‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 3 sur 100 · IJS ORIGINES DE NOS RÉVOLUTIONS · texte numérisé non relu

IJS ORIGINES DE NOS RÉVOLUTIONS

Les phases diverses de la révolution en France. — 1830 et 1848. — Louis-Napoléon Ëlu- représentant du peuple. — Démission et réélection. — Les premières lueurs de l'Empire.

Quand une nation veut rompre avec son passé, se séparer de ses coutumes tradilionnelles, de ses lois fondameoUiles, pour s'engager dans la voie des réformes et se créer des institutions nouvelles, une semblable entreprise n'est point l'œuvre d'ua jour. Un long travail des esprits prépare la crise ; un elTort suprême la fait aboutir; il faut de nombreuses années pour en régler les effets. En cbercbant dans la vie des peuples, en étudiant l'histoire de leui-s transformations politiques et sociales, en suivant

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attentivement la marche de leur civilisation, on voit, effectivement, combien sont laborieuses ces évolutions qui mènent à la grandeur ou qui conduisent à la décadence.

La France traverse une de ces crises redoutables.

Il fout remonter aux dernières années du siècle de Louis XIV pour trouver les germes du mouvement politique et social qui a causé dans notre malheureux pays un si terrible ébranlement. Sous la régence et durant les longues années du règne de Louis XV, le mal s'aggrave, et déjà s'aperçoivent les premières lueurs de cet immense incendie qui, de la France, devait s'étendre à une partie de l'Europe.

Sous le régne de Louis XVI, l'idée révolutionnaire apparaît â visage découvert; elle s'affirme, elle se constitue. Les chefs du mouvement ne conspirent plus seulement, ils agissent. Ils négocient d'abord avec le pouvoir, puis lui dictent leurs lois, jusqu'au jour où, se sentant une force sufiisante pour livrer le dernier assaut, ils sapent et renversent ce vieil édifice monarchique duquel étaient sortis, pour la France, des siècles de grandeur et de prospérité.

Aucune concession, aucune soumission n'avait réussi à calmer les exigences, à prévenir l'explosion; tous les elTorts que pouvaient inspirer, à un souverain, l'amour du bien, le patriotisme le plus sincère, Louis XVI les avait tentés. Il avait compris que le mouvement qui agitait la France n'était pas de ceux qu'on réprima ; il s'était consacré à la recherche des réformes utiles; il ne reculait devant aucun sacrifice pour arriver à ce qu'il croyait être l'intérêt du pays.

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Si les promoteurs de la révolution n'eussent voulu, comme le Roi, que le triomphe du bien, le mouvement fût resté pacifique; il eût été fécond en bienfaits aH lieu d'être si prodigue en désastres; il eût ouvert une ère nouvelle de prospérité au lieu d'accumuler les douleurs et les ruines.

Mais ce ne sont point ceux qui déchaînent les passions populaires qui sont maîtres d'en régler le courant. i<es chefs de la révolution furent rapidement débordés par elle et ils ea devinrent, lour à tour, les victimes. 1793 fut le point culminant de la crise, et l'histoire, en flétrissant cette date funeste, lui a donné son véritable nom, la Terreur.

La Terreur une fois vaincue, la révolution reprenait son œuvre. Si elle cessait d'être sanguinaire, elle ne cessait point d'être, et pour longtemps, désastreuse; pour si longtemps, qu'à l'heure présente nous nous débattons péniblement encore sous les étreintes de ce mal terrible dont la fm reste toujours un problème.

Il fallait que la domination de l'idée révolutionnaire eût une puissance bien profonde pour que les gigantesques et glorieuses diversions de l'Empire n'aient point réussi é* terminer la crise. Le 18 Brumaire avait été la première revanche de l'ordre sur l'anarchie et le premier retour à la raison. Du milieu des décombres, le génie de Napoléon avait fait jaillir tout un monde nouveau. Les utopies, les idées avan-' tureuses et subversives avaient été refoulées. Les revendications acceptables de la révolution, celles qu'on eût pu, sans commotions et d'accord avec la

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royauté, introduire dans notre législalioQ, avaient pria une forme légale. A la chute de l'Empire, le frère de l'infortuné Louis XVI lui-môme reconnaissait et développait, en prenant la couronne, ce qu'on appelait les conquêtes de la révolution, et, sous ce monarque habile, la France s'essayait à la pratique de ses institutions nouvelles.

Mais on ne conduit point impunément un peuple à l'état d'efTervescence auquel il était arrivé de 1789 à 1793. Les libéraux avancés de 1815 ne se contentèrent plus d'un pouvoir où tous les intérêts étaient garantis, où toutes les libertés compatibles avec l'ordre étaient proclamées par la Charte. La révolution prenait alors le caractère qu'elle n'a plus quitté : on peut dire qu'elle jetait le masque. Ceux qui la dirigeaient, comme ceux qui se traînaient à leur suite, laissaient voir leurs véritables mobiles : satisfaire les appétits d'ambitieux de toutes classes. C'est en effet pour escalader le pouvoir que quelques ambitieux, en 1830, ont renversé le trône et c'est pour le leur arracher que d'autres, en 1848, ont brisé la couronne de Louis- Philippe et ramené notre malheureux pays à des jours d'épreuves et de douleurs.

La révolution de 1830 n'avait fait, aux yeux des masses, que substituer une couronne à une autre; le froissement de la défaite ne se rencontrait, à vrai dire, que parmi les classes élevées. Le peuple ne se -sentait atteint que dans certaines contrées particulièrement dévouées à la famille des Bourbons. La majorité de la nation restait indilTérente. Entre la Charte de 1814 et celle de 1830, il n'y avaitpas, pour

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le peuple, de difTérences appréciables ; c'était pour lui un simple changement de règne ; ce n'était point une perturbation dans ses habitudes. Les lois fondamentales de l'État restaient les mêmes ; on se sentait protégé ; on n'en demandait pas davantage. La fiii dynastique était éteinte; la soif du repos, de la paix, de la sécurité avait pris la place des opinions politiques ; les craintes éveillées par les premières nouvelles de la révolution triomphante avaient été dissipées ; la satisfaction d'avoir échappé à des éventualités périlleuses créait presque partout une véritable allégresse.

D'ailleurs, il faut bien reconnaître que la jeune génération subissait l'entraînement irrélléchi de la liberté, et que sa joie était sincère. La presse avait déjà exercé ses ravages. Les principes essentiels de notre état social étaient battus en brèche. 1789 et 1793 avaientlégué un héritage de haine contre la noblesse et le clergé ; cette haine trouvait une satisfaction dans les événements qui venaient de s'accomplir. On peut dire que 1830 était le triomphe du mal sur le bien.

En 1848, la secousse était autrement violente qu'elle ne l'avait été en 1830; on voyait tout menacé : le mot seul de République jetait une profonde alarme. On n'était pas assez loin de 1.793 pour ne pas en craindre le retour. Par excès de maladresse, les gouvernants d'alors étaient allés chercher, dans l'arsenal des mauvais jours, tout ce qui pouvait en faire revivre le souvenir. Tout faisait peur dans cette exhibition du passé, jusqu'à cette affectation plus ridicule que

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dangereuse de reprendre le vocabulaire suranné de 1793. On croyait ainsi républicanlser le pays ; on s'en aliénait la conliance. Mais on ne s'en tenait pas aux mots; on voulait reprendre la révolution là où là courageuse initiative du premier consul t'avait forcée de s'arrêter. On avait inondé le pays de commissaires qui jetaient partout la crainte et dont la plupart prêchaient les doctrines les plus subversives. Quelques députés de la gauche de la dernière Chambre et quelques républicains honnêtes avaient accepté ce mandat. Heureux étaient les départements où s'exerçait leur action préservatrice. Mais ce n'était là qu'une faible exception, et, pour ki plupart, ces agents improvisés sortaient de quelque échoppe mal famée; les uns, fruits secs du barreau ou du journalisme; les autres, simples piliers d'estaminet, orateurs de carrefours, anciens condamnée politiques. De tels hommes donnaient une triste idée du pouvoir qui les accréditait. Le Gouvernement provisoire voulait naturellement inaugurer la République avec des républicains de la veille, selon l'expression du temps; ceuxlii qui avaient été à ta lutte entendaient avoir part aux dépouilles; il fallait les subir. Ces gens à figures sinisti-es, à coutumes vulgaires, n'avaient que la violence et la menace à la bouche; ils traitaient leurs départements en pays conquis. Où ne devait pas aller le gouvernement avec de pareils auxihaires! Telle était la léllexion que l'on se faisait d'un bout àl'autre de la France.

Ln République de 1848 avait été plutôt une surprise que le triomphe de l'idée poursuivie par les

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promoteurs du mouvement. La Chambre ne voulait obtenir qu'une réforme ; les chefs de l'opposittori n'aspiraient qu'à prendre les places de ceux qui les occupaient ; mais, une fois de plus, apparaissait cette vérité que nous affirmions plus haut : ce ne sont point ceux qui déchaînent les tempêtes populaires qui sont maîtres d'en arrêter ou d'en diriger le courant. La gauche de la Chambre, qui comptait à sa tète MM. Thiers, Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne, et autres notabiUtés parlementaires, était débordée, traitée en suspecte ou en ennemie. C'était la première et juste punition de ses fautes. En quelques heures, l'escamotage était fait au proiit des audacieux.

Mais de même que la Monarchie représente et favorise l'ordre et la stabilité dans le pouvoir, de même la République amène avec elle l'etTervescence et l'instabilité. La mutabilité est son essence ; c'est sa raison d être. Sous prétexto do perfectionnement, le remaniement des instilulions est continuel ;le changement dans les doctrines les plus essentielles ellesmêmes est incessamment en question et les mutations dans les personnes suivent naturellement ces transformations. Toutes les ambitions, sous ce régime, étant de droit en éveil, une crise est à peine terminée qu'une autre crise commence. Le dogme essentiel de la République, c'est le dogme de l'àgilalion.

La crise de 1848 donnait, de cette vérité, de nombreux et successifs exemples. A peinerêmeule avaitelle triomphé à Paris, grâce à cet engin révolutionnaire d'invention moderne qu'on appelait la garde

nationale, que cette garde nationale elle-même donnait le signai de la réaction. La fameuse manifestation dite des Bonnets à poil, manifeslation sans armes et vraiment imposante, était, à l'adresse du Gouvernement provisoire, une sommation de rentrer dans les pratiques d'un gouvernement modéré. Aux emportements de la première heure, succédait alors une modération relative. M. de Lamartine avait le courage de remplacer le drapeau rouge par le drapeau Iricolore; mais, peu après, le contre-mouvement s'opérait et les journées de juin, cette immense édosion de la guerre fratricide, montraient à la France à quels périls elle était exposée, à quels forcenés elle avait affaire, à quels bouleversements les vrais républicains voulaient là conduire. Puis, après In victoire de l'armée sur l'émeute, la réaction reprenait encore le pouvoir ; c'était bien le tableau de la République et de ses incessantes vicissitudes qui se déroulait ainsi aux regards attentifs et consternés du pays.

Nous' ne dirons rien que d'absolument logique en affirmant que ces révolutionnaires de métier, ces agitateurs par tempérament et par éducation se montraient ainsi, sans le vouloir, les plus utiles promoteurs de l'Empire, les préparateurs inconscients mais efficaces de la grande journée de réaction du Deux-Décembre. Plus, en effet, nous avancerons dans ce récit et plus nous reconnaîtrons que la nomination du prince Louis-Napoléon à la Présidence, le Deux-Décembre et l'Empire lui-même sont la résultante des excès de 1848; des agitations, des émeutes qui en avaient été la conséquence naturelle, des in-

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quiélades, des angoisses qui s'étaient emparées des. esprits, du trouble enfin que la République avait jeté dans le pays. Les Faits ne sont-ils pas venus démontrer celte irréfutable vérité ! La loi du monde, celle des nationscomme celle des individus, c'est do ne point se résigner à un sort malheureux sans tenter au moins tous les eflbrts possibles pour en secouer les étreintes. On cberche avec ardeur le remède au mal ; on caresse la moindre lueur d'espérance; on la poursuit aussi longtemps qu'on croit pouvoir en faire une réalité heureuse. La France, dans sa détresse de 1848, cherchait, avec avidité, la planche de salut qui pouvait encore s'offrir à elle. La République, même humanisée par la sagesse relative du général Cavaignac, ne lui offrait que des horizons troublés ; la masse de la nation voulait, A tout prix, se séparer de celte forme de gouvernement, et elle tournait de tous côtés ses regai-ds pour essayer de découvrir un sauveur,

La préférence marquée du pays était en faveur de l'idée monarchique. Mais quelle monarchie était possible? Quel prince aurait assez de dévouement pour accepter une situation aussi grosse de périls, assez de popularité, assez de force, assez d'autorité pour triompher des difficultés inséparables d'une restauration ?

La branche aînée des Rourbons était poursuivie, dans le pays, par une série d'abominables calomnies qu'on avait réussi à faire passer dans la croyance populaire. Renverser la République au profit de la légitimité était une irréalisable entreprise. Ce

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n'était point de ce côté que pouvait venir le salut.

La famille d'Orléans descendait du trône. Les colères qui l'avaient poursuivie étaient encore tropvlvaces pour qu'on pût songer au retour de l'un de ses princes. Si capables qu'ils fussent, c'eût été une provocation ; seuls, les' enfants perdus du parti caressaient cette espérance; mais l'opinioa n'était point avec eux, et, comme on ne voulait qu'une solution pratique, comme on n'entendait agir qu'au profit du pays et nullement dans l'intérêt d'un homme ou même d'une dynastie, on écarta, d'un accord presque unanime, toute combinaison orléaniste.

Il n'élait point nécessaire de faire un grand effort d'imagination pour découvrir quelle autre dynastie pouvait donner un souverain au pays. La légende napoléonienne était encore toute vivante dans le peuple. L'éclat des victoires de l'Empire avait eu assez de puissance pour effacer jusqu'aux douleurs de sa dcfai le ; on ne parlait que des grands jours de Rivoli, do Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, do Fpiedland, de Wagram. Les acteurs de cette grande épopée remplissaient encore nos campagnes ; ils y contaient leurs souvenirs, et les enfants des générations nouvelles, en apprenant à parler, apprenaient en même temps à admirer et à glorifier Napoléon. Chaque chaumière avait le portrait du grand homme, l'image de ses batailles, les épisodes populaires de sa vie; c'était, en même temps, et la révélation des sentiments de liertc nationale, de louable patriotisme, et la traduction visible d'une préférence politique ; c'était une profession de foi.

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S'il existait un homme qui eât, dans son héritage, la mission de faire revivre l'Empire, celui-là était assuré, k l'avance, d'une immense acclamation populaire. Cet homme existait; il s'appelait Louis-Napoléon Bonaparte; il était le neveu de Napoléon et l'héritier de son trône; il était dans la force de l'âge et pouvait ainsi gouverner de ses propres mains. Le jour où le pays, qui n'avait eu jusque-là aucun intérêt à suivre sa vie, retrouva le souvenir de son existence, ce jour-lâ, Louis-Napoléon fut le sauveur indiqué, le souverain déàignc pour arracher la France aux tourmentes de l'anarchie.

Et en effet, quelle révélation plus significative peut-on trouver du sentiment populaire, que celte manifeslalion spontanée du suffrage universel au 6 juin 1848. Des élections partielles avaient lieu dans un certain nombre de déparlements ; quelques chauds partisans avaient jeté en avant le nom de Louis-Napoléon comme candidat à un siège de l'Assemblée constiiuanle, et il suffisait de cette étincelle pour faire jaillir la flamme. Quatre déparlenients, dont celui de la Seine, nommaient pour leur représentant le neveu de Napoléon et l'héritier de sa couronne! Nous n'avons pas à nous arrêter à cette première période de l'élévation de Louis-Napoléon ; il serait sans intérêt de montrer ici les ombrages qu'éveillait parmi les républicains cette faveur populaire qui allait invinciblement à lui, tes attaques, les calomnies, les persécutions qui le conduisaient à se démettre de son mandat de représenfant; nous ne voulons retenir de ces faits que la démonstration des

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vérités que ce livre veut mettre en lumière. Louis- Napoléon était bien l'homme du pays; le pays le proclamait spontanément. Et quand, plus tard, la volonté de la nation aura mis en ses mains les destinées de la France^ à ceux qui tenteraient de méconnaître la sincérité du mandat, nous n'aurions ' qu'à répondre : reportez- vous à l'élection du 6 juin! Et nous pourrions ajouter encore ; reportez-vous à l'élection du 17 septembre. Le 17 septembre 1848, en effet, de nouvelles élections partielles avaient lieu et l'héritier de la couronne impériale était encore élu, sans avoir, plus que la première fois, posé sa candidature. Mais celle fois, c'étaient six départements qui le nommaient réprésentant.

Ce jour-là, il fallait se rendre à l'évidence. Le pays allait avec entraînement à Louis-Napoléon ; la nation violentait les résistances du Prince, et, malgré le pouvoir, malgré la Chambre, elle l'arrachait à l'exil pour marquer, dans la limite permise, sa volonté de lui conBer ses destinées et de retrouver l'ordre sons son autorité. Nous prenons ainsi celte révélation à son origine; nous en suivrons le développement, et quand nous aurons à parler du Deux-Décembre, ce sera le présenter sous son véritable jour que de le montrer comme un acte de soumission à cette même volonté nationale dont les 6 juin et 17 septembre 1848 étaient les premières et éclatantes manifestations.

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