‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 76 sur 100 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Ouverture des Chambres. — Remaniement du minielére. — Origine de l'hostilité de M. de Peraignjr. — Lea dangers de la sincéritâ. — Voyage du Prince-Présideat. — La aénatus-coneulte du 1 novembre 1852. — Le plébiscite du 22 novembre. — Le acmtiu. — L'Empire est rétabli.

Le S9 mars, le Priac&-Pré8Îdent ouvrait la prenùôre session des Chambres et mettait ainsi en vigueur cette Constitution qui était son œuvre. Dans un magnifique langage, il rappelait au pays quelle tâche il venait d'accomplir et à quels mobiles il avait obéi. « La dictature que le peuple m'avait confiée cesse aujourd'hui, > disait Louis- Napoléon, t Les choses vont reprendre leur cours régulier. C'est avec un sentiment de satisfaction réelle que je viens proclamer ici la mise en vigueur delà Constitution; car ma préoccupation constante a été non seulement de rétablir l'ordre, mais de le rendre durable, en dotant la France d'institutions appropriées à ses besoins > c Aussi, lorsque, grâce au concours de

n,g,t,7.dt,'G00glc

604 MEMOIRES SUH LE SECOND IMPIRE

quelques hommes courageux, grâce SQTloat â l'éaergique attitude de l'année, tous les périls furent conjurés en quelques heures, mon premier soin fut de demander au peuple des institutions. Depuis trop longtemps, la société ressemblait à une pyramide qu'on aurait retournée et voulu faire reposer sur son sommet ; je l'ai replacée sur sa base. »

Nulle image plus heureuse ne pouvait définir, en quelques mots, la transformation qui venait de s'accomplir; aussi des applaudissements frénétiques montraient-ils au Prince que sa pensée était celle de tous ceux qui l'écoutaient.

Après les nombreuses créations qui avaient marqué la période de la Dictature, il restait peu de mesures législatives urgentes A proposer aux Chambres. Leur session fut de courte durée ; elle permit cependant de conduire à bonne fin quelques travaux utiles. Va fait considérable résultait de ces premiers rapports entre les grands pouvoirs de l'État ; c'était la confiance réciproque. Si plus tard on eut à regretter, de la part des Chambres, trop de condescendance pour la Couronne, ce n'était encore, à cette heure, qu'un concours sympathique et spontané traduisant une complote conformité de vues et de sentiments.

Dans une situation politique redevenue si paisible, le pouvoir, s'il avait ses labeurs, était exempt de ces préoccupations incessantes au milieu desquelles on avait vécu durant les dernières années ; il avait, à certains points de vue, un incontestable attrait, aussi les portefeuilles étaient-ils l'objet de nombreuses convoitises.

n,g,t,7.dt,'G00glc

l'empire 605

Les gonvernemeata absolus, ou ceux qui s'en rapprochent dans leur fonclionnement, n'échappent pas plus que les gouvernements parlementaires aux compétitions personnelles. Si ta forme de ces luttes diffère, leur but est le même. Pour les uns, la satisfaction de posséder le pouvoir est le principal mobile qui pousse à le conquérir; pour les autroij, le but est de se fortifier, en tant que parti ou groupe politique, par des adjonctions sympathiques. L'intrigue est trop souvent, dans ces entreprises, le moyen auquel on demande le succès.

Quelle était celle de ces causes qui déterminait, dés le 28 juillet 1852, un remaniement du cabinet du 22 janvier ? Nous ne j ugeons pas qu'il soit nécessaire de nous expliquer sur ce point. Le Moniteur annonçait le 28 juillet les nominations suivantes :

M. Drouyn de Lhuys était nommé ministre des affaires étrangères, en remplacement de M. le marquis de Turgot.

M. Fould succédait, au ministère d'État, l'i M. le comte de Casabianca.

M. Magne remplaçait M. Lefebvre-Duruflé aux travaux publics et au commerce. Les trois ministres sortants étaient appelés au Sénat.

J'avais pu pressentir, au moment où s'agitaient ces questions de modiCcations du cabinet, quelle était la cause principale de l'hosliitté, chaque jour plus vive, que je constatais chez mon collègue M. de Persigoy. Il avait usé de tout son pouvoir pour me faire passer au ministère d'État et avait employé, près de moi, toute son insistance pour me déterminer à accepter

n,g,t,7.dt,'G00glc

606 MÉMOIRES sua LB BSCORD SMPIHB

ce poste. Il faisait luire à mes yeux l'honneur d'être placé, hiérarchiquement, le premier parmi les ministres. Tel était, en etTet, le rang qui était donné au ministère d'État, comme pour relever, par un honneur illusoire, l'absence d'une importance efTective. Si épineuse que fût la mission que je remplissais au ministère de la police générale, si dangereux pour moi que fussent les eHorts que je tentais pour rendre cette mission profitable au gouvernement et au Prince, je préférai l'importance politique, avec ses périls, à une haute sinécure où j'eusse pu jouir à l'aîse des douceurs du repos et de la sécurité. Je restai donc à mon poste, et c'est de ce jour que mou collègue de l'intérieur, qui comptait bien, si j'eusse accepté le ministère d'État, faire entrer dans ses attributions le ministère de la police générale, c'est dece jourque M. de Persigny, désespérant de m'amener à une permutation qui facilitât l'accomplissement de ses projets, entreprit contre moi une guerre à outrance. Il s'allia, pour me renverser, à mes ennemis dont mes fonctions augmentaient chaque jour le nombre. Les sentiments du Prince à mon égard rendaient diiTicile mon éviction pure et simple. Il fut convenu que la campagne serait conduite sur le terrain de la nécessité de supprimer le ministère de la police générale, comme garantie à donner au pays du retour absolu de la tranquillité. On se mit à l'œuvre, et mon souvenir ne se reporte pas sans une certaine fierté à cette croisade acharnée dirigée contre moi. Elle avait à sa tète tous les hauts spéculateurs du monde politique. J'avais plus d'une fois dévoilé leurs

n,g,t,7.dt,'G00glc-

l'ehfirb 607

agissements, etj'avais fréquemment déjà ressenti les effets de leur courroux. [1 est heureusement pour les âmes hoonêtes, dans l'accomplissement d'un semblable devoir, une consolante satisfaction, c'est de voir sévèrement flagellés par l'opinion les gens dont on s'est ainsi fait des adversaires et des détrac-' teurs. Cette satisfaction me fut amplement réservée. Mais ces légères agitations politiques ne s'étendaient qu'à un cercle restreint ; le pays en ignorait les causes ; il ne leur accordait aucune importance ; il jouissait, avec délices, de la somptueuse prospérité qui prenait chaque jour un nouvel essor. Il lui restait cependant une vague préoccupation : le pouvoir n'avait encore qu'une durée limitée, et ce mot de République, quoique le mot seul en restât, gênait sa quiétude et arrêtait sa complète expansion. En toute circonstance, le peuple manifestait sa volonté tenace de revenir à l'Empire. Une occasion fut offerte BU Prince-Président de constater, par lui-môme, à quel point étaient ardents les vœux de la nation de consolider, sur sa tète, le pouvoir qu'elle lui avait ' déjà deux fois donné. De tous les points de la France, les adresses arrivaient au Chef de l'État pour solliciter sa visite. Les villes principales envoyaient des députations à l'ÊIysée pour appuyer leurs demandes. Le Prince résolut d'accéder à ce désir et d'entreprendre, cette fois, un long voyage qui lui permettrait de visiter plusieurs contrées où il n'avait pu encore se rendre. Bourges, Moulins, Lyon, Marseille, Nîmes, Toulouse, Bordeaux, telles devaient être ses principales étapes.

n,g,t,7.dt,'G00glc

€08 UUtOIRKS SUR LE SECOND EUPIHB

Le 14 septembre 1852, le Prince quittait Paris; il avait voulu avoir constamment deux de ses mi-! nistres avec lui. Le général de Saint-Arnaud et moi l'accompagnions au début du voyage. Bourges était la première ville où le Prince devait trouver en sa présence, à la fois, des forces militaires importantes et un grand concours de populations. Si convaincu qu'on fût partout en France de l'accueil sympathique qui attendait le Chef de l'État, on n'en avait pas moins une réelle impatience de voir sous quelle forme se produiraient les manifestations du sentiment public. A ce point de vue, et comme signal surtout pour les départements qu'allait traverser le Prince, ce qui se passeraità Bourges devait avoir une importance décisive.

Dans leur Histoire Populaire de l'Empereur Napoléon III, MM. de Cassagnac donnent, à ce sujet, tin intéressant récit de ce qui se serait passé entre M. de Persigny, ministre de l'intérieur, et M. Pastoureau, préfet du Cher. Ce dernier, mandé par son chef, aurait reçu de lui, â t'insu du Prince, les instructions nécessaires pour que le Chef del'Ëtat fût salué, par les populations, des cris de Vive l'Empereur ! L'élan étant ainsi donné par les maires et les municipalités, il n'était pas douteux que les masses ne s'associassent à la manifestation. Cette anecdote est empruntée par MM. de Cassagnac aux mémoires inédits de M. le duc de Persigny. Il faut dire que la sollicitude du ministre de l'intérieur était exagérée, car il ne faisait doute, pour personne que le Prince ne fût accueilli partout par une immense explosion

n,g,t,7.dt,'G00glc

de sympathies pour le rétablissement de l'Empire. L'élément civil avait, à coup sûr, le rôle important dans la réception à faire à Louis-Napoléon ; mais l'accueil de l'armée avait également son intérêt. Sans doute, ses sentiments étaient connus; l'armée voulait l'Empire, elle le voulait plus encore que le peuple, si c'était possible; mais elle n'avait pas, comme les populations, son entière liberté pour manifester ses sentiments. La discipline avait ses rigueurs, et il s'agissait de trouver la juste mesure pour concilier les exigences du devoir avec l'avidité de prendre part au mouvement général. Que ferait donc la troupe? Quelle serait son attitude au moment du défilé ? On se le demandait, et les chefs les plus ardents euxmêmes pour la restauration de l'Empire s'interrogeaient de leur côté, non par hésitation, mais par préoccupation de ce qui pouvait leur être permis sous les armes. Us étaient d'autant plus perplexes, que l'exemple devait partir d'eux. Le cri qui sortirait de leur bouche serait certainement répété par leurs soldats. Favoriserait-on l'éclosion du vœu général en criant : Vive V Empereur ! ou essaierait-on de calmer les ardeurs en criant seulement : Vive le Président ! ou Vive Napoléon? -Telle était la question que se posaient les ofRciers supérieurs de la petite armée dont le Chef de l'État allait passer la revue. Le général de division qui devait en avoir le commandement, le duc de Mortemart, était, par ses souvenirs et peut-être par ses préférences, attaché à la cause des Bourbons; il ne lui paraissait pas possible de prendre une attitude qui fût en désaccord avec

n,g,t,7.dt,'G00glc

CIO uillOniIS SUR Lt SECOHD ZKPIRB

son passé. Son parti était pris. 11 garderait .le silence aii moment où, passant, à la tête de ses troupes, devant le Prince, il lui ferait le salut d'usage. Un incident donna le moyen de suppléer à la réserve que croyait devoir s'imposer le général de Mortemart. Le général commandant la subdivision de Bourges, le vicomte de Noue, était l'un de mes amis. Cette question de la forme sous laquelle serùt acclamé Louis-Napoléon le préoccupait gravement. Le général de Mortemart devait déQler le premier devant le Prince et se placer en face de lui . Le général de Noue devait venir immédiatement après le duc de Mortemart, à la tête de toutes les troupes. Il supposait que son chef garderait le silence. Sa liberté se trouvait-elle ainsi enchaînée, ou pouvait-il donner on libre cours A ses inspirations personneUes? Dans une causerie intime, le général de Noue était venu me consulter à cet égard. Je ne voyais, pour ma part, aucun obstacle à ce qu'il fit selon ses sentiments, et puisqu'il jugeait devoir crier : Vive F Empereur! le croyais qu'il ne s'écartait, en le faisant, ni de son droit dans un pareil moment, ni des égards dus à un cbef qui ne se prononçait pas. Jane vis aacun inconvénient à lui dire ma pensée (1).

(1) Comme Bon chef, le général de Noue appartenait au parti légilimiBte. Il y était loulefois atlaché plutAt par aa naiasaace et ses relations que par des convictions rénéchies. Le jeune général avait fait sa carrière en Afrique, il était resté ainsi étranger aux événements qui avaient agité son pays. Dans son entretien avec moi il résumait ses opinions en deux mots. « Je n'entends rien à la politique, me diaail-il, je ne vois qu'une chose dans ce qui se passe, c'est que la répu-

n,g,t,7.dt,G00glc

A la revue, le général de Mortemart, en passant devant )e Prince^ le salua silencieusement et prit place en face de lui. A cinquante mètres derrière le duc, venait le général de Noue. Retournant élégamment, du côté de ses troupes, le superbe cheval arabe qu'il montait : V/ve J'^mpereur .' s' écriait-il ; mais déjà les cris des soldats couvraient sa voix, et de cent mille poitrines à la fois sortait ce même cri de Vive l' Empereur l Chaque escadron, chaque bataillon le répétait à son tour, et chaque fois également les masses profondes de population, placées autour de la troupe, répétaient cette acclamation qui traduisait fidèlement leurs aspirations, leur volonté d'en finir avec le provisoire.

Après la troupe, la population voulut défiler devant Louis-Napoléon. Ce n'était plus de l'enthousiasme, c'était du délire. Dîins cette manifestation, les grands et les petits se confondaient; c'était toute la France qui, par cette délégation ardente, adressait au Chef de l'Ëtat la sommation de lui rendre, sans retard, des institutions définitives, la monarchie impériale.

Si M. de Persigny eût assisté à l'ovation triomphale de Bourges, il se fût dispensé de ses conseils au préfet. Le peuple n'avait point attendu le signal des municipalités. Du plus loin qu'il avait aperçu le

blique conduit la France à sa ruine. La monarchie légitime a mes sympathies et mes préféreiices ; mais elle est incompatible avec l'état actuel dea esprits. L'Empire est sent possiblft; il peut seul nous sauver de l'anercbie, e'est pour cel» que je D'hésité pas à désirer l'Empire >

n,g,t,7.dt,'G00glc

612 IIBUOIRES SUR LB SECOND EJIPIRB

Prince, il l'avait salué clés cris frénétiques de Vive l'Empereur! Nulle manifestation ne fut jamais plus spontanée, plus ardente dans son expression que ne le fut celle de Bourges, et, disons-le à l'avance, celle de la France entière dans les contrées tra- . versées par le Prince au cours de ce voyage de 1852.

S'il était, dans la nature de Louis-Napoléon, une qualité qui dominât les autres, c'était le don de pénétrer avec sûreté les aspirations du peuple. 11 sentait comme vibrer en lui la fibre nationale ; il l'avait montré une fois entre autres en cette circonstance,

A diverses reprises, dans nos conseils des ministres, la question du voyage du Prince avait été posée. Il était nécessaire de songer à certaines dispositions en vue de ce grand événement, et le Prince se prétait volontiers aux discussions qu'elles provoquaient. Mais si quelqu'un de nous faisait allusion à des précautions à prendre pour favoriser l'expression du sentiment public, la physionomie du Prince devenait sombre (c'était sa forme ordinaire de désapprobation), et il coupait court à la délibération. Un Jour, il alla plus loin et, à une proposition de M. de Persigny, qui avait pour but de faire précisément ce qu'il fit avec le préfet du Cher, le Prince avait dit avec quelque humeur :

€ Je ne veux pas que le paya soit guidé. Je veux qu'on le laisse absolument libre d'exprimer, comme il l'entend, les sentiments qu'il éprouve. Je tiens à savoir, par mes yeux et par mes oreilles, la vérité

n,g,t,7.dt,'G00glc

l'eupire 613 -

vraie, et à contrôler ainsi l'exaelitude de ce qui m'est écrit chaque jour de tous les points de la France. Mon voyage est une interrogation. Je ne veux pas qu'on prépare la réponse, je désire l'avoir dans toute sa spontanéité ; je réglerai sur elle ma conduite pour l'avenir. »

Bourges avait donné la réponse; elle était éclatante et péremptoire.

Nevers fut ce qu'avait été Bourges, et Moulins fut ce qu'avait été Nevers. Les départements s'étaient portés à la rencontre du Chef de l'État. Des communes entières campaient autour de !a ville ; on supportait gaiement les fatigues qu'on s'était imposées. On voulait voir le sauveur du pays, lui exprimer sa gratitude par ses acclamations et lui faire entendra surtout la volonté du pays de voir restaurer l'Empire.

A Roanne, à Saint-Etienne, à Lyon, même concours de populations, même enthousiasme, mêmes cris frénétiques de Vive l'Empereur !

À Lyon, le Prince- Président inaugurait la statue équestre de Napoléon 1". Dans le discours qu'il prononçait à cette occasion, il laissait voir qu'il comprenait le sens et la portée des manifestations qu'il trouvait sur son passage. 11 disait :

■ Nous sortons à peine de ces moments de crise où les notions du bien et du mal étant confondues, les meilleurs esprits se sont pervertis. La prudence et le patriotisme exigent que dans de semblables moments, la nation se recueille avant de fixer ses destinées, et il est encore pour moi difficile de savoir

n,g,t,7.dt,'G00glc

■014 UEHOIHKS SUR LB SBCOND EMPIRE

SOUS quel nom je puis rendre les plus grands services. Si le titre modesle de Président pouvait faciliter la mission qui m'était confiée, et devant laquelle je n'ai pas reculé, ce n'est pas moi qui, par intérêt personnel, désirerais changer ce titre contre celui d'Empereur. >

Plus le Prince semblait ainsi manifester d'hésitation à accepter la couronne, plus le peuple redoublait d'ardeur pour le convier à en finir avec la République. A Grenoble, Valence, Avignon, Aix et Marseille, c'était un redoublement de cris de Vjve r Empereur !

A. Marseille, en posant la première pierre de ta cathédrale, Louis-Napoléon parlait pour le clei^de France et pour les catholiques. Il ouvrait son cœur avec un entier abandon quand il disait : < Partout où je le puis, je m'efforce de soutenir et de propager les idées religieuses, les plus sublimes de toutes, puisqu'elles guident dans la fortune et consolent dans l'adversité. Mon gouvernement, je le dis avec orgueil, est peut-élre le seul qui ait soutenu la religion pour elle-même; il la soutient^ non comme instrument politique, non pour plaire à un parti, mais uniquement par conviction et par amour du bien qu'elle inspire comme des vérités qu'elle enseigne. >

Toulon, Nimes, Montpellier, Carcassonne, Toulouse, Agen recevaient, à leur tour, la visite du Prince et rivalisaient pour lui exprimer leur gratitude et affirmer leurs espérances. L'hésitation n'était plus permise et le peuple avait on quelque sorte le droit de savoir quel accueil serait fait à ses aspira-

n,g,t,7.dt,'G00glc

L'tUPIRK 615

lions. Les rôles étaient diangés; ce n'était plas Louis-Napoléon qui cherchait à savoir, c'était le peuple qui posait la question. Les cris de Vive FEmperear ! étaient, au début du voyage, une excitation à l'Empire; ils devenaient une interrogation à la fin. Le Prince le comprit, et à Bordeaux, au banquet de la Chambre de commerce, il laissa, plus clairement qu'à Lyon, pénétrer les impressions qu'il emportait de son voyage. Ce jour-là, l'Empire était fait. On pouvait aisément le comprendre dans les paroles du Prince, quand il disait :

t Le but de mon voyage, voua le savez, était de connaître par moi-môme nos belles provinces du Midi, d'approfondir leurs besoins. Il a, toutefois, donné lieu à un résultat beaucoup plus important.

c En effet, je le dis avec une franchise aussi éloignée de l'orgueil que d'une fausse modestie, jamais peuple n'a témoigné d'une manière plus directe, plus spontanée, plus unanime, la volonté de s'affranchir des préoccupations de l'avenir, en consolidant dans la môme main un pouvoir qui lui est sympathique. C'est qu'il connaît, à celte heure, et les trompeuses espérances dont on le berçait, et les dangers dont if était menacé. Il sait qu'en 1852, la société courait à sa perte, parce que chaque parti se consolait d'avance du naufrage général par l*espoir de planter son drapeau sur les débris qui pourraient surnager. Il me sait gré d'avoir sauvé le vaisseau en arborant seulement le drapeau de la France.

€ Désabusé d'absurdes théories, le peuple a acquis la conviction que les réformateurs prétendus n'étaient

n,g,t,7.dt,'G00glc

616 MiuOIRES SUR LE 6KC0«D EVPIHE

que des rêveurs, car il y avait toujours inconséquence, disproportion entre leurs moyens et les résultats promis.

< Aujourd'hui, la France m'entoure de ses sympathies, parce que je ne suis pas de la famille des idéologues. Pour faire le bien du pays, il n'est pas besoin d'appliquer de nouveaux systèmes, mais de donner, avant tout, confiance dans le présent, sécurité dans l'avenir. Voilà pourquoi la France semble vouloir revenir à l'Empire. »

De Bordeaux à Paris, ce fut une immense ratification du discours de Bordeaux. Angoulëme, Rochefort, la Rochelle, Niort, Poitiers, Tours saluaient l'Empire comme un fait accompli, et les événements, en effet, ne devaient pas tarder à transformer en une réalité ces unanimes espérances.

La volonté de rétablir l'Empire s'était si universellement manifestée pendant le voyage du Prince- Président, qu'on ne pouvait prolonger la résistance aux aspirations du pays. Ce n'était point Louis- Napoléon qui renversait la République, elle succombait sous une réprobation générale. En cessant d'imposer à la nation cette forme de gouvernement, qui laissait place encore à quelques inquiétudes, le Prince accomplissait un devoir auquel il devenait, pour lui, impossible de se soustraire.

Le 19 octobre, le Sénat était convoqué pour examiner celte grave question du rétablissement de la monarchie impériale, et, le 7 novembre, il votait un sénalus-consutte dont les dispositions essentielles étaient celles-ci :

n,g,t,7.dt,'G00glc

• La dignité impériale est rétablie.

I Louis-Napoléon Bonaparte est empereur des Français sous le nom de Napoléon III.

t La dignité impériale est héréditaire dans la descendance directe et légitime de Louis-Napoléon Bonaparte, de mâle en inàle, par ordre de primogéniture et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance...

( La proposition suivante sera présentée à l'acceptation du peuple français dans les formes déterminées par les décrets des S et 4 décembre 1851 :

■ Le peuple français veut le rétablissement de la dignité impériale dans la personne de Louis-Napoléon Bonaparte avec hérédité dans sa descendance directe, légitime ou adoptive, et lui donne le droit de régler l'ordre de succession au trône dans la famille Bonaparte, ainsi qu'il est prévu dans le sénatus>consulte du 7 novembre 1852. >

Le peuple était convoqué dans ses comices les 21 et 22 novembre pour accepter ou refuser le projet de plébiscite arrêté par le Sénat, et le Corps législatif était appelé à se réunir, le 25 novembre, à l'effet de constater la régularité des voles, d'en faire le recensement et d'en déclarer le résultat.

Comme au 10 décembre 1848, comme au 21 décembre 1851, un immense enthousiasme entraînait au.v urnes la presque unanîmilé de la nation. Le scrutin donnait le résultat suivant :

Pour le rétablissement de l'Ejnpire. 7,824,189 Contre 253,145

n,g,t,7.dt,'G00glc

618 IliHOliUtS BUR Ll SICOIfD EMPIRE

La République avait ainsi légalement cessé d'être. L'Empire s'élevait radieux sur ses ruines abandonnées. Cette môme génération, ce même peuple qui, entraîné par des excitations malsaines, avait renversé un trône en 1848, au nom de la liberté, recoDnaissait ses erreurs. Après avoir durement expié ses entraînements et ses fautes, il se levait plus unanime encore pour édiÛer qu'il ne l'avait été pour détruire, et, comme pour donner un éclatant témoignage de l'illogisme de ces aventures révolutionnaires qui, depuis bientôt un siècle, désolent périodiquement la France, ce même peuple, cette fois, immolait son idole de la veille : pour quelque temps, au moins, il enchaînait joyeusement la liberté.

n,g,t,7.dt,'G00glc

Page 1