‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 4 sur 100 · L'ELECTION DU 10 DECEMBRE · texte numérisé non relu

L'ELECTION DU 10 DECEMBRE

Vote de la Conslitution de 1848. — Les candidats à la présidence de la République. — I^ (^aëralCavaignac, MM. de Ijaroarline, Raspail et Ledru-Rollin, candidats républicaine. — Le général Changarnier, M. Tbiers, le maréchal Bugeaud, lePriace Louis-NapoléoD,candidatscoati-e-révolutionnBire8, — Altitude et caractère du Prince. — I^es chars des anciens parlis se rallient à sa candidature. — Son manifeste au peuple frangaia. — Efforts stériles du Gouveraemeat pour faire élire lo général Cavaigoac. — La France au 10 décembre. Résultat de l'électioa. — Quelles conséquences il faut en tirer.

Les hommeB de iS eussent volontiers prolongé leur domination ; mais le pays .voulait en finir avec ce provisoire, et, quoique l'élection du Président de la République ne fût cependant que la confirmation de la forme républicaine elle-même, il y entrevoyait une issue pou^ sortir de l'impasse où il se sentait engagé. C'était l'occasion possible d'une manifestation de ses préférences, de l'affirmation de ses volontés. L'élection était donc attendue avec une réelle impa-

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tience. Le Gouvemeraent et l'Assemblée ne pouvaient se dérober à celle pression de l'opinion; force fut de hâter la préparation de la Constitution. Le 4 no- ■venibre 1848, cette Constitution fut votée, et l'élection du Président de la République fut fixée au 10 décembre suivant.

Bien avant la fixation de celte date, le mouvement électoral s'était emparé du pays. Le candidat des républicains n'était pas à chercher, c'était le général Cavaignac. II avait pour lui la possession d'État; il s'était révélé homme de valeur et homme de gouvernement ; il avait su mériter l'estime des honnêtes gens. Un pareil candidat augmentait les chances républicaines, car il attirait à lui beaucoup de conservateurs hésitants qui ne voyaient. point de péril à faire, sous la garantie de son autorité, l'expérience de la forme répubUcaine. Mais la Montagne n'oubliait pas la fermeté qu'il avait montrée dans la répression de l'émeute de juin; elle ne pouvait accepter celui qu'elle appelait t son bourreau »; elle résolut de por^ ter ses suffrages sur un autre candidat, sans attendre toutefois de cette tentative autre cliose que la numération de ses adhérents.

Quehjues séides de M. de Lamartine avaient bien tenté de mettre son nom en avant ; mais l'illustre poète était une grandeur déchue; il n'était pas assez avancé i)Our réunir les suffrages des intransigeants. Il avait, en février, fait repousser le drapeau rouge, signal de ralliement des républicains fanatiques ; il avait personnilié la nuance relativement modérée dans le Gouvernement provisoire, c'était un giron-

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din, et on voulait au moins un jacobin pour enseigne. On écârta M. de Lamartine.

Le vieux Raspail eût été le candidat préféré par la Montagne. Ses états de services, comme conspirateur et révolutionnaire, ne laissaient rien à désirer. Il avait bien été, jadis, élevé pour faire un prêtre; d'élève au séminaire de Carpenlras, il y était devenu professeur, mais ce méfait de jeunesse avait été lar^ gement effacé par les gages que, dans l'âge mûr, il avait donné à la démocratie. Héros de juillet d'abord, condamné politique ensuite, il avait subi, sous le gouvernement de 1830, une longue détention. Arrivé, le premier, à l'Hôtel de Ville en.l848, il y avait, le premier aussi, proclamé .la République; enfin Paris l'avait élu député en septembre 1848. C'était on respectable bagage pour les républicains de la veille et il avait toutes leurs préférences.

Mais si on avait trouvé M. de Lamartine trop pâle, on s'aperçut que Raspail était trop coloré et qu'on s'exposerait, avec un pareil nom, à un déplorable échec. C'est alors que surgit la candidature de Ledru- Rollin. Ledru-Rollin avait représenté, dans le gouvernement de février, le parti avancé; il avait toujours lutté, et avec talent, pour la cause démocratique. Son nom n'était pas une provocation autant que celui de Raspail; il accentuait, plus que celui de M, de Lamartine la préférence républicaine : Ledru-Rollin devint le candidat de la Montagne.

Le parti conservateur avait eu, lui aussi, ses hésitations. Le nom qui apparaissait comme le préféré du peuple était incontestablement celui de Louis-

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Napoléon^ mais ce nom soulevait dans la bourgeoisie, dans celle de Paris, surtout et dans le monde politique, d'assez vives répugnances. Pour les uns, le passé éveillait de sérieuses inquiétudes; pour tes autres, c'était l'avenir qui, sous son autorité, pouvait se dérober à de chères espérancep. Et cependant, chaque jour le démontrait, c'était avec le nom de Louis-Napoléon que se trouvaient les plus gros bataillons du suffrage universel.

Les politiciens, qui éprouvaient une répugnance persistante à accepter la candidature du prince, interrogeaient l'opinion-, ils espéraientl'amener à leurs répugnances d'abord et à leurs préférences ensuite. Le nom du général Changaraier avait été essayé le premier. Il avait fait les guerres d'Afrique et s'y était distingué. Il avait le commandement supérieur des gardes nationales de Paris, et, à ce titre, la bourgeoisie lui accordait ses sympathies et sa con- Qance. Mais quelle était l'opinion de M. le général Changarnier? On savait qu'il n'était pas républicain; était-il légitimiste ou orléaniste ? Nul n'avait pu le pressentir; il se gardait soigneusement d'exprimer une préférence. N'étant point l'homme d'un parti, n'ayant ni les antécédents ni l'étoffe voulue pour être l'homme d'une idée, il ne pouvait faire naître, sur son nom, un courant d'opinions. On écarta sa candidature.

Le général Changarnier écarté , on pensa à M. Thiers, ou plus exactement M. Tbiers fit penser à lui. Son nom avait acquis déjà une grande célébrité. Plusieurs fois il avait siégé dans les conseils

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du roi Louis- Philippe ; ses discoursjSes livres avaient eu un grand retentissement; il était iacontestablement l'un des hommes politiques les plus saillants de cette époque. Mais ce que ce nom représentait le plus appar«nment, c'était l'idée révolutionnaire. Le souvenir des hauts faits de M. Thiers, en 1830 et en 1848, n'était point efTacé par ses actes d'un réOMit et trop court repentir. Prendre, pour éteindre l'incendie, l'homme qui en avait allumé les premiers feux, c'était là une contradiction qui soulèverait des résistances; c'était une subtilité qui ne serait pas comprise par la masse électorale. On renonça encore à M. Thiers comme on avait renoncé au général Changamier.

Ce n'est point par oubli que nous avons omis de placer le maréchal Bugeaud au nombre des candidats du parti conservateur. C'est près du maréchal que furent faites les premières démarches; mais, avec son sens parfait, il avait jugé, longtemps à l'avance, le sort de l'élection; il avait décliné toute candidature et déclaré sa volonté d'appuyer celle de Louis-Napoléon. Le maréchal Bugeaud ne fut donc, à auoun moment, candidat à la Présidence.

C'était se méprendre sur le* conditions dans lesquelles allait 8'ei:m;ager l'élection que de penser qu'on pourrait peser sur elle, d'une façon décisive, par les moyens ordinaires, par les comités, par les influences locales, par la presse elle-même, si puissante qu'elle fût devenue. L'élection du chef de l'État ne pouvait être que la r^uUante d'un courant politique. Or

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les courants ne surgissent que dans des circonetanoes exceptionnelles. Les grands sentiments, les grands intérêts les font naître; les agissementset les efforts des partis sont impuissants à les produire. Un courant, c'est l'éclosion d'un même sentiment éprouvé spontanémwt par tout un peuple, sentiment qui' s'empare simultanément des individualités et qui les prend, une à une, pour en former un faisceau. Une idée puissante, un fait considérable, un immense désastre, un succès éclatant, la gloire surtout, dans une nation généreuse, peuvent déterminer un courant. Dans un pays comme la France, où l'imagination et l'entrainement prennent trop souvent la place de la raison, un courant peut rapidement s'établir, et s'établir au profit du mal aussi facilement que pour servir le bien ; s'il existe réellement, il défie la lutte; aucune force ne l'arrête. Cette vérité, dont nos commotions modernes ont fait un axiome, les chefs des anciens partis l'avaient méconnue en songeant au général Changarnier et à M. Thiers ; tous les agissements, toutes les intrigues, réunis à leur profit, ne pouvaient aboutir qu'à une déplorable défaite. Ni l'un ni l'autre n'avaient, dans leur vie, de ces faits éclatants qui font la gloire; ni l'un ni l'autre ne symbolisaient une idée qui fût facilement perceptible au pays. Sur aucun de ces deux noms un courant ne pouvait s'établir. Cette faveur ne pouvait appartenir qu'à Louis- Napoléon. L'origine de sa maison, c'était la gloire; sa signification la plus apparente, c'était la restauration d'un régime monarchique, le retour de l'Empire. L'espérance qu'il

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portait avec lui ee résumait en un mot : o'élatl le salut.

Hais pour les légitimistes et les orléanistes, <]ue d'objections n'y avait-il pas à faire contre une (elle candidature ! Ils ne jugeaient ni prudent ni possible d'engager la lutte à leur profit direct; ce qu'ils voulaient, c'était, à la fois, empéclier l'afiérmissemeot de la République et réserver l'avenir ; c'était par conséquent éviter l'élection du général Cavaignac, et trau< ver, pour lutter avec avantage contre lui, uncandidat qui eût, dans l'opinion, une force suffisante. Le doute n'était plus possible, le Prince était le candidat par excellence. Mais, avec lui, l'avenir que rêvaient ces Konan^istes n'était>il pas compromis?

Si ce nom de Napoléon était une force, il était en méam temps un péril ; que serait l'avenir entre les mains du Prince devenu chef de l'État? Si ces mêmes monnrchiatas voulaient renverser le général Cavaignac et la République avec lui, ils ne voulaient, à aucun prix, servir de marchepied à un Président qui pût faire souche dynastique, à un prétendant qui pût, par sa valeur, son habileté et l'autorité qu'il prendrait sur le pays, substituer, un jour, une couronne à son pouvoir passager.

Par ses origines et par ses aspirations, Louis-Napoléon était sans doute an prétendant; mais un examen approfondi de l'ensemble de sa situation oonQrmait-il réellement les appréhensions que son nom pouvait éveiller? Le pays verrailril en lui l'étoffe d'un souverain? Le Prince avait-il les qualités nécessaires pour conquérir le rang suprême? Le pou-

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âO MÂIIOIBBS SUR LE SBCOtfll UIPHtE

voir, en ses mains, serait-il une condition de force et un levier favorable A ses desseins? Serait-il au contraire une épreuve funeste, et deviendrait-il la ruinedes ambitions qu'on devaitlui supposer? Telles étaient les questions que se posaient les chefs des partis. Les opinions étaient très partagées ; la controverse était des plus vives. L'impression qui domina, et que M. Thiers contribua à faire accepter, fut celle-ci : le Prince est un honnête homme, enclin aux illusions, plus près des rêves que de la réalité. Élevé dans l'exil, étranger aux mœurs, au tempérament] du| pays, il n'a aucune des conditions qui permettent de prendre de l'autorité. La science du gouvernement lui fait défaut ; il sera contraint, dès lors, de recourir aux lumières des homnjes expérimentés. Il parait accessible aux conseils et l'influence peut ainsi s'acquérir facilement sur son esprit. En résumé, il semble fait pour la subordination plutôt que pour la résistance ; on peut en faire un instrument, et on n'a point à redouter sa prépondérance.

Que le Prince l'ait ou non voulu, que cela ait été le fruit d'un calcul ou la conséquence de sa nature laissée à elle-même, toujours est-il que ses rapports avec les hommes politiques de l'époque entreliurent, au lieu de les dissiper, les illusions qu'ils s'étaient faites sur son compte. Ses allures étaient d'une extrême modestie ; elles dénotaient la timidité. Le plus souvent il écoutait, et toujours avec un sourire encourageant. L'expression de son visage était la mélancolie; elle autorisait à supposer, en lui, une

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sorte de naïveté politique, l'iDdifFéreace plutftt que la résolutioa. Il paraissait apprendre au commerce des autres; la vérité, c'est qu'il observait et s'initiait à un rôle où tout était nouveau pour lui. Quelque Nestor des andens partis tentait-il d'affecter, vis-à-vis de lui, un air de protection et de supériorité, il ne semblait point s'en apercevoir. Il ne voyait que ce qu'il voulait voir, il ne se soumettait pas, mais il se dérobait. Essayait-on de pénétrer son sentiment, de savoir l'accueil qu'il faisait à un conseil donné, à une opinion émise, on cherchait en vain à rompre son silence s'il tenait à le conserver ; on avait alors de lui ime parole aimable au lieu d'une réponse. Sa douceur et sa bienveillance étaient telles qu'elles interdisaient l'insistance. S'il le jugeait opportun, il se replaçait à son rang de prince, de fils de roi, d'héritier d'un grand trône, sans faire, cependant, rien qui fût réellement appréciable pour l'œil le plus exercé. Sa nature, en cela, le servait merveilleusement, et il pouvait ainsi se grandir, quand besoin était, sans qu'on pût jamais lui prêter une pensée hautaine. Les égards qu'il montrait aux hommes considérables qui l'approchaient faisaient croire à diaorn d'eux qu'il était, de sa part, l'objet d'une préférence personnelle. On quittait le Prince croyant avoir fait, sur son esprit, une impression décisive et avoir conquis à la fois son amitié et sa confiance. C'est bien cette conviction qu'emportèrent, de leurs entretiens avec Louis-Napoléon, les grands du jour, MM. Thiers, MoIé, Changamier les premiers. Dans leurs rapports ultérieurs avec lui, ce

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tfi WKHOIRBS SUR LE 6BC0HD UPIRE

fut, à la fois, et la cause de leur faiblesse et la raison de sa supériorité.

Pour les présomptueux de cette pléiade polîtic[ue, le Prince fut longtemps un homme de peu de portée. Pour les observateurs plus attentifs, il resta une énigme. Peu de personoes, à coup sûr, oseraient prétendre qu'elles ont, dés le début, pénétré celte impénétrable nature; beaucoup de ceux-là mêmes qui, plus lard, ont vécu près de lui n'ont réussi à se former qu'une opinion incomplète sur son compte. Le temps, les grandeurs, le mouvement considérable qui se ût autour du Prince, devenu Empereur, ne modifièrent sensiblement ni ses apparences premières, ni sa nature elle-même ; son instruction, déjà solide, se compléta par la pratique des hommes et des choses ; les manifestations de sa pensée prirent un caractère d'élévation qui devint la véritable éloquence ; ses proclamations, ses discours du tréne, toujours ses œuvres personnelles, montrent en lui le profond penseur et l'homme d'État philosophe. Son imagination ne subit point l'effet ordinaire de l'âge : elle resta son principal écueil, et c'est à la prédominance trc^ exclusive de cette faculté, au culte exagéré qu'il avait pour les inspirations qni venaient d'elle qu'on doit attribuer les fautes principales de son règne. Il conserva toujours sa répugnance pour le conseil et le contrôle, et si, malgré sa tendance instinctive à résister à toute domination, il unit par en subir, et des plus pernicieuses, il fallut, à ceux qui surent prendre cet ascendant sur lui, une extrême habileté ou, plus exactement, l'usage exagéré de ces

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moyens trop, souvent iafailttbles près des trônes, la louange et l'adulation.

Président ou empereur, Louis-Napoléon ne se départit jamais de sa douceur, de sa bienveillance, ni surtout de sa bonté qui resta le trait saillant de son caractère; il ne se délit pas plus de son indifl'érence, et l'opiniâtreté qu'on rencontra parfois en lui ne devint point, à vrai dire, cette réelle fermeté qu'on s'est plu à lui croire. On verra plus tard que si ces hautes qualités n'étaient pas dans les habitudes ordinaires de son esprit, il sut les trouver aux heures solennelles. Dans les graves événements, on put admirer son sang-froid et sa complète possession de lui-môme. Dans les dangers suprêmes, en face de ta mort, on le trouva toigours impassible et courageux jusqu'au dédain du péril. L'histoire ne placera pas celte ligure à un rang ordinaire ; si elle a, pour certains actes du Prince que nous verrons devenir l'Empereur Napoléon III, des sévérités, sur lesquelles il ne nous conviendrait pas de donner ici l'éveil, elle aura de justes hommages pour les grands côtés de sa nature; elle fera la part des temps, des difficultés inextricables au milieu desquelles Louis-Napoléon a commencé, conduit et terminé son règne, et elle ne pourra méconnaître cette incontestable vérité, que, de 1849 à 1870, la France a trouvé, par lui, plus de vii^ ans de prospérité.

Il faut louer la clairvoyance de ceux qui ont su entrevoir cet heureux horizon au milieu des obscurités de cette époque troublée de 1848. Ce sont ces perspectives pressenties qui rallièrent à la candida-

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S4 MÊMOIEISS SUR LE SECOND EHPIRX

ture du Prince tous les hommes de bonne foi qni plaçaient l'amour du pays, la volonté du salut bien avant tout intérêt de parti. Des calculs divers, des considérations de toutes sortes, mais surtout l'entraînement qui se révéla dans le pays, ânirent bientôt par mettre le nom de Louis-Napoléon au-dessus de toute discussion possible. Les chefs des anciens partis monarchiques le comprireat, et, pour éviter d'être traînés à la remorque de cet immense mouvement d'opinion, ils se résolurent, de bonne grâce, à en revendiquer la direction et se placèrent ouvertement à sa tête. Sans eux, l'élection du Prince n'eu était pas moins certaine, car les masses acclamaient son nom ; mais il y aurait ingratitude à méconnaître que l'appoint des chefs monarchistes contribua â élever le chiffre de la majorité. A mesure qu'approchait l'élection, ils se montraient plus assidus près du Prince. MM. Bert7er, Mole et Thiers surtout.. Le moment était venu, pour Louis-Napoléon, de s'adresser au peuple. Un manifeste était nécessaire pour préciser nettement les conditions dans lesquelles se produisait sa candidature.

C'est de ce jour que datent les premiers nuages entre Louis-Napoléon et les chefs de la majorité de l'Assemblée. Sans assez de précautions peutêtre, ils s'étaient appliqués à indiquer d'abord au Prince le langage qu'il devait tenir à la Nation; puis, du conseil donné à titre général, on en était venu à eu formuler les termes. Dans ce groupe de hautes notabilités, chacun s'était cru autorisé à remettre au Prince un projet de manifeste. Le Prince

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acceptait ces communicatioas avec on bienveillant sourire qui le dispensait d'une parole dont on eût pu faire usage. Ce silence de Louis-Napoléon ne laissait pas que d'éveiller quelques préoccupations dans l'esprit de ses nouveaux conseillers. Le moment de la publication du manifeste approchait. Le jour vint enfin où Louis-Napoléon convoqua ces hommes, illustres à des titres divers, qui, depuis quelque temps, se groupaient autour de lui ; parmi eux se trouvaient MH. Thiers, Barrot, Berryer et Mole.

Si peu nombreuse que fût celte réunion, l'impwtance des questions qui allaient s'y traiter lui donnait an caractère de solennité; chacun attendait avec anxiété la lecture du Prince. Mais les premiers mots de cette lecture devaient être une déception pour ceux qui avaient pris la peine d'élaborer un projet de manifeste. Bien avant les conseils qu'on avait prodigués au Prince, son manifeste était prêt ; il était son œuvre exclusivement personnelle. Louis-Na.poléon y résumait ses pensées et ses tendances; il y affirmait ses volontés, et on va voir qu'il y donnait d^à, par l'élévation de son langage, la mesure de sa valeur comme politique et comme écrivain.

Le manifeste était ainsi conçu :

Louis-Napoléon Bonaparte à ses concitoyens.

c Pour me rappeler de l'exil, vous m'avez nommé représentant du peuple ; à la veille d'élire le premier magistrat de la République, mon nom se présente à vous comme symbole d'ordre et de sécurité.

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86 UBHOIRES SUR LE SBCOND SUPIRS

€ Ces témoignages d'une confiance si honorable s'adressent, je le sais, bien plus à mon oom qu'i moimême, qui n'ai rien fait encore pour mon pays; mais plus la mémoire de l'Empereur me protège et inspire vos sufTrages, plus je me sens obligé de vous jaire connaître mes sentiments et mes principes. Il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque entre vous et moi.

■ Je ne suis pas un ambitieux qui rêve tantfitl'Empire et la guerre, tantôt l'application de théories subversives. Élevé dans les pays libres, à l'école du malheur, je resterai toujours fidèle aux devoirs quem'imposeront vos suffrages et les volontés de l'Assemblée.

« Si j'étais nommé Président, je ne reculerais devant aucun danger, devant aucun sacrifice pour défendre la soi^été si audacieusement attaquée ; je me dévouerais tout entier, sans arrière-pensée, à l'afTer^ missement d'une république sage par ses lois, honnête par ses intentions, grande et forte par ses actes. Je mettrais mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon successeur le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli.

c Quel que soit le résultat de l'élection, je m'inclinerai devant la volonté du peuple, et mon concours est acquis d'avance à tout gouvernement juste et ferme, qui rétablisse l'ordre dans les esprits comme dans les choses; qui protège efllcacement la religion, la famille, la propriété, bases éternelles de tout état social; qui provoque les réformes possibles, calme les haines, réconcilie les partis et permette ainsi à la patrie inquiète de compter sur un lendemain.

■ Rétablir l'ordre, c'est ramener la confiance, pour-

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L'iLICnOM DU 10 DÉCEHBRE S7

voir par le crédit à l'insafBsance passagère des ressources, restaurer les finances.

« Protéger la religion et In famille, c'est assurer la liberté des cultes et la liberté de l'enseignement.

■ Protéger la propriété, c'est maintenir l'inviolabilité des produits de tous les travaux, c'est garantir l'indépendance et la sécurité de la possession, fondements indispensables de la liberté civile.

t Quant aux réformes possibles, voici celles qui me paraissent les plus urgentes.

( Admettre toutes les économies qui, sans désorganiser les services publics, permettentla diminution des impôts les plus onéreux au peuple ; encourager les entreprises qui, en développant les richesses de l'agriculture, peuvent en France et en Algérie donner du travail aux bras inoccupés-, pourvoir à la vieillesse des travailleurs par des institutions de prévoyance ; introduire dans nos lois industrielles les améliorations qui tendent non à ruiner le riche ou profit du pauvre, mais à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tous.

« Restreindre dans de justes limites le nombre des emplois qui dépendent du pouvoir et qui souvent font d'un peuple libre un peuple de solliciteurs; éviter cette tendance funeste qui entraine l'État à exécuter Ini-môme ce que les particuliers peuvent faire aussi bien et mieux que lui. La centralisation des intérêts et des entreprises est dans la nature du despotisme. La nature de la République repousse le monopole.

■ Enfin préserver la liberté de la presse de deux

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Se UEiioniKS sur le second khpirb

excès qui la compromettent toigours : l'arbitraire et sa propre licence.

« Avec la guerre, point de soutagcmml à nos niaux. La paix Berait donc le plus cher de nos désira. La France, lors de sa première Révolution, a été guerrière parce qu'on l'avait forcée de l'être. A l'invasion elle répondit par la conquête. Ai^jourd'huiqu'eUe n'est pas provoquée, elle peut consacrer ses ressources aux améliorations pacifiques, sans renonce^ à une politique loyale et résolue. Une grandenation doit se taire ou ne jamais parler en vain.

■ Songera la dignité nationale, c'est songer à l'armée, dont le patriotisme si noble et si désintéressé a été souvent méconnu. Il faut, tout en maintenant les lois fondamentales qui font la force de notre organisation militaire, alléger et non aggraver le fardeau de la conscription. 11 faut veiller au présent et à l'avenir, non seulement des officiers, mais aussi des sous-ofîiciers et des soldats, et préparer aux hommes qui ont servi longtemps sous les drapeaux une existence assurée.

c La République doit être généreuse et avoir foi dans son avenir ; aussi, moi qui ai connu l'exil et la captivité, j'appblle de tous mes vœux le jour où la patrie pourra sans danger faire cesser toutes les proscriptions et effacer les dernières traces de nos discordes civiles.

■ Telles sont, mes chers concitoyens, les idées que j'apporterais dans l'exercice du pouvoir, si vous m'appeliez à la Présidence de la République.

« La tâche est difficile, la mission immense, je le

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L'ÉLBCTtOir DU 10 DÉCKMBRB 39

Baia 1 mais je ae désespérerais pas de l'accomplir en conviant à l'œuvre, sans distinction de parti, les hommes que recommandent à l'opinion publique leur haute intelligence et leur probité.

« D'ailleurs, quand on a l'honneur d'être à la tête du peuple français, il y a un moyen iniaillible de faire le bien : c'est de le vouloir.

< Louis-Napoléon Bonapartb. »

La lecture de ce manifeste avait été écoulée avec un religieux silence ; elle avait éveillé une véritable surprise et découvert des horizons tout nouveaux. Le Prince était un homme, un penseur profond, un politique habile ; nul doute ne pouvait plus exister à cet égard, et les illusions de M. Thiers s'étaient envolées à chacun des mots qu'il venait d'entendre.

Tout convaincu que fût Louis-Napoléon de la valeurdesesdoctrines, de l'excellence de son langage, il fut le premier à provoquer la controverse. Il allait au-devant de la critique et des conseils avec la . ferme intention d'en faire son profit s'il les Jugeait fondés. Le fond ne souleva que de courtes observations et plntAt des réserves que des critiques. Quant à la forme, on fut unanime i en faire l'éloge. Quelques mots tout au plus pouvaient, disait-on timidement, gagner à être remplacés par d'autres qu'on indiquait avec déférence. Le Prince défendait ses expressions avec courtoisie, mais avec insistance ; il en expliquait le sens et la portée, et on unissait par tomber d'accord avec lui.

Un mot pourtant eut, plus qu'il n'en valait la

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40 IIÉMOIRBS SUR IX SICOND BKPIRK

peine, les honneurs de la discussion. C'était le mot f d'ailleurs > placé en tdte de la dernière phrase. On conseillait au Prince de retrancher ce mot < d'ailleurs » ; on le jugeait inutile; grammaticalement on le condamnait. Mais le Prince tenait à son mot ; il en expliquait l'opportunité et finalement il repliait son manifeste, indiquant ainsi que la discussion était close. Les félicitations de convenance et quelques mots sur des faits généraux terminaient la séance. Le lendemain, le manifeste était affiché sur tous les murs de Paris ; il était bien celui dont, la veille, Louis-Napoléon avaii donné la lecture, et le mot < d'ailleurs > y avait conservé sa place (1).

Nous trouverons peu de contradicteurs, parmi ceux qui peuvent reporter leurs souvenirs à cette époque, en affirmant que l'appel du Prince à la nation produisit sur elle un favorable effet. Il accélérait encore la marche de cet irrésistible courant qui portait le Prince au pouvoir.

Le 10 décembre, le peuple français allait aux urnes. Ce n'était pas une élection, c'était une immense acclamation de Louis-Napoléon. Et cependant l'armée des fonctionnaires était à son poste ; elle soutenait le choc avec intrépidité. Préfets, sous-préfets, agents de toutes sortes, déployaient le zèle le plus ardent ; les instructions écrites et verbales étaient

(1) Toua ces détails, sur la réunioa dont nous parlons toi, Bont d'une rigoureuse exaclitude ; ils nous ont été donnés, il y a de louguea années déjà, par un des personnages qui assistaient k cette réunion.

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L'àLBcnon du 10 dëckmbrb 41

multipliées. C'était, au profit du général Cavaignac, la candidature ofOcielte dans toute sa vivacité. L'Assemblée elle-même participait à ce mouvement ; la grande majorité de ses membres se livi-ait, dans les départementa, à la propagande la plus active. Les représentants vantaient, à l'cnvi, les mérites du chef du pouvoir exécutif, et l'éloge en était facile, car il en était digne. Mais, nous l'avons dit, la lutte est impossible contra un véritable courant d'opinion. Le courant était avec Louis-Napoléon. Des communes entières marchaient au scrutin, drapeaux et tambours en téta, aux cris de Vive Napoléon ! et de Vive TEmperearî des feux de joie étaient préparés en vue d'un succès certain.

Le résultat du vote était celui-ci :

Suffrages exprimés 7,317,344

Louis-Napoléon Bonaparte 5,434,226

Le général Cavaignac 1,448,107

Ledra-RoUin 370,119

Raspail 36,9S0

de Lamartine 17,910

Le général Changarnier 4,790

Voix perdues 12,600

En France et en Europe, ce résultat causait une profonde impression. Les chifires et les conditions de la lutte y étaient l'objet de naturels commentaires. De quelle imposante et concluante manifestation en effet la France ne donnait-elle pas le spectacle I En face d'un gouvernement qui voulait

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4S IttelHIlBS SUR LE BKCOND KMPIRE

imposer au pays et la forme républicaine et l'élection, comme chef de la République, de celui qui était déjà placé à sa tète, la nation, fiera de son droit, se levait presque unanime, et, secouant hardiment toutes les contraintes qu'on tentait de faire peser sur elle, elle écartait le candidat dont le nom impliquait la confirmation de la République et elle lui préférait un prince, chef héréditaire d'une dynastie française, comme pour préciser plus énergiquement ses tendances.

Pour voir, dans ce vote, toute sa signification monarchique, il faut reconnaître encore que l'élection n'était nullement engagée comme une question de personnes, mais exclusivement posée, au contraire, comme une question de principes. Il ne faut pas oublier que le général Gavaignac, alors chef du pouvoir exécutif, candidat à la Présidence de la République, écarté parle scrutin dy 10 décembre, outre qu'il avait pour lui tous les profits d'infiuence que donne la possession de l'autorité, se recommandait à la fois à la confiance du pays par sa sagesse, par son honorabilité, par sa haute probité et par les gages qu'il avait donnés au parti de l'ordre dans les terribles journées de juin; tandis que le prince, qui lui était préféré, était, comme homme, inconnu du pays et s'il avait pour lui le souvenir légendaire du dief de sa maison, il avait, en même temps, contre lui les hasardeuses entreprises de Strasbourg et de Boulogne.

Le 10 décembre donc, ce que voulut le paysan élevant au pouvoir le prince Louis-Napoléon, ce fut,

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à la fois, et condamner la République, dont une année d'expérience avait suffi pour démontrer tes périls, et afOrmer, dans la mesure ingénieuse de son droit, la volonté d'une restauration monarchique.

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