CHAPITRE XX
Emban^as pour la formation d'un nouveau cabinet. — L'abus des discours. — Dangers auxquels ils exposent. — M. Emile OUivier. — Ses antécédents. — Ses mérites et ses lacunes.
— L'Empereur confie à M. Ollivier la mission de former le cabinet. — Difficultés qu'il rencontre. — Le ministère du 2 janvier. — M. Ollivier et les divers partis de la Chambre.
— Ses ménagements pour la gauche. — L'incident d'Auteuil. — M. Ollivier revient à la majorité. — Les candida-
' tures officielles. — Le ministre de l'intérieur désavoué par le garde des sceaux. — Déchaînement de l'opposition. — M. Ollivier retourne à la gauche. — Interpellation de M. Ferry. — Insistances de M. Belhmont pour obtenir la dis solution. — Emotion de la majorité. — M. Ollivier retourne à la majorité. — Effets de ces changements d'attitude.
On n'était pas sans embarras pour former le nouveau ministère. La difficulté principale venait des exigences qu'avaient fait naître, pour les membres du gouvernement, non pas seulement le retour aux traditions des anciennes Chambres, mais leur malhabile exagération. Tout en protestant contre le régime parlementaire, les ministres du pouvoir personnel en
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avaient fait revivre les coutumes, ou plus exactement ils les avaient dénaturées en se jetanr, atout propos, dans d'interminables harangues qui faisaient, de chaque débat une joute oratoire bien plutôt qu'une discussion prolilable aux intérêts du pays. M. Rouher, entraîné par son amour de la parole, avait introduit cette habitude. Il eût cru encourir Taccusation d'infériorité si, à un discours de deux heures, il n*eût répondu par un discours d'une durée au moins égale. On était arrivé ainsi, dans ces sortes d'assauts de parole, à donner aux discussions de fatigantes proportions. Il semblait qu'on ne pouvait conquérir le rang d'orateur que si, durant deux heures au moins, on avait occupé la tribune. On poussa l'abus jusqu'à parler une séance entière. M. Thiers avait donné cet exemple; M. Rouher ne voulut pas être en reste avec son contradicteur ordinaire ; il inventa le discours de deux jours, et pour ne pas rester en arrière, MM. de Forcade de la Roquette et Pouyer Quertier imitèrent son exemple. Comme si Ton pouvait captiver, pendant aussi longtemps, l'attention de ses auditeurs, et prétendre ne dire là que des choses vraiment utiles! Mais on parlait souvent pour soi plus que pour les autres, et, n'eût-on été écouté que par les sténographes, on voyait, le lendemain, son discours occuper vingt ou trente colonnes du Journal Officiel^ et on était satisfait. Les ministres de second plan, quelques conseillers d'État eux-mêmes marchaient courageusement sur les traces de leur maître.
Combien, ainsi^ on s'écartait de ce qui doit être la
règle de conduite d*un représentant du pouvoir appelé à parler devant une assemblée, devant le pays, devant le monde entier! Dans les questions importantes, chacune de ses paroles révèle la pensée du gouvernement; on les pèse, on les commente; il doit se renfermer dans de courtes déclarations et dans une discussion concise. Tout homme politique capable serait en mesure de s'expliquer dans de telles conditions — le maréchal Soult en avait été l'exemple — et il faudrait qu'il en fût ainsi, car il n'est pas donné aux esprits les plus sérieux, aux capacités les plus solides de pouvoir se plier à ces exi- .gences déclamatoires de la nouvelle école. Avec un pareil système, on risque de se priver des concours les plus utiles; on écarte souvent l'homme qui pense et qui sait, pour le sacrifier à celui dont l'art de parler est le seul mérite. On rétrécit singulièrement le cercle dans lequel on peut choisir les dépositaires du pouvoir, ceux surtout auxquels incombe la direction de la politique et par conséquent sa défense.
Au moment où se préparait la formation du nouveau cabinet, on était absolument sous le joug de ce préjugé qui voulait que le pouvoir n'appartînt qu'à . un talent oratoire de premier ordre. Les autres qualités bien plus essentielles de l'homme d'Etat, on y songeait à peine. Un homme qui n'eût eu qu'une parole facile, qui se fût jusque-là borné à dire, très sobrement et convenablement à la tribune, ce que les circonstances l'avaient appelé à dire, sans avoir rencontré sur sa route la fortune d'une harangue solennelle à placer, cet homme-là, on l'écartait dédai-
gneusement; il pouvait peut-être devenir orateur, mais il n'avait pas encore fait ses preuves, et on avait assez peu de confiance dans les ressources du savoir sérieux et de Texpérience acquise pour ne pas oser s'engager, avec de pareils auxiliaires, dans ce qu'on eût traité d'aventure. On faisait ainsi injure au passé, en même temps qu'à la saine appréciation des ressources intellectuelles humaines. La profession d'avocat, qui semblait devenir comme le diplôme des orateurs, n'avait point marqué la jeunesse des Mirabeau, des Foy, des Casimir Périer.
Les circonstances avaient, chez ces natures d'élite, presque subitement développé le talent de la parole. Leur âme, toute pénétrée par les grands incidents du mouvement politique auquel ils étaient môles, éprouvait comme .une sorte de besoin d'expansion qui se traduisait dans leur parole; cette expansion c'est l'éloquence, l'éloquence vraie; et on l'avait assez oublié pour ne pas compter, dans la pénurie oii on crevait se trouver, sur le bénéfice de ces rêvélations naturelles. On en pouvait d'autant plus espérer cependant, que les complications devenaient graves, et que ce sont toujours les situations difficiles qui engendrent les caractères et les grands talents. Il y a d'ailleurs, pour un talent même ordinaire, un auxiliaire sur lequel on ne compte généralement pas autant qu'on devrait le faire ; c'est la possession du pouvoir. Combien de fois un orateur, jusque-là peu écouté, n'obtint-il pas de véritables succès alors qu'il était arrivé aux affaires! Une telle transformation n'était pas due seulement au prestige de l'autorité
qui prédispose naturellement, en faveur d'un ministre, tous les adorateurs du soleil levant; elle devait être surtout attribuée à des considérations plus sérieuses ; la conscience de la responsabilité ouvre à l'esprit des horizons nouveaux et donne une assurance de bon aloi qui double les facultés.
C'était donc faire injure à noire époque que de se croire aussi pauvre qu'on semblait le penser pour trouver des hommes capables de prendre la direction des affaires. On oubliait impitoyablement les leçons de Texpérience; on n'était qu'à quelques mois des difficultés insolubles auxquelles TEmpire avait été conduit par un homme doué d'un rare talent oratoire, dépourvu de caractère, et cependant on n'était pas guéri ; celte parole brillante, on la voulait remplacer par un équivalent. Dans de semblables conditions, et sous la domination de ces regrettables erreurs, étant donnée la nuance politique à laquelle était arrivé. M. Ollivier, il devenait l'homme de la situation, ou plus exactement il en était l'exigence apparente.
Ce rôle, qui était le rêve de sa vie, il ne l'avait pas conquis sans de sérieux sacrifices. Animé d'une passion républicaine ardente, traditionnelle dans sa famille, il avait dû assouplir assez ses doctrines pour leur permettre de passer sous les fourches caudines de l'Empire. Vainement, pensait-il abriter l'abdication de son principe derrière la conquête libérale que réalisait, pour le pays, la substitution de l'Empire parlementaire à l'Empire autoritaire; son adhésion au régime monarchique n'en était pas moins la condam-
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nation des premières opinions qu'il avait soutenues à la Chambre, Tabandon de son drapeau, la rupture ouverte avec son parti. Mais M. Ollivier voyait en lui plus qu'un orateur; il se croyait fermement Téloffed'un homme d'État, et, dominé par cette sincère illusion, il lui tardait de mettre en relief des qualités qui, dans sa pensée, lui réservaient une page exceptionnelle dans l'histoire du second Empire. Il n'aspirait pas seulement au titre de ministre; il ambitionnait la haute renommée des hommes qui personnifient une époque, un système, par l'élévation de leur caractère, Téclat de leur talent, la grandeur de leurs services, et qu'on cite comme des' modèles à suivre, comme des exemples à consulter. M. Ollivier n'avait pas les qualités qui peuvent élever autant un homme au-dessus des niveaux ordinaires. A côté d'un mérite incontestable, il y avait dans sa nature, des lacunes, des défauts même qui devaient fatalement lui interdire l'accès de ces sphères privilégiées, et rendre éphémère Timportance exceptionnelle que les hasards, plutôt qu'un enchaînement logique de circonstances devaient lui donner.
M. Ollivier savait la politique comme on sait une science. Aucune époque, aucune école, n'avaient échappé à ses sérieuses études; il possédait ainsi tout ce que peut donner le travail; il lui manquait certaines des qualités que donne la nature, l'instinct exact des situations, l'intuition vraie dans les circonstances délicates; il lui manquait, par-dessus tout, ces convictions profondes que ressentent seuls les grands esprits, et qui engendrent la qualité la plus
précieuse de rhomme d'Etat : le caraictère. 11 ne connaissait réellement de Tambition que ce qui devait profiter à son élévation et à sa renommée. Il n'était pas assez accessible aux élans plus élevés de cette noble passion, qui, lorsqu'elle a le bien public pour seul but, devient Tun des plus respectables mobiles qui puissent animer l'homme. Et lorsqu'en effet l'ambition a ces hautes origines elle élève le cœur, grandit le talent, décuple les forces, et peut conduire, pour le succès d'une cause ou d'un principe, aux plus généreux entraînements, aux plus sublimes sacrifices. Son mérite dominant, et on pourrait dire sa vraie raison d'être, c'était son talent oratoire. La tribune avait été l'objectif de toutes ses études; il avait appris consciencieusement, et aux sources les meilleures, l'art de bien dire. Doué d'une mémoire merveilleuse, il possédait tous les grands maîtres, et leurs conseils étaient sans cesse présents à son esprit. Sa parole avait du charme, son organe légèrement voilé se prêtait à une sorte de mélodie sympathique qui réussissait à donner à des discours d'une valeur, ordinaire quelquefois, l'apparence d'une harangue magistrale. Il faut dire tout de suite que le plus souvent ses succès étaient mérités. Sa parole avait de l'ampleur, sa phrase était correcte, et l'inspiration du moment lui donna plus d*une fois l'occasion de s'élever à une véritable hauteur. La réplique mettait en relief sa remarquable facilité d'improvisation, et, dans ces surprises oratoires où la nature de l'homme doit donner plus encore que l'étude, on pouvait apprécier la sûreté de sa méthode
et la remarquable élégance de son langage. Les débuts de ses discours étaient toujours empreints de finesse et d'à-propos; les mois heureux lui étaient familiers ; les pensées philosophiques avaient, dans sa bouche, une précision séduisante ; il en invoquait souvent, et utilement, le secours dans les discussions politiques. Ses reparties étaient vives, courageuses quand il sentait l'attaque, spirituellement ironiques quand il croyait n'avoir pas à compter avec son adversaire. 11 n'en faut pas tant pour être un orateur de premier rang; aussi M. Ollivier eut-il de très légitimes succès de tribune. On peut dire que ce qui fut ainsi la condition de son élévation fut en même temps la vraie cause de sa chute. II crut trop à la puissance de la parole; il vécut dans cette illusion qu'avec un discours heureux, il triompherait de toute difficulté et ne trouverait, dans un obstacle vaincu, que l'occasion d'un succès. C'est ainsi que, pour lui, tous les incidents de la politique se ramenaient au parti qu'il en pourrait tirer à la tribune. Le fond des questions, la solide appréciation des affaires étaient sacrifiés à la tentation d'une mise en scène séduisanté. L'homme qui réussit à se créer, par de tels moyens, une importance factice ne peut jamais espérer qu'une élévation éphémère. Aussi, cette sorte de vogue qui se fit, un instant, autour du nom de M. Ollivier fut-elle de courte durée. Quelques semaines suffirent pour lui enlever son prestige, pour ramener Topinion à une plus juste appréciation de sa valeur. La réaction qui se fit, à son encontre, dépassa même la mesure, et d'une exagération de certains
mérites, on arriva, presque sans transition, à la négation de qualités réelles.
Les allures de M. OUiviep n'étaient pas étrangères à ce brusque revirement. La fortune politique l'avait prisa l'âge où, le plus souvent, on est encore sur les bancs des écoles. pour en faire un homme. A vingtdeux ans, il gouvernait en maître cette belle cité de Marseille, et dans les nombreuses occasions qui lui étaient données de parler en public il faisait déjà pressentir ses brillantes facultés oratoires. Élu, à trente-deux ans, député do Paris, il s'était vu ainsi porté aux premiers plans de la scène politique, et c'est sans doute à celte élévation rapide, qu'il faut attribuer ce contentement immodéré de lui-même, qui débordait dans ses paroles, se lisait sur son visage, se voyait jusque dans sa démarche, et avait le tort de se faire sentir à tous en toute occasion, f-lien, dans celte nature, ne tempérait cet excès de personnalité. Le frottement du monde, qui met d'ordinaire en garde contre les écueils de cette réelle infirmité, lui faisait défaut; aussi y avait-il comme une sorte de naïveté dans les expansions que M. Ollivier rendait si fréquentes à son sujet. Au lieu de chercher à se compléter par les qualités de quelques-uns de ses collègues, par les conseils utiles qu'on ne lui ménageait pas, mais qu'il jugeait avec humeur, il se complaisait dans l'admiration du moindre de ses actes, et se croyait assez fort pour suffire à toutes les tâches, pour dominer, à lui seul, les événements les plus graves.
C'est à ces travers, qui conduisent facilement à des
allures hautaines et dédaigneuses, qui froissent jusqu'aux indifférents, que M. Ollivier doit attribuer tant de froideur, tant d'éloignements, d'hostilités même, qu'il a vu rapidement se multiplier autour de lui. C'est à ce terrible envahissement de son esprit par ces travers qu'il faut attribuer non seulement sa chute du pouvoir, et les fautes qui l'en ont précipité, mais encore les malheurs de la patrie dont nous aurons à parler, et dont son imprévoyance, sa légèreté, son orgueil surtout, l'ont rendu l'un des principaux auteurs.
Dans les hautes sphères de l'esprit, dans ces régions où la parole et la pensée d'un homme ont assez de puissance pour que leur retentissement soit ou une force sociale ou un danger public, il est peu de natures assez vigoureusement trempées pour pouvoir résumer à la fois en elles une diversité d'aptitudes qui permette de briller indistinctement dans les situations les plus opposées. Les facultés de
• l'homme ont leurs incompatibilités et leurs répugnances natives, comme elles ont également leurs penchants et leurs préférences.
Dans l'ordre politique on a pu remarquer souvent que les talents d'opposition et de critique, qui demandent des conditions particulières de tempérament,
• s'alliaient difficilement à ce qu'on peut appeler l'art de gouverner. Les hommes qui, à diverses époques, ont été successivement, comme le fut M. Billault, de
. grands orateurs dans l'opposition et de grands ministres aux affaires, qui ont su bénéficier comme valeur de leur accession au pouvoir, ont été de rares
privilégiés. Le plus souvent^ tel orateur brillant, impétueux, entraînant, qui a fait, dans une assemblée, la force et le succès d'une phalange opposante, a vu pâlir ses triomphes en arrivant au pouvoir. Ce fut le sort de M. Ollivier. Sa nature contemplative, rêveuse, poétique, se prêtait peu au positivisme que le pouvoir demande au nombre des qualités nécessaires pour le bien exercer. Bercé dans une série de théories abstraites, dont il s'était fait le chaleureux apôtre, il limitait à leur application les conditions essentielles d'un bon gouvernement. Ébloui par l'amour de son idéale il ne s'appliquait qu'à en découvrir et à en retracer les mérites; il n'en envisageait les faiblesses que pour chercher les moyens plus ingénieux que vrais de les excuser et de les défendre. C'est en obéissant ainsi à ses penchants qu'il avait embrassé avec passion l'amour de la liberté, ou plus exactement de toutes les libertés, sans peser assez, pour chacune d'elles, la mesure de sa compatibilité avec les mœurs de son époque, avec les exigences sociales de la nation. La liberté était son drapeau, son idole ; liberté politique sous toutes ses formes, liberté économique, liberté toujours, en tout et partout, tel était le thème invariable de ses discours, et le principe auquel il s'appliquait courageusement à ramener toute discussion engagée. En restant ainsi, dans l'opposition, l'infatigable spécialiste de la liberté, M. Ollivier, eût eu une figure oratoire, où le mérite de l'harmonie se fût allié aux accents d'une généreuse éloquence. C'était à ce rôle spéculatif que le destinaient le plus exactement sa
nature, ses études, son talent et jusqu'à ses antécédents politiques. Pourquoi faut-il, pour nous et pour lui, qu'il ait déserté sa voie; qu'il soit venu heurter, contre les exigences bien autrement positives du pouvoir, ses rêves de jeunesse et ses illusions philosophiques; qu'il ait consenti à s'imposer des contradictions quotidiennes en traitant en marâtre cette liberté dont la défense avait fait sa renommée et son élévation ! On ne tardera pas à voir comment, ministre imprévoyant et téméraire, il vit s'anéantir, sous les sévérités qu'il mérite, la part de célébrité que lui avaient valu, comme député, ses luttes de tribune, ses succès oratoires.
Ceux qui connaissaient bien M. Ollivier avaient facilement prédit ce qu'il devait devenir aux affaires. Un de ses amis qui était le nôtre également et qui entre autres éminents mérites avait le don précieux déjuger les hommes et d'apprécier les situations avec une remarquable perspicacité, M. le vicomte de la Guéronnière, disait de lui, quelques jours avant son arrivée au ministère, et alors que la faveur de l'opinion l'y poussait : « Ollivier est à la fois inévitable et impossible. »• C'était le bien juger, et quelques semaines suffirent pour justifier cette prédiction.
Quoi qu'il en soit, l'Empereur, ou qu'il voulût user, par l'exercice du pouvoir, cet ancien ennemi, ou qu'il consentît momentanément à se soumettre à l'exigence apparente de Topinion, l'Empereur crut devoir confier à M. Ollivier la mission de former le premier cabinet du nouveau régime qu'il allait inaugurer. Voulant même accentuer sa volonté d'en-
trer dans Tapplication des nouvelles doctrines constitutionnelles qu'avait posées le Sénatus- Consulte du 8 septembre, TEmpereur adressa à M. Ollivier la lettre suivante :
« Palais des Tuileries, le 27 décembre 1869.
« Monsieur le Député, les ministres m'ayant donné leur démission, je m'adresse avec confiance à votre patriotisme pour vous prier de me désigner les personnes qui peuvent former avec vous un cabinet homogène, représentant fidèlement la majorité du Corps Législatif, et résolues à appliquer, dans sa lettre comme dans son esprit, le Sénatus-Gonsulte du 8 septembre.
« Je compte sur le dévouement du Corps Législatif aux grands intérêts du pays, comme sur le vôtre^ pour m'aider dans la tâche que j'ai entreprise de faire fonctionner régulièrement le régime constitutionnel*
« Croyez, Monsieur, à mes sentiments.
« Napoléon. »
C'était dépasser la mesure. Une simple note au Journal Officiel^ annonçant que M. OlHvier était chargé, par le Souverain, de former un cabinet, eût été très suffisantes Dans l'esprit de tous, une semblable lettre ne pouvait avoir été rendue publique qu'autant que celui à qui elle était adressée aurait, à l'avance, résolu les difficultés qu engendre toujours la formation d'un cabinet. Questions de principes.
questions de personnes, programme politique, sy^i tème complet en un mot, tout, devait-on supposer, était définitivement arrêté. On s'attendait d'autant plus à trouver le lendemain, au Jouunal Officiel^ Ja liste des nouveaux ministres, que depuis 15 jours M. Ollivier avait reçu de pleins pouvoirs de l'Empereur, et que des ouvertures avaient été faites par lui à plusieurs hommes politiques pour leur offrir de s'associer à sa nouvelle fortune. La vérité, au contraire, c'est que rien n'était prêt, et que, de part et d'autre, on s'était ainsi engagé dans une aventure dont on eut la plus grande peine à sortir, et dont le premier effet fut d'affaiblir sensiblement l'autorité morale de l'homme sur lequel on comptait pour assurer la marche du nouveau régime.
L'exagération d'importance que la lettre impériale avait donnée à M. Ollivier avait déplu aux hommes les plus considérables de la Chambre, au concours desquels il devait le plus naturellement faire appel; MM. Ségris, Buffet, Talhoûet et Daru. Ses formés, avec ces honorables députés, avaient éveillé chez eux de justes susceptibilités. Ils voulaient bien, à certaines conditions, entrer avec lui sur un pied d'égalité d'importance; il leur répugnait, à bon droit, de n'arriver au pouvoir que comme des sortes de satelhtes d'une autorité dominante dont ils n'admettaient nullement la supériorité. Aussi les premières négociations, ouvertes avec les chefs du centre gauche, n'aboutirentelles rapidement qu'à une scission complète. Une combinaison où cet élément eût prévalu, avait cependant lavantage de donner à l'évolution politique qui
s'accomplissait son véritable caractère. En y renonçant, on se trouvait condamné, ou à ne s'adresser qu'à des hommes d'une situation moins autorisée dans la Chambre, ou à revenir en arrière et à offrir aux principaux ministres du 17 juillet, MM. Magne et Ghasseloup Laubat notamment, une place nécessairement importante. Dans le premier cas, on ne constituait qu'un cabinet "sans notoriété suffisante et sans force; dans la seconde hypothèse, on enlevait au mouvement ministériel qui s'accomplissait l'aspect si nécessaire d'une modification complète pour retomber dans un simple remaniement. On ne rompait pas ainsi avec le passé, on le continuait.
Les deux combinaisons furent successivement tentées. Chaque jour voyait éclore et s'évanouir" une liste nouvelle; les refus se multipliaient et on les voyait venir des hommes eux-mêmes chez lesquels l'ambition d'un portefeuille n'était un secret pour personne. Il fallait que la situation de M. Ollivier fût déjà bien compromise, et que la foi en son œuvre manquât dans la Chambre pour qu'un tel vide se fit autour de lui. Cinq jours se passèrent ainsi. L'opinion devenait impatiente, les commentaires prenaient un caractère d'aigreur qui rendait une solution nécessaire. M. Ollivier se décida, alors, à tenter un rapprochement avec les minisires du 17 juillet, et, après plusieurs entrevues, on arriva à s'entendre. Le 31 décembre, une Jiste ministérielle était arrêtée. Les nouveaux titulaires acceptaient les félicitations, quand certaines préoccupations se faisant jour dans l'esprit de M. Magne, il crut devoir déclarer qu'il revenait II 27
sur son acceptation prenuère et qu'il était absolument décidé à ne pas faire partie du nouveau cabinet. M. Magne étant la personnalité importante de la combinaison, tout fut remis en question, et M. Ollivier dut entrer de nouveau en campagne pour trouver d'autres collègues. A force de négociations et de concessions, il arrivait enfin à soumettre un ministère complet à l'Empereur. Ce ministère figurait au Journal Officiel du 2 janvier et était ainsi composé :