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CHAPITRE XIX

Les nouveaux ministres. — Présentation d'un Sénatus-Gons^ulte modifiant la Constitution. — Rapport de M. le premier président Devienne. — Vote du Sénatus-Gonsuite du 8 septembre i869. — La prorogation. — Quelles causes y avaient conduit le ministère. — Dissidences dans le cabinet.

— Tentatives diverses pour constituer un ministère nouveau. — Enseignements à tirer de ces derniers incidents. Le ministère du 17 juillet devant les Chambres. — Les illusions de M. de Forcade et de la cour. — Etat des esprits à la Chambre des députés. — Les groupes parlementaires qui s'y forment. — Ce qu'il faut entendre par le moi j)artis.

— Sa signification variable. — Les partis dans TÉtat. — Les partis dans les assemblées. — Fin du ministère du n juillet.

Le nouveau ministère était accueilli avec une faveur marquée à la Chambre et dans le pays. Outre qu'on éprouvait un soulagement général à voir, enfin, disparaître de la scène l'homme qu'on considérait, avec raison, comme l'obstacle absolu à l'accord et à l'apaisement, ■ on voyait, dans ceux des nouveaux ministres qui devaient personnifier le cabinet, la

garantie du développement libéral du message du 11 juillet. Ils étaient, pour la plupart, en mauvais rapports avec M. Rouher; c'était de toutes les conditions qu'ils pouvaient offrir, celle à laquelle on attachait le plus d'importance; non point, à coup sûr, par Teffet d'un sentiment mesquin de taquinerie, mais parce qu'elle assurait l'éviclion complète d'une influence qui n'eût pas manqué, dans une situation différente, de chercher, par des voies détournées, à revivre sous une forme quelconque.

C'était M. Schneider qui avait, on peut dire, présidé à la formation du cabinet ; il avait, tout au moins, désigné au choix de l'Empereur ceux des ministres nouveaux qui devaient compléter le cabinet, et plus particulièrement MM. Magne, Chasseloup Laubat, Bourbeau et Alfred Le Roux.

Le cabinet du 17 juillet possédait toutes les conditions désirables pour faire face aux nécessités délicates qu'il allait rencontrer. Son œuvre devait être l'apaisement plutôt que la lutte; mais si la lutte devenait nécessaire, il avait, en lui, les éléments d'une vaillante résistance.

M. Magne, en effet, n'était pas seulement une haute spécialité financière ; il pouvait, avec sûreté, s'eiigager dans le domaine politique. Sa parole pleine de charme savait rester dans la juste mesure qui convenait à un orateur du gouvernement. S'écartant, en cela, des coutumes de M. Rouher, il ne faisait rien pour soulever des tempêtes; son talent était plutôt de les conjurer. On avait foi dans ses affirmations, et confiance dans la loyauté de ses inten-

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lions ; son retour aux affaires était accueilli avec une faveur marquée.

M. le marquis de Chasseloup Laubat était, comme M. Magne, un ancien ministre du gouvernement personnel ; mais il n'avait occupé qu'un ministère d'affaires, celui de la marine, où la politique ne jouait qu!un rôle secondaire. Il n'avait pas oublié ses premières traditions libérales; il voyait, avec bonheur, le moment venu d'en assurer l'application nouvelle. Esprit cultivé, connaissance approfondie des questions constitutionnelles, jugement plein de justesse et de pénétration, M. de Chasseloup avait bien les qualités qui convenaient au rédacteur d'une sorte de constitution nouvelle. C'est à lui, en effet, que ce soin fut dévolu. Sa parole avait la netteté et la concision qui révèlent l'homme rompu aux affaires. Comme tacticien il avait une valeur de premier ordre.

M. de Forcade de la Roquette survivait, en quelque sorte, à la politique qu'il avait, en vain, tenté de faire prévaloir dans les élections de 1869 ; mais on lui avait su gré de la résistance qu'il avait eu, plus d'une fois, le courage d'opposer à M. Rouher. Il était de ceux qui, au lieu d'éloigner l'Empereur des réformes libérales, y avaient le plus préparé son esprit. On lui en avait tenu compte, et, malgré l'apparence de contradiction qu'il semblait y avoir entre son passé de date récente et son adjonction au cabinet qui devait inaugurer les réformes libérales, son nom était, provisoirement au moins, favorablement accepté par la majorité. On en était encore, du reste, aux ménage-

menls extrêmes pour les préférences de la cour. On savait que le maintien de M. de Forcade, dans le nouveau cabinet, y était vivement désiré ; on Pavait accepté comme pour donner un témoignage de l'esprit de conciliation qui animait la Chambre. M. de Forcade était d'ailleurs entouré de nombreuses sympathies. Sa nature droite et loyale était appréciée à la Chambre ; sa parole y était goûtée. Il avait en effet des qualités oratoires, et il eut souvent à recueillir des applaudissements mérités. Son talent avait de l'ampleur, et, dans les moments décisifs, ses convictions s'affirmaient avec autorité. Pour les luttes difficiles et orageuses, M. de Forcade était la ressource du cabinet.

Les autres portefeuilles étaient également, pour la plupart, aux mains d'hommes que recommandaient d'éminentes qualités. M. Bourbeau était un savant jurisconsulte ; il avait, en outre, une véritable valeur de tribune. M. Alfred Le Roux apportait, à ses collègues, une connaissance parfaite de toutes les nuances de la Chambre; il y était justement aimé et son influence ne pouvait être que profitable au cabinet. M. Grossier avait donné plus d'une fois, à la Chambre, comme rapporteur de lois importantes, la mesure de sa capacité. M. Duvergier représentait, dans le cabinet, la science du droit et l'expérience administrative. Il était un de ces hommes que les partis opposants acceptent eux-mêmes et pour lesquels l'estime écarte l'hostilité.

Le miiaistère de la guerre restait entre les mains du maréchal Niel ; il ne pouvait être plus dignement

occupé ; mais, le 13 août, la mort venait le surprendre dans la force de 1 âge et le général Le Bœuf lui était donné pour successeur. L'amiral Rigault de Genouilly conservait le portefeuille de la marine. Son collègue de la guerre et lui étaient-ils à la hauteur de leur mission? C'était une énigme. On savait le général Le Bœuf remarquable officier d'artillerie. On tenait l'amiral Rigault de Genouilly pour un de nos plus vaillants marins ; mais, pas plus chez l'un que chez l'autre, il n'y avait d'expérience politique, et leur déférence exagérée pour les moindres volontés de la cour n'était pas de nature à rassurer sur leur indépendance.

Quant au ministère des affaires étrangères, on peut dire que l'Empereur, en y appelant le prince de Latour d'Auvergne, avait enrichi la politique militante de l'une des personnalités qui pouvaient lui donner le plus d'éclat. M. de Latour d'Auvergne avait, à un rare degré, les qualités du diplomate et de l'homme d'État. Il connaissait toutes les questions que pouvait agiter l'Europe; il apportait, à les juger, un sens parfait, et, survenait-il une difficulté, elle le trouvait ainsi préparé à y faire face ; sa pénétration l'avait toujours prévue; son expérience l'aidait à la résoudre. Ses formes étaient pleines de distinction ; sa parole était élégante et persuasive ; un échange d'idées avec lui laissait toujours une impression de sympathie et de confiance. M. de Latour d'Auvergne avait, dans les chancelleries, une autorité qui était', pour la France, un précieux avantage, pour l'Europe

une sécurité.

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Un tel ministère n'avait, à vrai dire, que des conditions de force, et cependant on ne lui accordait généralement pas une durée plus longue que celle qui est réservée d'ordinaire à un ministère de transition. La cause en était dans Tabsence, en son sein, d'un élément tout à fait nouveau, qui, en caractérisant plus nettement la situation, fît, entre le présent et le passé, une coupure plus accentuée. Ce n'était pas là complètement ce qu'on eût pu appeler le ministère de circonstance. On avait bien prononcé le nom de M. Ollivier, dont il avait été question déjà lors des modifications ministérielles qui avaient suivi le 19 janvier. Il eût pu rendre des services, en cette circonstance, comme signification d'abord, comme talent ensuite. Son éducation, au point de vue pratique, se fût faite au contact de collègues expérimentés ; ils eussent été, pour lui, des maîtres bienveillants et utiles, en même temps qu'il eût été pour eux une ressource à la tribune. S'il est, dans la carrière de M. Ollivier, un regret qu'on puisse ajouter à tant d'autres, c'est qu'il n'ait pas été appelé ainsi à suivre la filière politique. Son inexpérience des hommes et des choses ne se serait-elle pas insensiblement dissipée dans un rôle secondaire où il eût eu plus à observer qu'à faire. Chacun ainsi aurait eu à y gagner.

En dehors de M. Ollivier, les hommes de talent ne faisaient pas défaut dans la nuance libérale de la Chambre, où l'on devait principalement chercher son point d'appui ; MM. Ségris, Buffet, de Talhoûet, d'Andelarre, Martel, étaient des hommes dont le concours eût élé une profitable garantie; et si des pré-

ventions politiques pouvaient écarter, de quelques uns d'entre eux, les préférences du pouvoir^ ils n'étaient pas, dans leur nuance, les seuls auxquels on pût songer, MM. Mège, Louvet, Brame, Plichon et d'autres encore pouvaient utilement figurer dans le nouveau cabinet et lui apporter le bénéfice d'une conformité de tendances avec le mouvement d'opinion auquel on voulait donner satisfaction. On peut dire du cabinet du 17 juillet, que, tout en étant très loyalement résolu à entrer dans le mouvement qu'avaient déterminé les élections de 1869, et tout en étant également résolu à s'affranchir de l'influence de M. Rouher, les noms qui le composaient signifiaient plutôt la continuation que la transformation. Si sincèrement libéral qu'il fût, il n'en avait pas assez les apparences; il lui manquait l'étiquette.

M. Rouher faisait soigneusement ressortir celte nuance par ses amis, car il savait que c'était une condition de défaveur. Le remplacer, était un crime qu'il n'avait pas la vertu de pardonner; aussi son hostilité contre le cabinet du 17 juillet prenait-elle rapidement les allures les plus ouvertes. Les bonnes intentions des nouveaux ministres étaient contrecarrées à l'avance. Aux Tuileries, où M. Rouher avait réussi à ménager son crédit, il était encore derrière le rideau, et ce n'était pas, à coup sûr, le moindre embarras de la situation. Les journaux notoirement dévoués à l'ancien ministre d'État, et qui continuaient à venir prendre, chaque matin, le mot d'ordre à son cabinet, étaient impitoyables pour MM* Magne et Chasseloup Laubat*

Le cabinet ne se laissait pas émouvoir par ces attaques; il dédaignait même d'y faire répondre par les feuilles dont il disposait; il consacrait tous ses soins à la préparation du projet de Sénatus-Consulte, qui devait être terminé à bref délai puisque la convocation du Sénat était fixée au 2 août. C'était dans le but de se donner plus de temps pour Tétude, et pour se dégager, de l'action trop envahissante que le Corps Législatif n'eût pas manqué de chercher à exercer sur ses résolutions, que le cabinet s'était décidé, au lendemain du message, à proroger la Chambre, ce qui y avait causé une émotion assez vive.

Ce serait mal juger cependant les intentions du cabinet du 17 juillet, que de penser qu'il avait voulu, en prorogeant la Chambre, profiter de l'absence de soii contrôle pour amoindrir, dans le projet de Sénatus-Consulte, la portée des réformes annoncées par le message.

L'opinion était aux larges interprétations ; le ministère le comprit, et, loin de chercher à atténuer, par quelques réserves habilement cachées dans les textes, la valeur des abandons auxquels s'était prêté l'Empereur, il mit son orgueil à en développer encore les garanties libérales. C'est ainsi, et particulièrement sur l'insistance de M. de Chasseloup Laubat, que ce projet de Sénatus-Consulte accordait , aux deux Chambres, l'initiative des lois, ce dont le message n'avait fait aucune mention.

Le 5 août, le projet de Sénatus-Consulte était communiqué au Sénat. L'exposé de motifs, comme le texte, étaient l'œuvre de M. de Chasseloup Laubat.

L'accueil de la haute assemblée fut sympathique, et on se mit en toute hâte à préparer cette Cônslitution nouvelle qui devait inaugurer la transformation de TEmpire autoritaire en un Empire libéral. Toutefois, l'œuvre du Sénat avait une gravité qui n'échappait à aucun de ses membres, et c'est au soin qu'il désirait y apporter qu'il faut attribuer la durée de la période de préparation qai semblait injustement trop longue aux impatiences de l'opinion.

La commission comptait parmi ses membres, des esprits versés dans ces hautes études constitutionnelles; il était présumable ainsi que les discussions porteraient sur les problèmes constitutionnels auxquels, en dehors de ceux dont il posait les solutions, le Sénatus-Consulte touchait de si près (1). La commission eût-elle été tentée de ne pas s'engager dans ces débats de l'ordre le plus élevé, que les amendements qu'elle avait à examiner lui en faisaient un devoir. L'amendement de M. Bonjean, ceux de MM. Rouland, de Ségur d'Aguesseau, de M. le comte de Sartiges, demandaient une étude approfondie ; il ne faut donc pas s'étonner que de nombreuses séances aient été nécessaires à la commission pour achever son œuvre. Le 25 août, le rapport présenté par M. le premier président Devienne était lu au Sénat. Le projet de Sénatus-Consulte soumis à

(1) La commission était ainsi composée : MM. le procureur général Delangle. — Le premier président Devienne. — Lo vice-président Boudel. — De Maupas. — Quentin Baucharl. — Le vicomte de la Gucronnière, — Béhic. — Lacaze. — Le procureur général comte de Gasabianca, — Suin.

rapprobation de la haute assemblée était conçu en ces termes :

Article premier.

« L'Empereur et le Corps Législatif ont l'initiative des lois.

Art. 2.

Les ministres ne dépendent que de TEmpereur. Ils délibèrent sous sa présidence.

Ils sont responsables.

Ils ne peuvent être mis en accusation que par le Sénat.

Art. 3.

Les ministres peuvent être membres du Sénat ou du Corps Législatif.

Ils ont entrée dans Tune et l'autre assemblée, et doivent être entendus toutes les fois qu'ils le demandent.

Art. 4.

Les séances du Sénat sont publiques. La demande de cinq membres suffit pour qu'il se forme en comité secret.

Le Sénat fait son règlement intérieur.

Art. 5.

Le Sénat peut, en indiquant les modifications dont une loi lui paraît susceptible, décider qu'elle sera renvoyée à une nouvelle délibération du Corps Législatif.

Il peut, dans tous les cas, s*opposer à la promulgation d'une loi.

La loi à la promulgation de laquelle le Sénat s'est opposé ne peut être présentée de nouveau au Corps Législatif dans la même session.

Art. 6.

Le Corps Législatif fait son règlement intérieur. A l'ouverture de chaque session, il nomme son président, ses vice-présidents et ses secrétaires. Il nomme ses questeurs.

Art. 7.

Tout membre du Sénat ou du Corps Législatif a le droit d'adresser une interpellation au gouvernement.

Des ordres du jour motivés peuvent être adoptés.

Le renvoi aux bureaux de l'ordre du jour motivé est de droit, quand il est demandé par le gouvernement.

Les bureaux nomment une commission sur le rapport sommaire de laquelle l'assemblée prononce.

Art. 8.

Aucun amendement ne peut être mis en délibération s'il n'a été envoyé à la commission chargée d'examiner le projet de loi, et communiqué au gouvernement.

Lorsque le gouvernement et la commission ne sont pas d'accord, le Conseil d'Etat donne son avis et le Corps Législatif prononce.

Art. 9.

Le budget des dépenses est présenté au Corps Législatif par chapitres et articles.

Le budget de chaque ministère est volé par chapitre, conformément à la nomenclature annexée au présent Sénatus-Consulte.

Art. 10.

Les modifications apportées à l'avenir à des tarifs de douanes ou de portes par des traités internationaux ne seront obligatoires qu'en vertu d'une loi.

Art. 11.

Les rapports réglementaires du Sénat et du Corps Législatif entre eux et avec le gouvernement de l'Empereur sont établis par décret impérial.

Les rapports constitutionnels entre les pouvoirs bont réglés par Sénatus-Consulte.

Art. 12.

Sont abrogées toutes dispositions contraires aj présent Sénatus-Consulte, et notamment les articles 8 et 13, le premier paragraphe de l'article 24, les articles 26 et 40, le cinquième paragraphe de Tarlicle 42, le deuxième paragraphe de l'article 43, l'article 44 de la Constitution, les articles 3 et 5 du Sénatus-Consulte du 25 décembre 1852, larticle 1" du Sénatus-Consulte du 31 décembre 1861. »

Le rapport de M. le premier président Devienne résumait avec exactitude les travaux de la commission. Tous les points sur lesquels avaient porté le

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doute ou la discussion, ceux qui caractérisaient le plus spécialement la transformation en voie d'accomplissement, il les abordait avec une remarquable précision de langage.

L'article 2, qui consacrait la responsabilité ministérielle, était l'article fondamental du projet. C'était celui qui avait donné lieu aux attaques les plus vives dans la presse et dans Topinion. On y voyait des ambiguités, des sous-entendus calculés ; on allait jusqu'à dire qu'il reprenait d'une main ce qu'il donnait de Tautrô.

Un examen plus attentif des bases plébiscitaires de 1851 eût mis en garde contre de pareilles imputations. Le gouvernement n'avait voulu, à aucun prix, recourir à la sanction plébiscitaire, et c'était pour échapper à cette obligation qu'on avait été condamné à de si grandes précautions de langage dans la rédaction de cet article. Toute la vérité était là. Les explications du rapporteur et les discours des ministres, MM. Magne et le marquis de Cliasseloup Laubat, ne laissaient place, du reste, à aucun doute, et le Sénat, en prenant acte de leurs déclarations, donnait encore, au texte de rartîcle, une confirmation nouvelle.

Après une remarquable discussion, qui occupait six longues séances, le Sénat adoptait, à la majorité de 129 voix contre 3, le nouvel instrument constitutionnel qui devait s'appeler le Sénatus-Consultc du 8 septembre 1869. Que lui manqua-t-il donc à cette œuvre vraiment libérale du 8 septembre pour qu'elle ne restât pas la Constitution définitive de

TEmpire? Il lui manqua cette sanction à laquelle le pouvoir n'avait point voulu recourir et que dans une pensée de conciliation le Sénat n'avait pas cru devoir lui imposer. Les événements ne tardèrent pas à prouver combien il eût été préférable de s'en donner le bénéfice.

Si importantes qu'eussent été les discussions de la haute assemblée, cette forme du travail constitutionnel ne frappait pas assez la masse du pays pour qu'il y vît clairement, ce qui cependant y était en réalité une transformation fondamentale du régime de 1852.

L'Empire autoritaire de 1852 avait demandé sa consécration à la nation; l'Empire libéral de 1869 devait se donner là même force et intéresser ainsi, par une solidarité directe, le pays tout entier au succès et à la durée de son œuvre. Pour marquer, d'une façon saisissante, cette grande transformation, pour lui assurer toute son importance, pour faire bien comprendre que c'était une ère nouvelle qu'on allait inaugurer, pour interdire surtout d'autres revendications, il fallait courageusement recourir à la consécration la plus solennelle, au plébiscite.

Le programme du 11 juillet étant ainsi converti en un texte constitutionnel, le gouvernement se trouvait, d'une façon plus sérieuse qu'il ne l'avait été jusque-là, en présence de la question du rappel du Corps Législatif. La prorogation de la Chambre, dans la pensée de la plupart de ses membres, ne devait avoir qu'une durée de quelques semaines, la durée nécessaire à la préparation et à la discussion

du Sénatus-Gonsulte. Par une sorte de sous-entendu, il semblait avoir été compris qu'une fois les réformes accomplies, une courte session aurait lieu pour terminer d'abord la vérification des pouvoirs, et constituer ensuite définitivement la Chambre. Plusieurs de ses membres étaient en effet dans une situation des plus critiques, la validité de leur mandat restant en question. On voulait aller un peu plus loin, et la majorité, sans prétendre entrer dans la session définitive, comme le souhaitait l'opposition^ désirait néanmoins qu'un échange d'explications, sur les questions politiques pendantes, eût lieu, et qu'on fit de ces fapides débats comme la consécration du nouveau régime. C'étaient là les vrais termes du crédit accordé au gouvernement par la grande majorité du Corps Législatif pour la reprise de ses travaux.

La convocation nouvelle se faisant attendre, le ministère fut bientôt mis en demeure de ne pas la retarder plus longtemps. La presse ouvrit la campagne; quelques membres de l'opposition, par des lettres rendues publiques, réclamèrent, dans les termes les plus vifs, la reprise des travaux de la Chambre, et la manifestation se généralisa à un tel point que chacun dès membres de la gauche voulut y prendre part. On en vint bientôt à contester au gouvernement le droit de retarder, au delà du 26 octobre, la nouvelle convocation de la Chambre et on accusa même le ministère de violer la Constitution. Par un singulier changement de rôle, l'opposition, prenant en main la garde du pacte constitutionnel, déclarait, par l'organe de ses membres les plus ardents, que,

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le 2G octobre étant la limite extrême de la durée légale de la prorogation, le droit de se réunir s'ouvrait expressément, à cette date, pour la Chambre, qu'elle fût ou non convoquée, et que ce droit, l'opposition saurait le maintenir en se rendant, ce 26 octobre^ à la salle des séances. La question s'envenimait, la menace succédait ainsi à la revendication du droit méconnu-.

En présence d'un pareil langage, Tinquiétude devenait générale. Pour la première fois, depuis dixhuit ans, on redoutait une émeute. Les termes de la mise en demeure avaient été si violents, dés le début, que le pouvoir, eût-il voulu se ranger à l'opinion soutenue par la gauche, on lui en avait en quelque sorte interdit la faculté. De sa part, céder c'était faiblir. Il fut donc résolu qu'on laisserait passer cette date du 26 octobre sans convoquer les Chambres, pour qu'il fût expressément établi à la fois, et que le gouvernement n'était pas sorti de son droit en prolongeant ainsi la durée de la prorogation, et que son droit, il saurait le maintenir, quels que fussent les moyens employés pour y porter atteinte. Malgré les menaces et les serments de se rendre, le 26 octobre, au Corps Législatif, aucune manifestation de ce genre n'eut lieu. La sagesse prévalut dans l'esprit de ceux qui, sans mesurer assez, dés le principe, la portée du mouvement que devaient produire leurs excitations et leurs appels, avaient fini par reconnaître que, pousser leur protestation jusqu'à ses extrêmes limites, c'était allumer la guerre civile.

Le ministère avait eu deux raispjis pour persister

dans sa décision de ne pas rappeler les Chambres. Il ne croyait pas que le Sénatus-Consulte pût rester une œuvre isolée; il comprenait qu'une modification aussi radicale dans les institutions de l'Empire entraînait, après elle, à des remaniements immédiats dans certaines lois organiques. Le ministère n'en voulait pas laisser prendre l'initiative à Topposition ; il voulait, en présentant, au début de la session, une série de résolutions libérales, affirmer ses tendances, et montrer qu'il entendait rompre absolument avec . les traditions méfiantes du passé. Il voulait sincèrement compléter l'évolution qui marquait l'ère nouvelle de l'Empire ; il y mettait son ambition et son orgueil. Dans la pensée de ses principaux membres, et c'était là sa seconde préoccupation, il était indispensable d'accompagner ce pas en avant de certaines modifications dans la composition du ministère; l'élément libéral devait y trouver une place plus importante. Ceux des membres du cabinet qui avaient été ministres au temps du régime personnel croyaient utile de se donner pour caution, aux yeux du pays, des hommes qui s'étaient montrés les défenseurs du régime parlementaire. Le cabinet jugeait d'ailleurs avec trop do modestie ses ressources oratoires, et, aux deux raisons qu'il donnait assez volontiers pour expliquer sa persistance dans le maintien de la prorogation, s'ajoutait encore le secret désir de se fortifier d'une parole brillante qui pût lui permettre de soutenir, sans infériorité, les luttes qu'il était facile do prévoir quand on avait en face de soi MM. Thiers, J. Favre, Picard, Jules Simon et Gambctta.

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Pour atteindre ce double but, pour préparer cette série de lois nouvelles, et pour refondre le cabinet, il fallait, au ministère, du temps et de la tranquillité d'esprit. Aussi avait-il songé d'abord à remettre la convocation des Chambres au mois de janvier, de février même, s'il pouvait obtenir ce délai de la patience de l'opinion. Le tumulte qui se fit, autour de cette date du 26 octobre, anéantit ses calculs. Il devint évident qu'on ne pourrait surseoir longtemps à la réunion du Corps Législatif. Si on avait résolument tenu tête à la menace d'une démonstration se- • ditieuse, à cette date du 26 octobre, on devait tenir compte du mouvement d'opinion qui s'était fait jour. Le gouvernement fit donc acte de sagesse en convoquant les deux Chambres pour le 29 novembre.

Mais le temps lui avait manqué pour assurer la réalisation du programme qu'il s'était imposé. Le remaniement législatif, que la transformation constitutionnelle du 8 septembre rendait nécessaire, était à peine arrêté dans ses bases principales; le texte n'en était pas formulé ; le Conseil d'État n'avait pu, par conséquent, se livrer à son travail de préparation; on arrivait devant les Chambres, sans avoir pu compléter l'œuvre du 8 septembre. On n'avait pas eu davantage la latitude dont on avait besoin pour modifier le ministère. Surpris par la marche précipitée des incidents que le 26 octobre avait fait naître, on n'avait pu apporter, dans les négociations que nécessitait ce remaniement, toutes les précautions qui eussent pu en assurer le succès. Le moment était défavorable d*ailleurs pour entreprendre une sem^

blable campagne. Les éléments auxquels on devait naturellement songer étaient épars. Telle négociation qui eût pu être Fœuvre d'un jour, si tout le haut personnel politique eût été groupé à Paris, comme il Test au moment où sont réunies les Chambres, demandait des semaines entières, et, au prix même de cette perte de temps, on n'arrivait encore qu'à des ententes imparfaites. On perdait le bénéfice du meilleur des éléments de ces sortes de combinaisons, l'occasion, et on ne pouvait engager les pourparlers que sous la forme directe, plus compromettante et bien moins efficace.

Deux courants distincts s'étaient déjà formés au sein du cabinet, et cherchaient, chacun de leur côté, à donner, au remaniement ministériel, une signification qui accrût leur prépondérance et assurât leur durée. MM. Magne et Ghasseloup Laubat étaient le pivot de la combinaison que l'opinion libérale était disposée à accueillir avec le plus de faveur. M. de Forcade de la Roquette était le centre et l'influence agissante de la seconde combinaison. Tout en ayant, comme ses collègues, les intentions les plus libérales, M. de Forcade n'en avait pas moins une signification sinon de réaction, au moins de solidarité compromettante avec le passé. Il avait été le collègue de M. Rouher dans le dernier cabinet, et, si affranchi qu'il eut tenté d*ètre de sa domination, il n'en subis*aait pas moins le poids de oe souvenir. Son maintien dans le ministère nouveau obligeait lors de la vérification des pouvoirs, à défendre les élections attaquées. C'était une soudure forcée avec cette politique

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condamnée par les H 6 et par le pouvoir lui-même dans le message- du H juillet. M. de Forcade quittant son ministère, le cabinet reprenait, au contraire, sa liberté d'allures. Il pouvait rester silencieux pendant la discussion sur les élections contestées et n'intervenir qu'autant que les principes seraient mis en question. Pour le détail de l'agissement électoral, la réponse était facile : si des fautes avaient été commises, les ministres qui avaient à en porter la responsabilité avaient été éloignés des affaires, et salisfaction avait été ainsi donnée, par anticipation, aux susceptibilités de la Chambre. La lutte devenait, dès lors, difficile à motiver; elle perdait ses causes principales d'aigreur; elle se trouvait nécessairement réduite à quelques récriminations individuelles dont la majorité aurait rapidement fait justice. La vérification des pouvoirs, M. de Forcade ayant quitté le cabinet, n'était plus qu'un défilé rapide de rapports auxquels eussent suffi quelques séances.

Chacune de leur côté, ces deux fractions du ministère poursuivaient, avec une égale activité , le succès de la combinaison qiii devait ramener l'homogénéité dans le conseil et fortifier ainsi leur position. Il y avait là une situation fausse pour tous. Personne n'avait eu le courage d'affirmer, par une mise en demeure précise, la doctrine de la solidarité ministérielle qui, si elle n'avait pas été écrite dans le texte, n'en existait pas moins dans son esprit. Le rapport de M. Devienne avait, sur la demande expresse de la commission, pris acte des déclarations qu'elle avait, sur ce point, exigées des ministres. Le langage de

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M. Magne ne laissait place d'ailleurs à aucune équi- \

voque. * '

La mission d'un cabinet qui avait conservé le pouvoir, après le 8 septembre, était donc de ne négliger aucune occasion d'affirmer l'esprit des institutions nouvelles. Son devoir était de suppléer ainsi, par une mise en pratique opportune, à certaines obscurités du texte, à certaines contradictions qui ne devaient être considérées que comme une transaction passagère, et ne portaient que sur la forme seule du nouvel instrument constitutionnel. L'article 2, qui renfermait ces réserves contradictoires, pouvait prêter, sans doute, à certains tiraillements entre la Couronne et les Chambres, si une tradition très nette ne s'affirmait, dès le début, dans le sens des définitions libérales données au Sénat ; mais la solidarilé et la responsabilité des ministres devaient sortir complètes et absolues de cet article. Le gouvernement parlementaire y était écrit dans sa disposition essentielle, à la condition toutefois qu'une affirmation pratique prochaine créerait un précédent qui deviendrait une règle contre laquelle toute revendication resterait désormais impuissante. Les ministres du n juillet manquaient, à cette heure, de cet esprit de décision qui pouvait, seul, les mettre à la hauteur des circonstances ; ils subissaient visiblement encore l'étreinte des coutumes passées ; il leur manquait la résolution nécessaire pour faire acte d'indépendance.

Des deux côtés, la question devait se poser expressément. M. de Forcade devait provoquer, dans un conseil, des explications sur les conditions dans II 25

lesquelles on allait paraître devant les Chambres. Sa doctrine ne pouvait être que celle-ci, puisqu'il était encore ministre : défendre les élections du 23 mai et soutenir : que le gouvernement, tout en affirmant avec mesure ses préférences, avait laissé le champ libre à toutes les compélitions rivales. Il devait rappeler la modération dont Tadministration avait fait preuve en face des violences des ennemis de l'Empire et prouver que le gouvernement ne s'était décidé à une lutte active que là où les principes essentiels avaient été ouvertement attaqués . Une telle doctrine, c'était, quelque effort qu'on fit pour s'y soustraire, la solidarité avec l'ancien ministre d'État, et, par conséquent, la lutte à outrance devant le Gorp^ Législatif. Cette attitude, qui s'imposait à M. de Forcade, le ministre qui avait dirigé les élections du 23 mai, il devait la faire accepter à ses collègues, ou faire éclater, sur leurs refus, la crise ministérielle et mettre ainsi la Couronne en mesure d'accuser ses préférences.

Pour MM. Magne et de Chasseloup, qui entendaient n'épouser, en aucune sorte, la solidarité des fautes électorales du 23 mai, qui se proposaient de déclarer expressément à la Chambre, s'ils étaient interpellés sur ce point, qu'ils répudiaient tout lien politique avec l'ancien ministre d'Etat, l'obligation était aussi pressante qu'elle l'était pour M. de Forcade de la Roquette. Us devaient, eux aussi, pro* voquer, au sein du conseil, des explications qui fixassent exactement laposilion de chacun, préciser l'indépendance d'attitude qu'ils entendaient prendre

en regard du passé, et, si leurs justes exigences» n'étaient pas admises par M. de Forcade, et elles ne pouvaient Tétre, mettre le Souverain en demeure de choisir entre le présent et le passé.

De cette crise, fût nécessairement sorti un ministère homogène, affirmant ou répudiant le progrès constitutionnel du 8 septembre. Répudier une pareille évolution, à si courte échéance, était une entreprise inadmissible; la solution du conflit était donc facile à prévoir. L'élément libéral en eût eu tous les profits, et une situation ainsi devenue nette eût permis à des hommes qui refusaient, avec raison, de s'avancer dans les ténèbres, d'entrer dans une combinaison dont on eût pu, en s'adressant à eux, préciser le caractère et la mission.

A la Cour , on voyait sans regret ce manque de résolution des ministres du 17 juillet. Si on reconnaissait la difficulté de se maintenir dans leslaki quo absolu, on n'eût voulu en sortir que pour une modification partielle, n'ayant visiblement d'autre origine que la volonté du Souverain, et confirmant ainsi la réserve de l'article 2 du Sénatus- Consulte qui disait : « Les ministres ne dépendent que de l'Empereur seul » . Une crise, au contraire, de quelque côté qu'elle vînt, avait, aux yeux de la Cour, une série d'inconvénients. Elle éloignait nécessairement M. de Forcade du ministère, et c'était lui qu'on voulait, avant tout autre, y conserver. Si on espérait encore le maintenir dans le cabinet du 17 juillet non remanié, on ne pouvait se faire l'illusion qu'il pût rentrer dans une combinaison nouvelle. Une combinaison nouvelle

donnait, en effet, à Tarlicle 2 du Sénalus-Gonsulte, un sens absolument inverse de celui qu'on voulait faire accepter, car elle mettait obligatoirement, aux mains des ministres qui eussent été les éléments principaux de la nouvelle combinaison, le choix de leurs collègues; elle coupait court, enfin, aux diverses négociations entreprises avec M. Ollivier, dans le but de se servir de sa teinte libérale pour effacer, ou adoucir au moins, la couleur réactionnaire que Topinion s'obstinait à attribuer au ministre de Tintérieur.

Un moment, on crut, à la Cour, que l'on avait atteint le but qu'on poursuivait avec une extrême insistance. Des entrevues secrètes, ménagées à Gompiègne, entre l'Empereur et M. Emile Ollivier qu'on était allé chercher dans sa retraite de Saint-Tropez, faisaient naître l'espoir d'un arrangement qui eût pu précéder l'ouverture des Chambres, Ce serait s'exposer à des inexactitudes que de s'engager dans le récit de toutes les tentatives qui se firent à cette époque pour constituer un ministère dont M. Emile Ollivier devait être l'adjonction principale. Il suffit de constater que si ces diverses combinaisons étaient condamnées à l'avortement, c'est qu'elles reposaient sur un principe devenu faux : celui de la formation d'un ministère par les préférences individuelles de la Couronne. Les hommes de valeur, qui correspondaient parleurs antécédents à la situation nouvelle faite à l'Empire par le Sénatus-Consulte du 8 septembre, ne pouvaient accepter de consacrer, par leur entrée dans un cabinet formé dans de semblables conditions, une sorte de violation de l'esprit des institu-

tions dont ils avaient provoqué Tavènement. La logique condamnait donc à l'insuccès les efforts tentés pour faire survivre les anciens errements au régime nouveau inauguré le 8 septembre.

Il nous importe de constater encore ici, et ce sera ultérieurement l'un des éléments de notre conclusion, qu'à cette époque de transition, comme aux dates antérieures des modifications qui furent apportées aux institutions de TEmpire, la répugnance de l'Empereur pour le régime parlementaire était le principal obstacle, et la cause originelle des fautes commises. On avait, dans les premiers temps, essayé de tous les moyens pour s'opposer à son avènement. On tentait encore de se soustraire à ses exigences, alors qu'il s'imposait comme une contrainte inévitable. On ne. tardera pas à voir avec quelle persistance, quand il était devenu la loi du pays, on cherchait à se dérober à sa domination.

Mais, dans la vie des peuples, comme dans celle des hommes, les efforts sont impuissants à étouffer longtemps la voix de la vérité. Elle finit, tôt ou tard, par reprendre et imposer son empire. La vérité de notre société moderne, la conséquence indéniable de l'émancipation des esprits, de la diffusion des lumières, de l'élévation progressive du niveau intellectuel, de l'éducation politique du pays, c'est la protestation contre l'absorption permanente en une seule main, du maniement des grands intérêts de l'Etat, c'est la revendication d'une participation du pays au gouvernement du pays. Cette vérité qui, après avoir inutilement frappé, pendant dix-huit années, à

400 MÉMOmES SUR LE SECOND EMPIRE

la porte du pouvoir, avait fini par s'en faire entendre, «lie se trouvait consacrée par le Sénatus-Gonsulle du 8 septembre. C'est pour l'avoir méconnue, c'est, tout au moins, pour ne pas s'être abandonné avec assez de confiance à elle, qu'on a trouvé, sous ses pas, les diflicultés d'abord, les complications ensuite, et, plus tard, les catastrophes qui devaient emporter l'Empire.

Les tentatives de toutes sortes qui s'étaient faites, jusqu'au jour même de la convocation du parlement, pour reconstituer le cabinet sur des bases nouvelles, ayant échoué^ ce fut, contre toute attente, le ministère du n juillet, qui vint se présenter devant les Chambres. Mais il était désormais sans autorité; ses jours étaient comptés; sa vie n'était plus qu'une sorte de survivance qui créait, pour tous, pour le pouvoir surtout, une situation des plus précaires. M. de Forcade était seul à croire que la majorité viendrait, en se groupant autour de lui au premier appel qu'il lui adresserait, l'absoudre de son passé électoral et lui donner, en même temps, la prépondérance qui pouvait faire de lui l'homme de la situation, le chef indiqué du nouveau cabinet. La Cour partageait cette confiance; elle espérait que la Chambre pourrait faire, par un vote significatif, ce qu'avaient inutilement tenté, pendant deux mois, les intermédiaires les plus actifs. Là où on plaçait ainsi son espoir, on devait au contraire en trouver la ruine.

A la Chambre, le courant était diamétralement opposé aux prévisions des Tuileries et du ministre de l'intérieur. Les députés, revenant de leurs dépar-

tements, rapportaient l'expression du sentiment du pays, et le pays voulait que révolution parlementaire du 8 septembre fût consacrée par des modifications nouvelles dans le haut personnel du gouvernement. M. de Forcade subissait, plus durement que jamais, la peine de la compromission que lui avait imposée M. Rouher. A la Chambre, on croyait à la sincérité de son libéralisme, et en cela on avait raison : on appréciait sentaient, et, malgré ces conditions défaveur, le passé se dressait devant lui avec toutes ses exigences. Il n'était presque aucun membre de la majorité qui considérât son maintien comme possible.

Dans la vérification des pouvoirs, Topposition ne lui ménageait pas ses attaques. Les récriminations étaient ardentes ; mais ces violences devenaient plutôt, pour M. de Forcade, un aide qu'une difficulté, et, à vrai dire, c'était là encore, le seul auxiliaire qui lui restât. La majorité, en soutenant ceux de ses membres dont l'élection était contestée, semblait ainsi soutenir le ministre qui en prenait la défense. Pour M. de Forcade, la confusion était permise entre les intentions réelles de la majorité et leur traduction apparente; aussi, le 8 décembre, quand, après avoir défendu, avec éloquence, l'élection de M. DréoUe que chacun s'accordait à juger comme devant être frappé d'annulation, le ministre de l'intérieur obtenait une majorité de 100 voix, il n'était pas condamnable en affirmant que la Chambre était avec lui, qu'elle ne désavouait pas les faits accomplis sous sa responsafbilité, et que, par conséquent, c'était à lui qu'elle donnait sa. confiance.

La Chambre était illogique le 8 décembre, comme elle le fut plus tard dans des conditions bien autrement graves encore, car, tandis qu'elle donnait, à M. de Forcade, une majorité qui devait être parlementairement sa consolidation et son maintien, elle agissait, dans la personne de presque tous ses membres, pour qu'un nouveau cabinet vînt, au plus tôt, prendre le pouvoir.

C'était surtout dans les réunions qui s'étaient formées à la Chambre que se manifestait cette pression d'une nature toute nouvelle pour les coutumes de l'Empire. Trois groupes distincts s'étaient constitués : le centre droit; le centre gauche; la gauche enfin, qui formait un groupe de députés de nuances diverses dans leur opposition. Il restait à peine quelques membres qui avaient tenu à conserver leur entière liberté d'action et à ne pas s'enchaîner par l'adoption de programmes assez légèrement arrêtés. C'était généralement à la droite qu'appartenaient ces membres.

C'eût été se tromper que de voir, dans la formation de ces quatre groupes, l'attestation d'une sorte de triage exact de chacune des nuances de la Chambre ; tout au plus, pouvait-on y trouver une indication approximative de ses tendances. Les députés s'étaient réunis sur le premier aperçu de leurs opinions plutôt que sur une conformité entière de leurs vues, et quoique de semblables agrégations, auxquelles il manquait la condition essentielle de la force, c'est-àdire l'homogénéité, ne fussent destinées qu'à une existence éphémère, elles n'en résumaient pas moins

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provisoirement les volontés de la Chambre; elles permettaient de pressentir à l'avance quel accueil serait fait aux idées et aux hommes qui auraient à les soutenir; elles devenaient l'élément principal de la situation. La vie, le mouvement politique prenaient la place de Tatonie et de la trop complaisante docilité des assemblées précédentes. C'était le mécanisme du gouvernement parlementaire qui s'imposait ainsi de lui-même comme une conséquence naturelle du Sénatus- Consul te du 8 septembre. C'était la constitution des partis qui s'ébauchait spontanément à la Chambre.

Ce mot de partis emporte avec lui, pour beaucoup d'esprits, une sorte de signification séditieuse. Pour ceux-là, qui dit partis dit association conçue dans une pensée de renversement. C'est une erreur, ou tout au moins une confusion. La valeur du mot parti est complexe ; elle varie selon les états où ils existent ; elle emprunte sa signification exacte aux conditions diverses qui sont faites à un pays par ses antécédents, par son tempérament politique, par son régime en vigueur.

Il y à deux sortes de partis. Les uns acceptent et soutiennent le gouvernement établi ; mais ils apprécient différemment la marche à suivre pour arriver au bien de l'État. Ceux-là sont souvent un bienfait et une condition de force. On doit les appeller les partis utiles.

C'est cette dernière et seule forme de partis qu'on rencontre dans un État où la forme du gouvernemeat et la dynastie régnante, si la forme est monarchique, ne sont, ni l'une ni l'autre comme en Angleterre,

l'objet d'une volonté de renversement. Là, l'opposition se borne à combattre un système, une doctrine, quelquefois seulement un acte isolé ou une personnalité dirigeante; elle concourt au perfectionnement du régime, au lieu de chercher à en ébranler les bases. Les partis qui la composent sont l'élément essentiel de la vie politique, et deviennent une force par le stimulant qu'ils donnent au pouvoir.

Les autres représentent une dynastie qui n'est pas celle qui gouverne, ou une forme de gouvernement différente de celle qui est en vigueur. Pour ceux-Ki, le triomphe ne peut résulter que de la chute du pouvoir existant, ils doivent être pour lui un sujet constant de préoccupations^ quelque mesure qu'ils npportent dans leur opposition, le seul fait de leur persévérance dans leur cohésion et dans leur action permet de les qualifier de partis périlleux pour ce pouvoir existant. S'ils respectent, cependant, les lois du pays, ils ont droit à leur sécurité. Mais les circonstances peuvent dominer leur résolution de se maintenir dans une complète réserve. Si les grands intérêts de la société sont en péril, si la partie saine de la nation, révélant ses alarmes et ses vœux par de considérables et pacifiques manifestations, fait appel à leur dévouement, il peut se faire qu'un jour ils cèdent à cette pression patriotique et qu'ils se décident à Faction. Malgré leur noble but, ils ne peuvent encore se faire pardonner leur entreprise et le désordre passager qu'ils provoquent, que s'ils ont réussi, sans amener un trouble durable, à substituer, à un ordre de choses nuisible et [réprouvé, un gou-

vernement réparateur et librement accepté du pays. Quel que soit le bien qu'on puisse attendre de ces partis, heureux les États qui n'ont point à les connaître et à obtenir de leurs triomphes, Tamélioration, le perfectionnement ou la réparation!

En France, cette sorte de partis n'est heureusement pas la seule qui ait existé dans le pays et dans les assemblées. Sous la Restauration, sous le gouvernement de juillet^ à la fin du second Empire lui-même, aux époques de gouvernement parlementaire en un mot, en dehors des ennemis du pouvoir établi, venaient se placer les partis dynastiques, différant de vue avec le gouvernement, sur certaines doctrines, mais né poursuivant qu'une pensée de redressement, de progrès, d'amélioration. C'est, nous le répétons, de ces partis qu'on peut dire qu ils sont une force, non seulement par les idées qu'ils apportent, mais par celles qu'ils font naître. Ils attestent* Tindépendance; ils constituent le contrôle; ils sont un stimulant nécessaire pour le pouvoir qu'ils tiennent sans cesse en éveil; ils sont le moteur essentiel du régime parlementaire. Il faut plaindre les gouvernements où les Chambres trop soumises ne renferment pas en elles ces sortes de partis. Dans une assemblée où ils n'existent pas la vie politique est absente, et le pouvoir doit rapidement en devenir le maître. Une telle assemblée, au lieu de présenter des groupes compacts sous la direction de chefs ayant une prépondérance reconnue, n'offre qu'une réunion d'individualités éparses et accessibles aux suggestions du pouvoir.

Et comment, en effet, les hommes les plus distingués eux-mêmes pourraient-ils acquérir cette prépondérance? Le mérite seul ne sufiii pas pour y arriver; elle est encore le résultat d'une série de circonstances que les échanges intellectuels quotidiens provoquent; elle est généralement bannie d'une pareille assemblée, où ne se rencontrent pas pour elle ces premières conditions d'existence. Aucun membre n'ayant mission de parler au nom de ses collègues, il n'existe pas de chef dans la majorité. Celui qui soutient son opinion personnelle ne trouve pour adhérents, pendant son discours ou au moment du vote, que ceux de ses collègues qu'il a convaincus ; il lui manque l'appoint, souvent plus important encore, des adhérents par discipline. Si l'on contredit le pouvoir, les raisons les meilleures ont souvent peine à se faire entendre ; c'est une faveur rare que d'être écouté; il* faut un hasard, que peut seule amener une surprise, pour être suivi. Une tâche aussi ingrate ne peut tenter longtemps un esprit qui sent sa valeur et qui se rend compte de l'inanité de ses tentatives. La persistance à intervenir dans les débats ne peut être qu'une exception méritoire, car la lassitude est pardonnable quand des efforts désintéressés n'aboutissent à aucun résultat. Il est plus ordinaire, il est naturel que l'individualité livrée à ses seules méditations se fatigue de ses entreprises infructueuses et ne les produise au moins qu'à des intervalles éloignés. C'est ainsi qu'on arrive au silence, et du silence à l'abdication qui engendre fatalement, à son tour, la prédominance trop exclusive du pouvoir exé-

culif. Le vrai chef de la majorité d'une telle assemblée, c'est, en effet, le représentant du pouvoir. Il la domine plutôt qu'il ne la consulte; et voulût-il à certains moments, s'inspirer de son sentiment, qu'il ne serait pas sans embarras pour le pénétrer avec exactitude. Une assemblée d'où sont bannis les partis est un simulacre plus qu'une réalité ; c'est une institution négative plutôt qu'un rouage efficace. Le jour où, dans de graves conjonctures, le pouvoir sentirait le besoin de s'appuyer sur elle, il n'y trouverait que la fragilité et Timpuissance.

Dans une assemblée, au contraire, où existent-les partis dynastiques, la physionomie est tout autre. On sent que le pouvoir résulte de l'activité de la vie politique qui s'y manifeste. Les groupes se forment : ils ont pour raison de leur agrégation la similitude d'opinions et la conformité du mandat. Ils ont leurs réunions préparatoires, leurs discussions ; ils se reconnaissent des chefs que le talent désigne, et leur donnent la mission de soutenir les résolutions qu'ils arrêtent avant l'heure du débat public. Ces groupes, ce sont les partis. Toute idée, toute doctrine, tout incident important est ainsi soumis à une étude préparatoire. La collectivité de cette étude fournit une richesse d'argumentation qu'on ne saurait attendre de la méditation isolée. Les rôles se partagent à l'avance ; chacun, dans la mesure de ses forces, doit participer au succès de l'idée; les défaillances sont stimulées; les . hésitations sont combattues; les forts eux-mêmes puisent des ressources nouvelles dans le mouvement qui les entoure.

Contre de pareilles agrégations, où chacun se soutient et s'observe, les entreprises du pouvoir sont moins puissantes ; les désertions sont rares ; les abandons ne peuvent être que le résultat d'une dissidence expliquée. Cette sorte de discipline naturelle devient ainsi une garantie contre les tergiversations, et quand cette affirmation, à ciel ouvert, des opinions des représentants de la nation prend le caractère de fixité que l'organisation des partis amène, les partis deviennent, dans l'assemblée, l'image fidèle de ce qu'ils sont dans le pays. Si l'élection a été sincère, c'est le pays lui-même qui vient s'asseoir à la Chambre et c'est bien lui qui se gouverne.

Cette fixité des partis est loin toutefois d'engendrer leur immobilité; elle est seulement, pour eux, la stabilité dans une situation .déterminée. Elle n'exclut ni les abandons ni les adjonctions partiels qui sont le fruit des efforts faits pour se convaincre et pour dominer. C'est même de ces abandons, quand ils se multiplient, comme des adjonctions, quand elles deviennent nombreuses que provient, dans les partis de la Chambre, à l'image de ce qui se produit dans le pays, ce mouvement de rotation qui, alternativement, les amoindrit ou les fortifie. Leur transformation elle-même, à ses heures, est la marche logique. Vienne, en effet, un incident grave, une controverse portant sur les grands intérêts de l'État, le pays s'émeut, se consulte, se groupe en partisans ou en adversaires de l'idée qui se discute. Si l'idée nouvelle qui s'impose à la controverse publique domine, en importance, celle qui avait antérieurement

engendré les partis existants, ces partis peuvent se diviser dans leurs appréciations, se modifier ou se désagréger dès lors ; puis se reconstituer en ayant cet élément nouveau pour base de leur transformation. Une telle secousse n'est pas l'agitation malsaine qui sent la rébellion ou Tattaque; c'est l'agitation féconde, le mouvement politique, qui révèle la pensée vraie du pays, éclaire le pouvoir, et lui permet ainsi de conformer ses actes au vœu de la nation. Le jour où les partis sont nettement constitués dans les Chambres, et y reflètent exactement, comme ils le doivent, les volontés du pays, le pouvoir trouve, dans cette affirmation chiffrée à l'avance des opinions, l'indication précise des résolutions à prendre. Qu'il s'agisse des mesures à arrêter, des hommes à choisir, sa marche est tracée, et l'accord est assuré avec une majorité qu'on peut facilement prévoir et préciser. Tout, ainsi, dans le gouvernement, s'accomplit au grand jour; les garanties abondent pour le pays, comme les enseignements pour le pouvoir. Aucun incident grave ne passe inaperçu; sa solution ne se produit jamais sans contrôle. Les questions se vident pour ainsi dire à mesure qu'elles se produisent. Ainsi s'établit sans désordre et au contraire avec des profits réels, le jeu régulier de ces sortes de partis qui sont l'essence même de tout gouvernement parlementaire ou de ceux qui s'en rapprochent par les bases principales.

Dans les divers groupes qui se formaient au Corps Législatif, au début de cette session de 1869, on peut dire que les deux sortes de partis se constituaient

dans la Chambre^ comme les élections avaient établi qu'ils existaient également dans le pays. A l'extrême gauche, se groupaient quelques députés : le titre même que quelques-uns d'entre eux avaient donné à leur réunion les rangeait parmi les ennemis de l'Empire et de la dynastie : on les appelait les irréconciliables. Le groupe dit de la gauche ouverte n'avait pas pour l'Empire des sympathies beaucoup plus vives II l'acceptait cependant, ou, plus exactement, il consentait à le subir dans de certaines conditions. En dehors de ces deux groupes, qui le plus souvent se confondaient en un seul, les autres fractions dont nous avons parlé, le centre droit, le centre gauche et la droite, non encore agrégées, formêCient, dans les diverses combinaisons auxquelles pouvait prêter l'examen attentif de leur composition, les éléments d'une majorité considérable avec laquelle le pouvoir était absolument forcé de compter.

Ainsi aux premiers jours de sa réunion, la Chambre, investie de ses prérogatives nouvelles, révélait sa volonté de soumettre le pouvoir à l'application du régime parlementaire. Elle se faisait l'interprète du sentiment vrai du pays en se prononçant ouvertement pour que l'élément nouveau prédominât si fortement dans le cabinet, qu'on n'eût à redouter aucun pas en arrière. C'était la condamnation de M. de Forcade de la Roquette. Il était, nous avons à diverses reprises eu déjà l'occasion de le montrer, il était le représentant trop marqué du passé, et contre un semblable grief, contre une si persistante accusation ses protestations, comme celles

de ses partisans, devenaient absolument impuissantes.

Les amis de M. de Forcade n'étaient pas seuls à agir. La cour elle-même s'engageait dans le débat; et cependant ses insistances, si vives qu'elles fussent, ne parvenaient pas à arrêter le courant qui se produisait à son encontre. Les réceptions se multipliaient aux Tuileries; les députés, sur lesquels on croyait pouvoir efficacement agir, étaient invités par petits groupes et ils étaient l'objet des attentions les plus délicates. On ne touchait pas trop directement aux questions pendantes avec eux; on s'appliquait surtout à resserrer les liens qui les attachaient déjà à la Couronne ; on s'efforçait de leur rendre plus difficile une manifestation de dissidence avec le château ; on espérait que le souvenir de l'accueil qu'ils y auraient reçu les ramènerait aux traditions de soumission des assemblées précédentes. Soumission, hélas! qui pendant 17 ans avait été, aux mains cïu pouvoir, l'instrument le plus funeste pour lui.

Si pénible qu'il fût, pour les Tuileries, de constater la vérité, on finit par s'y rendre. On reconnut enfin, qu'il fallait définitivement renoncer à maintenir M. de Forcade de la Pioquette aux affaires, et, dans la pensée que M. Emile OUivier était la personnalité qui reflétait le plus exactement la situation du moment, on entra de nouveau en rapports avec lui. Les choses même prirent rapidement, de ce côté, une tournure décisive : M. Emile OUivier reçut de pleins pouvoirs confidentiels; et, pendant que la II 26

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discussion sur les opérations électorales, désormais sans intérêt politique, se traînait péniblement à la tribune de la Chambre, les couloirs et la salle des conférences étaient le théâtre de toutes les combinaisons imaginables pour arriver à constituer ua cabinet dont M. Emile OUivier devait être le pivot.

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