‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 40 sur 100 · NOS DERNIÈRES CONFÉRENCES · texte numérisé non relu

NOS DERNIÈRES CONFÉRENCES

Le projet de loi sur la respoaeabililé du Président de U République. — Nouveaux agiasomeuts des partis. — Les résolultouB qu'ils nous commandeut. — Les coulisses parlementaires. — La presse. — Les sociétés secrètes. —

' Deux discours de Louis- Napoléon. — MM. de Saint Arnaud, Magnan, de Pei'sîgny et de Morny. ^ M. de Moray désigna pour le minislère de l'intérieur. — Notre conTéreace du 1" décembre à l'Elysée.

Le soir même du 11 novembre, nous étions appelés à l'Elysée. Le général de Saint Arnaud et moi, nous examinions rapidement avec le Prince ce qu'il y avait à faire. Pour la nuit, nous n'avions qu'à surveiller les menées de nos adversaires. Le lendemain nous devions, dans un entretien nouveau, arrêter les mesures que commandait la situation.

Avant de me rendre à l'Elysée, le 18 novembre, j'avais reçu déjà un rapport m'informant des dispositions dans lesquelles étaient les vaincus du scruiia de la veille. Si quelques-uns avaient subi le décou-

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27â llfllOmES 6UR LE SECOND EMPIRE

ragement qu'engendre souvent la défaite, les plus violents ne Taisaient au contraire que redoubler d'ardeur, A peine un de leurs projets avait-il été condamné par la ChambrOj qu'ils songeaient de nouveau à surprendre d'elle, une mesure, une résolution, un acte quelconque qui pût servir de base à leur action.

Par une singulière coïncidence, le jour même où se discutait la proposition des quesleurs, le 17 novembre, avait été déposé, sur le bureau de l'Assemblée, le projet de loi élaboré par le Conseil d'État sur la responsabilité du Président de la République. Dans ce projet, et à côté de ce projet surtout, on ■espérait retrouver l'occasion qui venait d'échapper. On avait nommé sans retard une commission; on y avait fait entrer les adversaires déclarés du Prince, et on voyait déjà poindre ts revanche possible de la journée du 17 novembre (1).

On comptait bien, celte fois, attirer une partie au moins des membres de la gauche; on s'apprêtait, pour assurer cette conquête, à tous les sacrifices exigés. Les intrigues parlemeniaii-es et la conspiration reprenaient donc parallèlement leur cours, et avec plus d'activité que jamais.

(I) La commission chargée de l'examen du projet de loi sar la l'eBpanaabililé des dépositaires de l'aulorité publiqueavait élé nommée le 2S novembre iSH. Elle élail ainsi composée :

i" Bureau, M. Michel (de Bour^'ea); 2', Dupral (Pascal); S', Creton; i*, Béchard ; 5', Ci-émieux; 6*, Berryer; T, Janvier; 8', Mouet ; 9", Arngo (Emmanuel); )0», Duraure ; H*, de Gambarel de I^eyral ; 12*, Jules de Lasleyrie ; IS*, DaFraisse; 14«, de Laboulie; 15*, Pradié.

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NOS DEHNIBRES COnFBHKNCGâ tlS

Tous ces manœuvres nous étaienl révélées, et il était d'autant plus nécessaire de les suivre attentivement qu'elles n'étaient pas le seul péril que nous avions en face de nous.

Si les monarchistes, ou plutôt les meneurs de la droite songeaient à s'emparer du pouvoir, les démagogues, pour lesquels ces projets n'étaient pas un mystère, jugeaient, avec raison, que cette tentative était inséparable d'une collision violente. Une fois la lutte engagée, les premiers coups de fusils tirés, l'armée séparée peut-èire en deux camps, tout ne pouvait-il pas sortir d'une semblable conflagration? Elles sociétés-secrètes faisant alors appela toutes leurs forces, un immense embrasement ne pouvaitil pas permettre â la Révolution un nouveau jour de triomphe?

Il ne pouvait à coup sûr se produire, pour, les démagogues, une occasion pliis propice de prendre les armes que celle d'une insurrection commencée par les monarchistes; aussi les plus avisés de la Montagne se montraient-ils prévoyants quand ils cherchaient à calmer les impatiences de leurs amis, des réfugiés de Londres surtout, qui voulaient profiter de l'agitation provoquée par les dernières séances de l'Assemblée pour tenter un mouvement général.

Parmi les réfugiés de Londres, un grand nombre vivait dans une extrême misère ; les secours venant de France diminuaient chaquejour; les ressources du parti étaient consacrées, de préférence, à des achats d'armes et de munitions, et les besogneux expatriés

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repoussaient avec humeur les conseils de patience. Leur exaspération était arrivée h un tel point qu'ils avaient signiQé à ceux qu'ils appelaient • les temporisateurs du parti > leur volonté d'agir et de préparer au besoin une prise d'armes sans leur concours. Des délégués avaient été expédiés pour préparer l'aclion à bref délai.

Nous avions à Londres, au sein même de la colonie révolutionnaire française, toute une police secrète qui nous tenait informés des faits et gestes de ces conspirateurs. Leurs départs nous étaient toujours signalésà l'avance, et nous pouvions ainsi, ou les faire arrêtera leur arrivée, ou les faire tenir en rigoureuse observation, ce qui nous permettait souvent de découvrir ceux de leurs complices qui nous étaient inconnus.

La conspiration de Londres et celle de la province se donnant la main pour préparer un soulèvement, les impatients de la droite de l'Assemblée rêvant de leur côté une agression, devions-nous demeurer longtemps sous le coup de ces menaces? Je ne le pensais pas pour ma part, et dans notre réunion du 18 novembre, je demandais que nous missions sans retard à exécution nos projets primitivement arrêtés. Le général de Saint Arnaud se montrait encore plus impatient d'en finir, et la date du jeudi SO novembre, que je proposais, était acceptée avec empressement par lut. Le Prince, sans nous donner la raison de sa préférence, penchait pour une date plus éloignée de quelques jours. Il parlait de la semaine suivante, et sur son désir le jour choisi était le mardi 25 novembre.

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NOS DERHiàRBS coifrfauRicss 275

Nous préparions tout pour agir à cette date, quand, le samedi matin, noua étions appelés de nouveau à l'Elysée. Comme nous voyions le Prince isolément chaque jour, cette convocation collective nous faisait pressentir qu'il avait encore modifié ses projets pour le jour de l'action. Il nous demandait eflectivement un nouvel ^oumement et nous proposait le mardi S décembre. Le mardi 2 décembre devint le jour arrêté.

Disons, avant d'en finir avec ce détail, que le vendredi S8 novembre, le Prince nous proposait encore de reculer à la semaine suivante la date arrêtée. Nous ne pouvions consentir à de semblables ajournements. Tout était prêt, la nécessité d'agir devenait chaque jour plus pressante. Un incident imprévu pouvait devenir le prétexte d'une émeute; les sociétés secrètes étaient en permanence et commençaient leurs distributions d'armes et de munitions ; le général Changarnier, lui>méme, était vivement poussé par les enfants perdus de la Chambre à prendre l'ofTensive; il avait parlé du A décembre comme date possible de sa prise d'armes, il importait de ne pas nous laisser prévenir et de conserver les avantages de l'ofi'ensive. Nous insistâmes donc pour que rien ne fût changé à nos dernières résolutions, et finalement te Prince céda. Le 2 décembre demeura la date irré\'ooablement arrêtée.

Nous avons dit ce qui se passait à la Chambre, ce qui se méditait dans les conciliabules de toutes nuances; nous avons révélé ce que nous préparions à l'Elysée; complétons ces données en parlant des

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La presse s'associait naturellement à ce mouve-

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\ esprits, elle en excitait t'ardeur. Chaque '^s de^ feuilles qui servaient de bannières ii \ poussaient à la lutte; leurs articles \iient la poudre. Au milieu de ces 'ves, l'opinion s'émut particulière- ■»ie le journal le Constitulioiinel *^ -.6, en tête de ses colonnes.

^ ^vait cet article en lui-même

.oore de cette circonstance que son ae Cassagnac, passait, à juste titre, pour .e directement ses inspirations à l'Elysée. Le . nnce l'avait souvent chargé de préparer l'opinion dans le sens de ses projets. L'article de l'éniinent écrivain était considéré comme une préface du Coup d'État. Son titre : « Les deux Dictatures ■ résumait, à lui seul, la grande question pendante.

« Il ne s'est jamais autant brassé de conspirations, disait M. de Cassagnac, autant préparé de coups de main qu'en ce moment dans les régions élevées de la société et parmi les chefs des anciens partis. Les ambitieux, les factieux ne veulent pas que l'ordre se rétablisse, que le travail se rassure, que les affaires se relèvent, si la société, sauvée et raffermie, doit échapper à leurs plans de domination et d'exploitation. Ils se résignent à voir encore les nies de Paris dépavées, les étrangers en fuite, les boutiques fermées, l'émeute chantant le Ça ira! les popalalions épouvantées par les prédications des clubs, ils se résignent à tout, excepté à voir périr leur imporlance.

f Nous avons déjà échappé par miracle à plus

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d'une de ces révolutions de serre chaude préparées dans trois ou quatre salons politiques, délibérées dans des bureaux de journal, nouées dans les couloirs parlementaires : les mii^cles sont rares, et il serait téméraire d'y compter.

■ La France peut se réveiller demain, après-demain, tous les jours, au bruit formidable d'un écroulement universel ; il faut au moins, si elle périt sous des ruines, qu'elle sache qui les prépare et d'où elles viennent. Nous ne dirons rien qui ne se dise tout haut dans le monde politique, et nous ne sommes pas tenus à plus de discrétion que les conspirateurs.

■ Lundi dernier, il y a huit jours ai^ourd'hui, on a été à l'épaisseur d'un cheveu de la guerre civile. Lee partis qui se disputent le pouvoir avaient jeté dans l'Assemblée une proposition ayant pour objet moins encore de donner une armée au pouvoir législatif, que de jeter de l'indécision, du désordre dans les troupes, et de fournir à un général audacieux l'occasion et le moyen d'entraîner un régiment. Si l'Assemblée avait eu la faiblesse de prendre seulement en considération la proposition qui lui était soumise, on lui eût subitement arraché un acte d'accusation. Les conspirateurs avaient préparé leur coup de maio; armés d'un vote plus ou moins concluant, plus ou moins explicite, ils auraient arrêté les ministres en pleine séance, et si ce début avait été heureux, ils auraient immédiatement essayé d'enlever le Président.

« Mais, comme on doit le supposer, le Président

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NOS DERNIÈRES CONFÉHBHCES 279

de la République et ses amis sont médiocrement disposés à se laisser escamoter;les assaillants eussent donc été accueillis à coups de fusil, ou mieux encore ; et la bataille s'engageait dans les rues immédiatement. Ce résultat a été possible jusqu'à sept heures et demie : le vole de l'Assemblée l'a fait évanouir. Certainement rien n'est plus insensé, plus monstrueux, plus criminel qu'un tel dessein; il n'en est pas moins la vérité pure; et il n'est personne dans le monde politique qui en ignore les détails.

( Cette conspiration flagrante, incessante contre le Président de la République a pour auteurs des hommes parlementaires, chefs avoués du parti légitimiste et du parti orléaniste, profondément divisés entre eux, mais unis par la haine commun^, que leur inspire l'élu du 10 décembre. Elle est organisée depuis dix-huit mois; etdu tempsoùun général notable occupait les Tuileries, il se tint dans ses salons des réunions^d'faommes politiques considérables, réunions où l'on mit en délibération d'arrêter Louis-Napoléon Bonaparte et de le mettre à Vincennes. Il ne saurait y avoir à ce sujet aucun doute : un ancien premier ministredeLouis-Philippe,quiassistaità ces réunions, avertit le Président de la République de ce qui se

tramait contre lui Les conjurés ont pour but

decréer une dictature, agissant avec l'appui et sous le contrôle de l'Assemblée actuelle, qui se prorogerait indéflniment et se déclarerait Convention. Le dictateur est désigné par tout le monde: c'est M. le général Changarnier. >

M. de Cassagnac terminait son article par cet

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avertissement sigiiiricatif sous sa phinte «... Le pouvoir, qui a la garde et la responsabilité de l'ordre, est, comme bien on le pense, instruit de leurs desseins et de leurs menées ; et, quoiqu'ils ne la sentent pas, ils ont chacun la main ferme et résolue de la justice toujours suspendue à un pouce de leur collet. >

Si jamais un article produisit une sensation profonde, ce fut à coup sûr celui de M. de Cassagnac; il y avait mis tout son talent, toute sa verve, il avait parlé en homme politique, on voyait déjà en lui ce lutteur intrépide qui devait plus lard, à la tribune de la Chambre, se montrer le défenseur éloquent des grands principes conservateurs.

Si les journaux dévoués à l'Elysée tenaient ce langage et se faisaient l'écho des honnêtes gens pour demander qu'on enflnit avec les menaces incessantes dirigées contrôle gouvernement de Louîs-Napoléwi, les feuilles démagogiques ne se faisaient pas faute de prêcher la guerre civile, de demander une prise d'armes prochaine et de créer ainsi une ardente surexcitation.

A cescauses d'agitation, il s'en ajoutait une autre, qui, pour Paris, devenait une sérieuse complication. Paris avait à nommerun représentant à l'Assemblée nouvelle; l'élection était fixée au 30 novembre. L,es réunions publiques permises dans la période électorale étaient chaque jour le théâtre des déclamations les plus subversives. J'avais dû faire fermerplusîeurs de ces clubs improvisés, celui notamment qui se tenait à la barrière de Fontainebleau , et j'avais livré à la justice ces orateurs de carrefours qui prêchaient ou-

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KOS DSRKtàlŒS COKPÉnE?iCES 281

vertement les doclrines les plus incendiaii>es. J'avais pris éjiplement un arrêté pour interdire une autre réunion qui se tenait à la barrière des Martyrs et où accouraient en foule les démagogues des faubourgs avoisinants. Malgré cet arrêté, une réunion avait eu lieu dans ce môme local : 1500 socialistes y assistaient. J'avais été obligé d'employer la force pour metlre un terme aux scènes scandaleuses dont cette réunion était le théâtre; mes agents s'étaient acquittés courageusemont de leur mission, et, malgré la résistance des principaux meneurs, force était restée à la loi. Mais c'était chaque jour de semblables tentatives de révolte contre l'autorité, etchaque jour aussi c'étaient des arrestations nouvelles de distributeurs d'armes et de préparateurs trop zélés du soulèvement projeté. Commeon le voit, l'agitation était partout: elle était dans la presse, elle était dans le peuple, elle était dans les sociétés secrètes ; mais 1» où elle se manifestait avec l'ardeur la plus vive, c'était incontestablement au sein de l'Assemblée.

Si du 31 octobre 1849 à ce mois de novembrel851, la lutte, malgré quelques éclats, avait été lente entre Louis-Napoléon et le Parlement, on a vu qu'elle avait subitement revêtu un caractère d'extrême intensité. C'est que le temps pressait, c'est qu'on approchait de l'échéance fatale de 1852, et qu'on ne voulait, dans aucun camp, en braver les hasards. Si les partis se préparaient à tenter enfin l'effort suprême d'où pouvait .sortir leur triomphe, Louis-Napoléon voulait sauver le pays, et l'heure était venue pour lui de se dévouer à cette grande cause.

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Nous avons dit quel prix attachait le Prince, et à juste raison, à ce que le secret absolu fût gardé sur ses projets réels, sur ses procédés d'action, sur la date de leur exécution ; mais le silence qu'il demandait à cet égard et qu'il s'imposait à lui-même n'était point incompatible avec des allusions sans précision à ce qu'il pourrait faire un jour. Ces allusions souvent répétées avaient, au contraire, dérouté l'opinion. Aux approches du moment décisif, il reprenait encore l'un de ses thèmes favoris qui consistaità rassurer le pays sur ses destinées, à affirmer, comme il l'avait fait à Dijou, sa confiance en l'avenir.

Aux officiers des régiments nouvellement arrivés à Paris, le Prince disait :

• En recevant les officiers des divers régiments de l'armée qui se succèdent dans la garnison de Paris, je me félicite de les voir animés de cet esprit militaire qui fit notre gloire et qui aujourd'hui fait notre sécurité. Je ne vous parlerai donc ni de vos devoirs ni de la discipline. Vos devoirs, vous les avez toujours remplis avec honneuf, soit sur la terre d'Afrique, soit sur le sol de la France; et la discipUne, vous l'avez toujours maintenue intacte à travers les épreuves les plus difficiles. J'espère que ces épreuves ne reviendront pas ; mais si la gravité des circonstances les ramenait et m'obligeait de faire appel à votre dé< vouement, il ne me faillirait pas, j'en suis sûr, parce que, vous le savez, je ne vous demanderai rien qui ne soit d'accord avec mon droit reconnu par la Constitution, avec l'honneur militaire, avec les intérêts de la patrie ; parce que j'ai mis à votre tète des hommes

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NOS DERKlàRES CO^frÉREHCES S8S

qai ont toute ma confiance et qui méritent la vôtre; parce que si jamais le jour du danger arrivait, je ne ferais pas conune les gouvernements qui m'ont précédé, et je ne vous dirais pas : < Marchez, je vous ■ suis; ■ mais je vous dirais : ■ Je marche, suivez- < moi! *

Un tel -langage avait pour résultat de donner conflance à l'armée, de rassurer les honnêtes gens, et surtout d'intimider, bien plus que d'avertir, les ennemis de Louis-Napoléon.

Aux exposants français de l'exposition universelle de Londres le Prince disait, le S5 novembre :

« En présence donc de ces résultats inespérés, je dois le répéter : comme elle pourrait être grande, la France, s'il lui était permis de vaquer à ses véritables affaires et de réformer ses institutions, au lieu d'être sans cesse troublée, d'un côté par les idées démagogiques, et de l'autre par les hallucinations monaf chiques I

c Les idées démagogiques proclament-elles une vérité? Non. EHIes répandent partout l'erreur et le mensonge. L'inquiétude les précède, la déception les suit, et les ressources employées à les réprimer sont autant de pertes pour les améliorations les plus pressantes, pour le soulagement de la misère.

< Quant aux hallucinations monarchiques, sans faire courir les mêmes dangers, elles entravent également tout progrès, tout travail sérieux.

■ On lutte au lieu de marcher. On voit des hommes, jadis ardents promoteurs des prérogatives de l'autorité royale, se faire conventionnels aTin de désarmer

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i&i UÉUOIHEfi SUR LE SECOND EHPIHE

le pouvoir issu du suffrage populaire. On voit ceux qui ont le plus soulTert, le plus gémi des révolulions, en provoquer une nouvelle, et cela dans l'unique but de se soustraire au vœu national et d'empêcher le mouvement, qui transforme les sociétés, de suivre un paisible cours. Ces effoi-ls seront vains. Tout ce qui est dans h nécessité des temps doit s^accompîir. »

La transparence de ces derniers mois était saisissante, et, causant de ce discours avec nous le soir à l'ÉIysée, le Prince se demandait lui même s'il n'en avait pas trop dît. Si l'émotion qui r^nait dans Paris eût pu s'accroître encore, ces paroles l'eussent â coup sûr augmentée.

La fièvre politique et l'agitation révolutionnaire étaient devenues tellement ardentes que nous crûmes, un instant, avoir reculé à une date trop éloignée l'accomplissement de nos projets en en fixant l'exécution au 2 décembre. J'avais à grand'peine, par l'intermédiaire de l'agent de conliance du général Changamier, fait pénétrer dans son étroit conclave quelques paroles destinées à atténuer la vivacité de ses alarmes; mais on restait en éveil, et on poursuivait activement les préparatifs de combat. Nous étions arrivés péniblement ainsi au 30 novembre, jour où devait avoir lieu, à Paris, l'éleciion d'un député. L'éleciion s'était passée sans désordre. (I) Deux jours seulement nous séparaient du â décembre. Le moment était venu de traiter de nouveau

(1) M. Devinck, membre du Coaseil municipal de Paris, et caudidat conservateur, avait été élu par 59,9^ voix. L'oppoeilion s'était abstenue.

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NOS DERNIÈRES CONFÉRE.HCBS tif5

la queslion ministérielle. II y avait, à ces derniers moments, moins de danger de l'agiter qu'à Tépoque à laquelle nous nous en étions, pour la première fois, occupés. Les résistances du Prince furent les mêmes ; il avait vu de près, dans ces récentes crises, les hommes sur lesquels il élnit naturel qu'il jetât les yeux ; presque tous conseillaient des solutions paciliques et chimériques, ce qui signifiait assez clairement qu'ils redoutaient le recours à la force etqu'ils déclinaient à l'avance l'offre de s'associer à une action ainsi engagée.

Étant donné qu'il n'y aurait pas de ministère constitué à la première heure du 2 décembre, il paraissait au moins nécessaire qu'il y eût un minisire de l'intérieur pour servir d'intennédiaire entre le Prince et les préfets et pour transmettre à la province les nouvelles de Paris. Après de longues hésitations, le choix du Prince s'était définitivement arrêté sur M.deMorny. Quel dernier effort d'adresse et d'insistance avait-il fait pour réussir? Je ne l'ai pas su. Le ministre de la guerre et moi apprîmes ensemble que M. de Morny serait notre troisième collègue dans cette grande journée, et que le Prince le lui avait annoncé lui-même quelques instants auparavant,

La trinité d'action se trouvait donc définitivement arrêtée. Sous la haute direction de leur vaillant maître^ MM. de Saint Arnaud à la guerre, de Morny à l'intérieur, de Maupas à la Préfecture de police, devaient, le â décembre, aborder la solution de ce grand problème social que posait la date de 1852.

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286 HÉUOIRES SUR LE SBCOKO EUnitE

Date sinistre! Menace à échéance Oxe, qui paralysait le commerce et l'industrie, ruinait le crédit et en'rayait l'Europe attentive à nos convulsions ; date de douleur et de sang, si nous eussions laissé sonner la dernière heure du pouvoir présidentiel et déborder ces hordes démagogiques; date de délivrance, si nous parvenions ii sortir triomphants de cette grande entreprise que le cœur du Prince avait courageusement conçue.

Nous avons eu souvent déjà à parler de ces hommes qui, par leur conseil ou par leur action, furent, au Deux-Décembre, les auxiliaires du Prince, MM. de Saint Arnaud, de Momy, de Persigny et Magnan. Quelques mots ne seront pas ici sans intérêt sur chacun d'eux.

Le général de Saint Arnaud est un des hommes dont le nom vivra dans l'histoire. L'Afrique avait été pour lui la terre promise, il y avait trouvé cent occasions de montrer sa bravoure et ses remarquables aptitudes militaires. Son avancement avait été rapide et mérité. Le maréchal Bugeaud, dont le jugement faisait loi, avait prédit au général de Saint Arnaud les plus hautes destinées.

Après une expédition brillante en Kabylie, il était appelé à un commandement important dans l'armée de Paris, celui de la deuxième division occupant toute la rive gauche de la Seine. Du jour où cette situation lui fut confiée, on vit en lui le futur et prochain ministre de la guerre, le ministre de la solution, !e ministre du Coup d'État.

Pour Paris, pour le monde politique, te général de

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NOS DBRHiàREa CONrÉRBNCES 287

Saint Arnaud était une figure nouvelle. On l'étudiait avec curiosité. Il ne cherchait point à se dérober à celle sorte d'inquisition ; tl restait naturel, ouvert et enjoué comme le faisait son caractère. On ne mit pas longtemps à reconnaitre ce que valait l'homme; il conquit rapidement de nombreuses sympathies.

Le général avait tout pour plaire ; sa physionomie pleine de charme refléteiit la finesse de son esprit ; sa vive intelligence se révélait dans le moindre entretien; tout en lui sentait la supériorité. Ce qui frappait d'abord, c'était son allure décidée. On voyait un homme sûr de lui et habitué au succès. Dans les discussions importantes, le général de Saint Arnaud voyait toujours le côté élevé des choses. Son âme était pleine de grandeur, il l'a montré dans les événements qui ont illustré son nom. Nul n'avait à un plus haut degré les qualités nécessaires à la tâche qu'il devait accomplir. Courageux, résolu, il voyait, sans la moindre émotion, l'heure du péril arriver. 11 savait merveilleusement attirer à lui ; le désir de lui plaire et de le seconder était un stimulant pour ses subordonnés. En peu de temps il avait, on peut dire, l'armée de Paris dans la main; elle avait confiance, elle était prête à le suivre, il pouvait hardiment la mener au combat.

Le général Magnan était digne de figurer à côté du général de Saint Arnaud. Il faut avoir vu el connu le général Magnan pour juger, à sa valeur, cette nature d'élite. Son abord sympathique inspirait la confiance. Sa parole nette respirait la franchise. Sous one grande bonhomie qui le rendait accessible à

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tous, on sentail l'autorité. Il n'intimidait pas, et cependant il imposait le respect. Bon, affectueux et tendra avec les siens, il était adoré de ceux qui partageaient sa vie, il était sincèrement aimé de tous ceux qui avaient, avec lui, des rapports d'intimité.

Comme soldat, le général Magnan était favorablemeot jugé par ses frères d'armes ; ils le proclamaient l'un des meilleurs manœuvriers de l'armée. Il avait l'esprit d'organisation ; il savait l'art militaire, et si les circonstances l'eussent placé en face de grandes guerres, il eût été à la hauteur d'importantes situations. Il avait les qualités que demande le commandement en chef, la science , le coup d'ceit, la rapidité de décision, la volonté, le courage et jusqu'à cette beauté martiale qui ajoute toujours au prestige que donaent les qualités morales.

A ces deux illustres soldats était réser\-ée l'action militaire; mais à côté de l'action il y avait le conseil. Parmi les hommes qui avaient encouragé vivement le Prince dans la voie d'une solution décisive comme celle qui se préparait, il faut placer en première ligne le comte de Persigny.

Les jugements portés sur M. de Persigny sont généralement empreints ou d'un excès de faveur ou d'un excès de sévérité. Tantôt on le représente comme le fécond inspirateur du Prince dans les joui-s heureux de l'Empira, tantôt on ne veut voir en lui qu'un brouillon politique, l'homme des aventures et des combinaisons ténébreuses.

II faut prendre dans l'une et dans l'autre de ces deux appréciations pour arriver à la vérité.

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NOS DERHiiRIS CONrÉflBKCES S80

La nature de M. de Persigny sortait à coup sûr àe l'ordiaaire; mais elle offrait les bizarreries les plus étranges. Les grandes inspirations, les pensées lumineuses se révélaient chez lui à côté des plus surprenantes utopies. M. de Persigny était ainsi un conseiller souvent précieux à entendre, mais non moins périlleux à écouter. On pouvait puiser les éléments d'une résolution utile dans le nombre des combinaisons que lui suggérait tout incident politique; mais il était prudent de n'accepter son conseil que sous la réserve d'un examon attentif et d'un contrôle rigoureux. Dédaigneux de la pratique, à laquelle il resta étranger dans tout le cours de sa carrière, il se complaisait dans l'élucubration de théories de toutes natures et recherchait les sujets les plus abstraits.

Les préférences de son esprit avaient toujours été pour ta politique; il réfléchissait sans cesse aux grandes questions d'État et, pour tout événement à prévoir, il avait trouvé, dans ses méditations, une solution qu'il exposait volontiers à quelques fidèles admirateurs. Il s'exprimait alors avec une extrême ardeur, avec une sorte d'éloquence de croyant, et il était en effet, même dans ses erreurs, un croyant sincère et passionné.

Dans de graves conjonctures, il était homme de ressources, si le hasard voulait que la circonstance fut de celles sur lesquelles il avait une théorie toute prête. Le convier à l'examen d'un fait imprévu, c'était s'exposer â des appréciations hasardeuses. M . de Persigny était un homme qu'il fallait attendre, qu'on

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trouvait à ses heures, mais qu'il fallait rarement interroger. Ce n'est rien dire de trop que d'affirmer qu'il eut parfois de véritables éclairs de génie politique, il en fit profiter le Prince et le pays, et on y trouve les causes de son élévation; mais, comme lou( est contraste dans cette étrange nature, à côté des services qu'il put rendre se placent des fautes regrettables dont eurent à souffrir également le Prince et le pays.

Sa physionomie respirait la tristesse; il s'isolait volontiers, même au milieu de la foule, et ne donnait, d'ordinaire, son attention qu'à un entretien qu'il avait provoqué. Son humeur était souvent fantasque, et ce fut pour lui la source de difticultés fréquentes. La moindre contrariété, le moindre ombrage le conduisaient à des emportements excessifs qu'il était impuissant à maîtriser. Il en souffrait plus que tout autre dès qu'il avait retrouvé le calme, car il était bon, bienveillant, généreux, et s'il avait causé quelque' froissement, il recherchait avidement l'occasion d'en elTacer la trace. M. de Persigny avait été élevé à l'école des privations et (lu malheur; il avait connu les peines de l'exil et de la captivité; il avait noblement subi ces épreaves par amour pour son Prince, pour son idée et pour son pays. Il avait la foi de l'Empire. Aux temps où l'Empire ne semblait être qu'une vision chimérique, il le voyait apparaître comme l'inévitable conséquence (les agitations que traversait la France. Courageux jusqu'à la téméWté, il avait montré qu'il était prêt à donner sa vie pour aider au triomphe de sa cause.

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Un mot définit l'homma : M. de Persigny était ua epôlre.

M. de Morny est jugé de façons fort diverses: favorablement par ceux dont l'opinion ne put se faire que sur certaines apparences, tout autrement par ceux qui le virent de près, et qui purent conserver, vis-à-vis de lui, leur liberté d'apprécÏBtion.

Elevé par d'autres que ses auteurs, il n'eut point, dans son enfance, ces précieux exemples do la famille, ces leçons du premier âge qui vous suivent, à votre insu, dans tout le cours de l'existence, se retrouvent au milieu même des plus rudes orages et secourent, aux dernières heures, pour aider à faire, quand on n'ya pas songé plus tôt, une soudureentre le commencement et la fin de la vie.

Livré à lui-même pour la direction de ses études, pour le choix de sa carrière, il dut subir les hésitations naturelles à la jeunesse. Il effleura tout : la littérature, tes arts, les sciences, l'économie politique, et réussit à garder une teinte superricielle de chaque chose.

Arrivé à l'âge d'homme, il quitta ses études abs* traites. On lui avait, de bonne heure, conté, sur sa niissance, de quoi faire rêver un enfant. De ces rêves, restait, pour lui, une ambition sans limites, le désir de briller et d'arriver à tout prix. Il crut d'abord trouver la renommée dans la carrière militaire, et se montra brillant officier en Afrique; mais, à moins d'un inérile transcendant, la gloire est longue à venir dans le métier des armes; le jeune Morny ne voulut pas s'exposer à l'attendre et demanda à l'în-

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dustrîe cette sorte de notoriété à laquelle la fortune peut permettre de prétendre. Il subissait là une illusion. L'industrie n'improvise pas l'opulence; elle la donne, comme récompense, à de longs elTorts, à de patientes et sages combinaisons. La spéculation seule peut faire riche en unjour,saufâ faire, le lendemain, expier ses largesses, à son favori, par la ruine ou le déshonneur.

M. de Momy ne voulut voir devant lui que de riantes espérances ; il quitta l'industrie pour la spéculation et vint demander à la Bourse de se charger de son avenir. Paris devint son centre d'action, et la députation, qu'une chance heureuse avait placée sur sa route, lui permit de donner à ses entreprises le piédestal de la politique. Il prit, vite et au complet, toutes les coutumes modernes. Son temps se partageait entre les dissipations du monde élégant et les relations beaucoup moins distinguées des faiseurs d'affaires auxquels il demandait cette fortune qu'il cherchait à édifier. Avec ces sortes de gens, il réussissait, non sans eftorls, à quitter la moi^e, peu explicable d'ailleurs, qu'il croyait devoir à Sii naissance ; il affectait la bonhomie et gagnait sensiblement à se montrer sous cet aspect.

Le comte de Flahaut avait pour M. de Morny l'affection la plus tendre ; il avait veillé sur sa carrière politique et le faisait profiler de son patronage. C'est sur ses conseils que M. de Morny, malgré la faveur dont il avait joui près des princes d'Orléans, chercha à se faire place dans l'intimité de Louis- Napoléon. Après avoir été orléaniste ardent, sous le

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gouvernement de Juillet, M. de Morny se Qt ainsi Ijonaparliste aux premières lueuTs des hautes destinées du Priace. Il devint l'un de ses assidus, et nous avons vu à l'aide de quels efTorts il était arrivé il se faire accepter pour son ministre. Dans cette haute situation, il fit preuve de courage, de sens et de finesse; mais l'expérience et le savoir politique lui faisant défaut, il resta, comme homme d'Ëtat, audessous de ce qu'il eût pu être, si des antécédents plus sérieux l'eussent préparé au rôle que lui donnaient les circonstances. Le Prince le jugeait ainsi, et de plus, malgré tout ce qu'on a pu dire, il ne rainiait pas, ce qui explique le peu de compte qu'il lenaît souvent de ses avis.

Mais M. de Morny savait que la principale condition d'importance était, à celle époque comme sous tous les gouvernements personnels, la faveur du chef de l'État; aussi mit-il toute son habileté à faire croire k son crédit, et il y réussît. Il dut ainsi son importance moins à son mérite qu'à sa dextérité.

Une opinion très accréditée est que M. de Morny exerça, sur les destinées de l'Empire, une inlluence salutaire. Tel n'est point notre sentiment. S'il se montra courageux au Deux-Décembre, d'autres que lui, dans le poste qui lui fut confié, eussent porté, sans défaillance, cet enviable fardeau. S'il sut prendre, sur le Corps législatif, une réelle innuence, son adresse et sa courtoisie en furent sans doute les principales causes ; mais, en ces temps où il pi-ésidait cette assemblée, être ainsi le délégué du Chef de l'État, suffisait pour exercer un ascendant

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presque irrésistible. Il fit, en tous cas, expier cruellement au Prince les services qu'il put lui rendre, en se faisant, dans un but de popularité, l'un des promoteurs de plusieurs de ces néfastes réformes auxquelles la France doit ses malheurs. M. Emile Ollivier eut, en efî'et, originairement M. de Morny pour principal complice dans cette campagne funeste qui aboutît à la liberté mal réglée de la presse, et à la loi sur les réunions publiques.

M. de Morny causa encore à l'Empire un grave préjudice moral. Dans ce naufrage de principes auquel nous assistons, il en est cependant quelquesuns qui surnagent. Si on ne les applique pas assez pour soi, on les veut chez les autres. C'est ainsi que l'opinion, en France, exige, chez ceux qui gouvernent, le désintéressement et le détachement de toute entreprise industrielle, de toute spéculation. Les spéculations aventureuses de M. de Morny n'eurent point pour seuls effets d'atteindre sa situation, leur retentissement fut tel que l'opinion en prit ombrage. EUle crut trouver, dans ces agissements, comme un symptôme révélateur. Les ennemis du gouvernement ne manquèrent pas d'exploiter cette erreur, et là où il ne fallait voir qu'une défaillance individuelle, ils s'appliquèrent à montrer une décadence morale dans les hautes sphères du pouvoir.

Pour être exact, on pourra dire de M. de Morny : il fut homme de haute élégance et de rare savoirfaire; il fut courageux toujours, habile et puissant à ses heures; il fut aventureux ef compromettant en affaires ; mais son nom et ses actes ont eu un grand

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relentissement. C'était soq ambition ; il eut la satisfaction de l'atteindre. ~

On s'explique aisément quelles difficultés avait soulevées, dans les préliminaires ministériels, te nom de M. de Morny; mais l'heure n'était plus aux questions de personnes. Dans la journée du 1" décembre, M. de Momy assista, pour la première fois, à l'une de nos réunions; le Prince, le général de Saint Arnaud et moi l'initiâmes aux détails d'exécution depuis longtemps résolus; puis noua arrêtâmes un point qui, pour moi, avait une importance décisive.

Le préfet de police a de tout temps occupé, en fait, dans le haut personnel gouvernemental, un rang â peu près égal à celui des ministres. Mais, quoique dans la pratique, le pouvoir exécutif, sous la royauté comme depuis, l'eût rendu, dans une certaine mesure, indépendant du miaistère de l'intérieur en l'admettant, chaque jour, au travail direct avec le Chef de l'État en dehors du ministre, ce dernier n'en restait pas moins hiérarchiquement son chef, pouvait lui donner ses ordres et par conséquent paralyser sa volonté et son initiative à un moment donné. En présence des circonstances graves que nous allions aborder, une semblable situation offrait de réels dangers; une large part de responsabilité devait peser directement sur moi ; je devais exiger mon indépendance absolue, mon entière liberté ' d'action. Le Prince le comprit ainsi, et M. de Morny ne fit aucune objection à me voir dégagé de son autorité. Il ne devait d'ailleurs entrer en fonctions que le 2 décembre, à six heures un quart du matin,

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4U6 JIÉUOIRES SUH LE SGCOHD EUFIRB

et à celte heure, le Coup d'État devait être entièrement accompli si le succès couronnait nos espérances.

J'avais également à prendre mes mesures pour m'affranchir de la suprématie du pouvoir militaire. Nous devions agir sous l'empire de l'état de siège. Or, l'état de siège enlève immédiatement aux autorités civiles la plus notable portion de leurs attributions, les fait passer aux autorités militaires. Pour me rendre les pouvoirs que ta loi devait me ravir, il nous parut qu'il suffisait d'un acte du ministre de la guerre, qui renonçât, en me les restituant, aux attributions dont le saisissait te fait seul de la proclamation de l'état de siège. Le général de Saint Arnaud comprit que rien ne devait entraver ma marche, il accepta et signa une formule de délégation qui avait pour but d'établir expressément la nature de nos rapports réciproques.

Celle pièce était ainsi conçue;

« Le Ministre de la guerre, » Vu le décret de mise en état de siège de la première division militaire, t Arrête :

■ Nous déléguons, au préfet de police, tous ceux de ses pouvoirs que l'état de siège lui enlevait.

■ Paria, le 2 décembre, i85l.

« Le Ministre de la guerre, « A. DE Saint Arnaud. »

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