vérifient chaque jour ces paroles de notre divin Rédempteur : Prudentiores filii tenebrarum filiis lacis.