‹ Mémoires sur le Second EmpireChapitre 35 sur 54 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Dans cette seconde partie de nos mémoires, nous n'avons pas eu seulement Tinlention de retracer les événements ^considérables qui abondent de 1852 à 1870; nous avons voulu encore en tirer un enseignement profitable. Les cruelles épreuves que nous traversons, depuis bientôt quinze ans, nous imposent une double tache dans l'avenir : reconstituer, à la fois, et un gouvernement et la société. Nous n'avons pas trop, pour y arriver, de tous les efforts unis du parti conservateur, et nous voudrions que, sur le terrain doctrinal au moins, rien ne vînt diviser ses forces. C'est pour contribuer à cette union que nous avons cherché à faire pénétrer la lumière dans l'esprit de ceux qui, trop impressionnés par l'exagération abusive du parlementarisme actuel, se retournent précipitamment vers celui des régimes qui s'en écarte le plus et se séparent ainsi de ceux, en bien plus grand nombre, qui reconnaissent la nécessité de se plier, dans une certaine mesure, aux exigences

des temps. Au lieu de trouver, dans le régime autoritaire, le salut, comme ils en auraient l'espoir, ces dissidents de bonne foi du parti conservateur libéral n'y rencontreraient que de nouvelles déceptions.

Avant de formuler notre conclusion, nous devons nous résumer.

Nous avons montré ce qu'avait été l'Empire tant qu'il était resté fidèle à sa mission expresse : là ont été les années de force, de grandeur et de prospérité ; nous avons montré ce qu'il était devenu quand, passant aux mains de ceux qui ne voyaient en lui que la satisfaction de leurs aspirations ambitieuses, il avait été détourné de son but, jeté hors de sa voie, exploité au profit d'individualités absorbantes; ce sont les jours de malaise et de dépérissement; nous avons montré, enfin, où il en était arrivé, cet Empire jadis si puissant, quand, subissant les pernicieux effets de dominations exigeantes, il se voyait livré, dans une trompeuse pensée de salut, -aux hommes qui avaient été ses plus ardents adversaires et qui ne venaient à* lui que dans l'espoir de trouver, pour eux, grandeurs et renommée. Ce sont les jours de décadence durant lesquels on voit se succéder, avec une effrayante rapidité, les agitations menaçantes, les surprises douloureuses, les épreuves les plus terribles que puisse traverser un peuple.

Et cependant, quelles conditions de force et de durée n'avait pas le pouvoir en 1852!

En cherchant dans l'histoire des nations, en remontant aux origines des Monarchies qui les ont gouvernées, ou qui les gouvernent, on peut dire que nulle

dynastie n'eut jamais, en aucun temps et chez aucun peuple, une origine plus libre, plus respectable et plus forte que ne le fut celle du second Empire. Jamais Souverain ne dut, autant que Napoléon III, sa Couronne à une volonté aussi indépendante, aussi unanime, aussi persistante d'une nation.

Si, au point de vue de la stricte réalité constitutionnelle, l'Empire date seulement du 21 novembre 1852, la vérité politique, c'est qu'il remonte bien plus exactement au 10 décembre 1848.

L'élection du 21 décembre 1851, qui faisait du Prince-Président un Souverain à temps, avait une signification aussi monarchique que celle du 10 décembre. Elle avait, en outre, un caractère essentiel à constater : le pays ne confiait plus seulement le pouvoir à un prince inconnu de lui, pour faire prévaloir sa volonté monarchique ; mais, après l'avoir vu pendant trois ans à l'œuvre, après avoir jugé de ses aptitudes, de sa modération et de sa patiente sagesse, il augmentait considérablement l'étendue de ses pouvoirs, ratifiait ce passé, et, à un vt)te de tendance, faisait ainsi succéder, en le confirmant, un vote de préférence et de confiance personnelles. C'est encore la même signification qu'il faut reconnaître dans le grand scrutin du 22 novembre 1852 qui restaura l'Empire.

Telle était la triple et libre expression de la volonté presque unanime de la nation, qui, sur les débris d'une République agonisante, restaurait la Monarchie et en faisait l'Empire, en ajoutant à la force de son origine cette fortune heureuse de n'avoir ravi â aucune

dynastie, à aucun prince, une couronne qui n'était plus qu'aux mains de celui qui la donnait : le pays.

Nous Pavons dit encore, dans ces votes successifs, dans cette immense transaction où se rencontraient les éléments les plus divers, les sages de tous les anciens partis, il fallait voir, bien comprendre et retenir surtout la raison essentielle de Tunion. Elle se résumait ainsi : plus d'agitations, plus de désordres, plus de révolutions, Tordre et la paix, la modération et la sagesse. Tels étaient les termes exprès de ce contrat solennel qui liait le pays et le Souverain et auquel on avait consenti à sacrifier ses préférences ou ses regrets.

Fidèle à cet accord, gouvernant avec cette seule devise, se renfermant soigneusement dans cette po» litique d'apaisement et de développement de la prospérité qui n'exclut ni l'éclat ni la grandeur, ne donnant aucun prétexte aux partis pour provoquer la modiBcation du contrat posé par eux, l'adhésion se fût continuée, et, à la faveur de cette entente patriotique, on eût fondé en France un régime durable, qui eût vu insensiblement s'apaiser ou s'éteindre l'esprit de révolution dans ses exprèssions et ses personnalités les plus ardentes. On fût arrivé ainsi, et plus sûrement que par les déclamations des adorateurs de la liberté, à l'heure propice où l'Empire autoritaire, cette dictature passagère, eût pu se transformer en une Monarchie libérale, en un gouvernement du pays par le pays.

Tel était l'Empire qui avait été fondé en 1852; telles étaient les conditions de force et de longévité

qui s'ouvraient devant lui ; tel était, au Deux-Décembre, l'avenir qui lui avait été préparé.

Infidèle au mandat, on perdit les bienfaits de sa puissante origine. On les perdit, ces bienfaits, quand, abandonnant la sagesse des premiers temps, on s'engagea dans les dangers de la guerre d'Italie, dans les aventures du Mexique, quand on laissa se préparer et se faire la terrible journée de Sadowa, quand on cessa de mettre en harmonie ses résolutions personnelles avec le vœu dominant du pays, quand, en un mot, on substitua Tusage exagéré de son omnipotence à la prudente exécution de l'accord consenti. Les fautes et les revers eurent alors leur fatal enchaînement. Au pays, qui voyait disparaître ses raisons de quiétude et qui demandait à reprendre, sous la forme du contrôle, la part de pouvoir qu'il avait déléguée, on répondait par des diversions impolitiques et périlleuses, par les expédients irréfléchis du 24 novem* bre, du 23 juin et du 19 janvier. Dominé par la volonté de la résistance, dédaignant d'entourer ses décisions des indispensables garanties de la discussion , on se jetait dans les improvisations constitutionnelles les plus hasardeuses. On se refusait à établir, avec le pays, le nouveau contrat dont il posait les termes dans ses revendications et dont la formule était le régime parlementaire modifié selon les nécessités de notre époque. On arrivait ainsi au jour où les rênes du pouvoir devenant plus lourdes, on les laissait flotter aux mains de ces consQillers téméraires et aveugles qui, en cher-

chant sans cesse à rassurer sur la portée dés périls, ne faisaient au contraire que favoriser les progrès de Tagitation, provoquer la résistance et préparer la chute.

De cet enchaînement de circonstances, de Texamen des divers procédés de gouvernement auxquels on s'est adressé de 1848 à 1870, on pourrait tirer une conclusion sur celui des régimes qui s'approprie le mieux au tempérament actuel du pays. Mais, pour se prononcer plus sûrement, il est préférable de tenir compte des expériences faites depuis le commencement du siècle.

Sans vouloir entrer ici dans une discussion approfondie sur les divers systèmes constitutionnels qui se sont succédé, il nous sera permis de donner très sommairement l'expression de nos convictions en cette grave matière. On trouvera naturel que nos appréciations se restreignent à cette période de notre histoire moderne qui date de la première révolution; nous ne parlerons ainsi de cette admirable Monarchie française, qui a précédé 89, que pour rendre hommage à la grandeur de plusieurs de ses Rois et pour constater, à son honneur, que c'est bien elle qui a réalisé le difficile problème de constituer l'unité de la France. Mais autres temps, autres mœurs, autre état social, autre état de civilisation, et il serait insensé de prétendre que les procédés de gouvernement de Louis XIV, de la Régence et de Louis XV, le pouvoir absolu, pourraient s'appliquer à une société qui a subi les transformations profondes qui se sont produites depuis 89.

Ne raisonnant donc que sur les temps présents, nous dirons : despotisme d'en haut, despotisme d'en bas surtout, tels sont, pour un peuple, les deux écueils à éviter à tout prix.

Le despotisme d'en haut, la France en a fait, au 18 brumaire, Texpérience bienfaisante au début, douloureuse à la fin. Pour échapper aux horreurs de la révolution, elle s'est jetée dans les bras d'un soldat victorieux. Avec la dictature glorieuse du général Bonaparte, elle voyait rapidement s'effacer la trace des calamités que la première république avait fait peser sur elle. Sous la main puissante du Premier Consul, une France nouvelle sortait des décombres de la révolution. Comme par prodige, tout était créé à la fois. L'armée, la magistrature, les finances recevaient une organisation où tout était prévu et qui constituait le plus ingénieux des mécanismes de gouvernement. Puis, le guerrier se faisait législateur et le code Napoléon, l'un des plus beaux monuments de sa gloire, prenait la place des anciennes et confuses coutumes des provinces. Partout, la prospérité succédait à la ruine, et, pour couronner son œuvre. Napoléon rendait à Dieu l'hommage que le génie doit à la divinité ; il relevait les autels et il restituait enfin la plus précieuse de toutes les libertés, la liberté de conscience. La dictature, une dictature temporaire toutefois, avait pu seule , après les désastres de 93, donner ces bienfaits.

Mais, si grande qu'elle fût, cette gloire de régénérateur d'une société ne suffisait pas à l'activité et à Tambition d'un homme tel que Napoléon. Bientôt le

penseur, le philosophe, le législateur faisait place au guerrier; le conquérant reprenait son épée et étonnait de nouveau le monde par son audace, par son habileté et par ses victoires éclatantes. Après Austerlitz, après léna, après cette admirable paix de Tilsit, peut-on nier que si Napoléon eût pu recueillir les échos de ce qui se disait dans la nation ; s'il eût eu près de lui les représentants sincères du pays, sa haute raison eût tenu compte des avertissements, des prières, des supplications même qui se seraient multipliés au pied du trône pour maintenir précieusement cette paix qui consolidait en ses mains le plus grand des Empires.

Il vint malheureusement un jour où ce colosse, devant lequel s'inclinaient les empereurs et les rois, subit fatalement les lois de l'humanité. Dans ses combinaisons solitaires, cédant au plus déplorable des entraînements. Napoléon s'engageait dans la guerre d'Espagne. Il rêvait de faire flotter ses drapeaux à l'autre extrémité de l'Europe, sur les murs de Moscou, et, dans ces téméraires entreprises, lui qui ne connaissait que le succès et le triomphe trouvait, hélas! les revers et la défaite. Plus tard, dans cette néfaste journée, dont un Français ne peut prononcer le nom sans la plus amère des douleurs, à Waterloo, le trône impérial était anéanti sous la coalition des grandes puissances européennes. Toutes, il faut le reconnaître, avaient eu cruellement à souffrir des improvisations belliqueuses du conquérant; elles avaient compris que le gouvernement de la France étant tout entier dans la main d'un seul

homme, qu'aucun contrôle n'existant près de lui, qu'aucun frein ne pouvant arrêter les élans terribles de sa volonté, la paix n'aurait d'autre durée que celle qu'il plairait à Napoléon de lui accorder, et c'est pour ces causes qu'on avait juré sa perte. On commettait sur lui le plus horrible des attentats; on envoyait impitoyablement mourir le grand homme sur un rocher insalubre et désert, à des milliers de lieues de sa patrie.

Eh bien ! si ce puissant génie, si cet homme, le plus grand de ceux qui depuis les temps les plus reculés aient étonné le monde, n'a pu réussir à maintenir sa puissance, à conserver son trône, s'il n'a pu résister à la tentation d'entreprises aussi gigantesques que téméraires, c'est qu'aucun pouvoir légal n'existait auprès de lui, c'est qu'aucun avertissement n'avait le droit de se faire entendre. Le régime sous lequel on avait vécu durant les quinze années des différents pouvoirs de Napoléon P" était bien le régime du pouvoir absolu, et nulle expérience plus concluante ne pouvait être faite pour montrer ses périls et pour attester l'impossibilité de le prendre comme système définitif en France. Ajoutons que ce grand esprit avait fini par reconnaître lui-même les dangers d'un gouvernement sans contrôle. Nul n'ignore que, à son retour de l'île d'Elbe, l'Empereur avait appelé à lui l'un de ses plus ardents adversaires, Benjamin Constant, et que, aidé de ses conseils, il avait spontanément octroyé à la France l'acte additionnel, la première des chartes hbérales de notre siècle. Nous n'excéderons donc pas les lois

de la logique en affirmant ici que Napoléon P' luimême reconnaissait l'impossibilité de maintenir, à l'état définitif, le régime purement autoritaire, et qu'en donnant à la France des institutions représentatives, il affirmait la nécessité de faire participer le pays au maniement de ses grands intérêts. Il n'abdiquait pas ; il partageait, avec son peuple, son pouvoir de gouvernement.

Et si encore, sous le règne de Napoléon III, le gouvernement personnel, placé, ainsi qu'il le fut, aux mains d'un prince incontestablement supérieur par l'esprit et par le cœur au niveau ordinaire de Thumanité, n'a abouti qu'à une catastrophe, c'est que cette forme de gouvernement n'est plus viable en France, c'est qu'elle est profondément incompatible avec l'état économique et intellectuel du pays. Plus Napoléon I" a eu de génie, de savoir et de puissance, plus Napoléon III a eu de qualités et de mérites, et plus ils condamnent tous deux la forme autoritaire dont ils ont successiv0ment été la personnification.

Nous le répétons donc : de cette double expérience, nous sommes autorisés à conclure que cette forme de gouvernement est désormais condamnée et que la raison autant que la logique s'accordent à en repousser le retour. La dictature, le despotisme d'en haut peuvent être un expédient nécessaire, une ressource transitoire , une planche de salut, comme cela fut au 18 brumaire, comme cela fut au Deux-Décembre, comme cela sera fatalement encore le jour où nous sortirons de la crise révolutionnaire

actuelle, mais on n'y saurait trouver un système permanent, un régime définitif.

Le despotisme d'en bas! Nous n'avons pas à en retracer Thistoire douloureuse pour en montrer les périls. Les pages sanglantes de notre histoire, c'est à lui qu'il les faut attribuer. Marat, Robespierre et Danton furent les sanguinaires instruments du despotisme d'en bas. La Convention ne fut elle-même que la docile interprète de ses haines et de ses fureurs. De nos jours, en 1871, nous avons vu se rajeunir les horreurs de 1793 ; Dieu préserve la France de voir jamais le retour de ce sinistre dévergondage révolutionnaire, qui, en 1793, s'est appelé la Terreur, en 1871 la Commune!

Entre ces deux extrêmes, et en empruntant aux chartes et aux constitutions du passé celles de leurs dispositions dont Texpérience a montré refficacité, se trouve la seule vérité politique de notre temps, c'est-à-dire un gouvernement constitutionnel ayant comme rouages essentiels :

Un souverain irresponsable, investi du pouvoir exécutif, avec transmission de la Couronne, de mâle en mâle, par voie d'hérédité et par ordre deprimogéniture.

Deux assemblées se partageant le pouvoir législatif :

L'une, Sénat ou Chambre des pairs, dont les membres, inamovibles et en nombre limité, seraient nommés par le Chef de l'État et choisis, dans des catégories déterminées, parmi les principales illus-^ trations et les sommités intellectuelles de la France

L'autre, la Chambre des députés, ayant rélection pour origine et représentant plus directement ainsi les aspirations et les volontés du pays.

Un Conseil d'État, enfin, chargé de préparer les lois, d'en déterminer l'application par des règlements d'administration publique et dont les membres amovibles seraient nommés par le Souverain.

Une pondération sagement étudiée, entre ces divers pouvoirs politiques, ne laisserait aucune chance de prédominance exclusive ni pour un homme ni pour une assemblée.

Pour rester dans le domaine purement doctrinal, nous dirons : quel que soit le parti qui donne son nom à ce gouvernement. Empire ou Royauté, s'il se fait le traducteur fidèle de ce programme sommaire, si, dans sa structure générale, il réussit à échapper aux dangereuses routines du passé, il sera bien expressément le gouvernement du pays par le pays^ le seul qui réponde aux réelles exigences de l'état social de la France et de l'Europe.

Et c'est pour bien préciser notre pensée que nous prenons ici cette dernière formule, de gouvernement du pays par le paySy de préférence à celle de gouvernement parlementaire , plus généralement employée pour définir un gouvernement libre, quelle que soit d'ailleurs la part qu'il fasse à la liberté.

Si , par gouvernement parlementaire, en effet» il faut entendre le régime défini par M. Thiers dans son discours sur les libertés nécessaires , déclarons encore qu'une telle émancipation poli<^

tique en France conduit fatalement à la révolution, parce qu'elle désarme trop le pouvoir, pour mettre aux mains des partis une somme démesurée de moyens de propagande et d'attaque.

De ces libertés, il faut prendre seulement les libertés essentielles : liberté individuelle, liberté de conscience et liberté religieuse, liberté de la tribune, droit de contrôle, droit d*interpellation, participation réelle et efficace des Chambres dans le mécanisme gouvernemental et, par-dessus tout, responsabilité des ministres : voilà bien les libertés utiles et les droits primordiaux d'un peuple qui, tout en voulant vivre libre, ne veut sacrifier, à un excès de liberté, ni la paix intérieure, ni la stabilité.

Liberté de la presse, liberté des réunions publiques, liberté d'açsocialion, ce ne sont point là des libertés nécessaires ; ce ne sont que des libertés consécutives, qui, sous la garantie de la responsabilité ministérielle, peuvent se développer ou se restreindre en restant toujours subordonnées, dans leur application, à ce premier de tous les intérêts qui les domine : Tintérét du pays.

Ajoutons encore qu'un gouvernement qui veut, comme il le faut, rester maître de diriger le mouvement politique dans l'État, a le devoir de réserver, pour lui seul, certaines prérogatives essentielles : parmi elles, dans l'ordre administratif, la nomination des maires dans toutes les communes, et, dans l'ordre législatif, l'initiative des lois. Abandonner cette initiative aux Chambres, ce serait s'exposer à avoir un jour la main forcée par l'excitation que pourrait

faire naître, dans le pays, la proposition d'une loi qu'il importerait au gouvernement de ne pas mettre en discussion.

Plus notre esprit s'arrête sur ces graves matières constitutionnelles, plus nous scrutons les causes des révolutions qui ont désolé la France, plus nous cherchons à pénétrer à l'aide de quelles institutions nous pourrons en prévenir le retour, et plus nous sommes dominé par cette conviction profonde que toute Monarchie qui voudra vivre devra s'établir sur les bases que nous venons d'indiquer, accepter, en un mot, la forme représentative -dans toute sa sincérité, et l'accepter, quoi qu'il en coûte à certains esprits prévenus, avec le suffrage universel comme base de toute élection.

Affirmons en effet, que, remanié dans une pensée de moralisation et conseillé par le pouvoir, le suffrage universel, aux mains d'un gouvernement fort et qui sait se servir de ses agents pour défendre ses candidats officiels, est incontestablement, pour le parti conservateur, le procédé électoral qui offre les garanties les plus sûres. Le régime censitaire, qui donnerait évidemment les forces électives aux classes intermédiaires, aujourd'hui le foyer de l'esprit révolutionnaire, serait, malgré les précautions dont on s'efforcerait de l'entourer, la plus périlleuse de toutes les combinaisons.

Et si l'on accusait ce programme sommaire de se trop rapprocher des formes du régime parlementaire pur, nous ferions remarquer qu'il en écarte soigneusement les dispositions périlleuses pour n'en conn 85

server que les principes protecteurs. Ceux-là sont daiïS une grave erreur qui accusent le régime parlementaire d'avoir été la cause des deux révolutions de 1830 et de 4848, d'avoir provoqué même, si incomplètement qu'il ait été remis en vigueur en 1870, la chute du second Empire. C'est, tout au contraire, à la non-application exacte de ce régime qu'il est juste d'attribuer ces funestes événements. Le reproche qui lui est fait d'avoir amené la chute de trois gouvernements ne repose que sur des appréciations superficielles et sur de véritables erreurs.

L'introductian du régime parlementaire en France ne remontait pas à d'assez longues années, en 1830, en 1848 et en 1870, pour qu'on pût dire que l'éducation du pays, celle des Chambres, celle des hommes d'État, celle des souverains eux-mêmes était faite assez suffisamment pour en assurer la marche et le succès. On devait s'attendre, dans sa mise en pratique, à des fautes, à des entraînements, à des méconnaissances des véritables doctrines, et il fallait, au moment où ils viendraient à se produire, se tenir prêt à prévenir les agitations et les troubles qu'ils pourraient engendrer. Il faut dire encore que l'effervescence révolutionnaire de 1789 et de 1793 n'était pas complètement éteinte et que c'était, pour le fonctionnement d'un régime libéral, une menace ou tout au moins une difficulté à vaincre.

En 1830, les vraies doctrines du gouvernement parlementaire ont été méconnues à la fois par la Couronne et par les Chambres. Le conflit, entre ces deux pouvoirs, était considérable sans doute, mais

il eût pu se terminer autrement que par une révolution. Il en eût été ainsi certainement, si le roi, au lieu d'obéir seulement à ses préférences personnelles dans le choix de ses ministres, se fût exactement inspiré, comme il en avait le devoir, des indications que lui donnait la Chambre.

A cette observation capitale, il convient d'ajouter que, si le gouvernement eût eu plus de prévoyance et de fermeté ; s'il eût eu assez de troupes sous la main pour maintenir l'ordre dans la rue et s'il en eût fait un énergique usage, son infraction elle-même aux doctrines parlementaires n'eût pas eu les conséquences désastreuses qui se sont produites. Les journées de juillet n'eussent été qu'une émeute qu'on eût facilement écrasée. L'ordre matériel une fois rétabli, des transactions fussent intervenues entre la Couronne et le parlement, et l'ordre politique fût revenu à son tour. La Couronne n'eût eu là qu'une crise à traverser; Charles X eût conservé son trône et la France satisfaite aurait repris la paisible jouissance de la tranquillité que, pendant quinze ans, lui avaient donnée les Bourbons.

D'une part, on a donc faussé l'application du régime parlementaire, et, de l'autre, le pouvoir exécutif n'a pas mis une énergie suffisante pour éteindre l'émeute ; ce sont principalement ces deux causes qui ont amené la révolution de 1830.

Le souvenir de cette douloureuse catastrophe n'eût-il pas dû être sans cesse présent à l'esprit de ceux qui nous gouvernaient aux approches de 1848! Et cependant, les mêmes fautes se reproduisaient

encore. Malgré ses éminents mérites, M. Guizot avait perdu la faveur des Chambres et du pays; il ne se maintenait plus au pouvoir qu'à Taide d'une majorité factice. Le Roi voulait, comme lui, se soustraire à des revendications devenues si générales qu'il était désormais impossible de leur refuser satisfaction. De la Chambre, l'agitation passait dans le pays, qui prenait parti pour elle, la Couronne et le ministère s'obstinaient dans la voie de la résistance, et le choc se traduisait par un soulèvement dans Paris.

Si, au début de l'organisation de la campagne des banquets révolutionnaires» le Roi eût fait ce que parlementairement il devait faire, ce qu'il a fait trop tard, s'il avait remplacé le ministère Guîzot par un ministère pris dans la gauche, la soupape de sûreté du régime parlementaire eût produit ses salutaires effets. La politique du gouvernement serait tout simplement entrée dans une phase nouvelle, ce qui est un des accidents naturels du régime parlementaire, l'agitation se serait calmée et le règne de Louis-Philippe se serait continué sans être même ébranlé par cette secousse.

Comme en 1830, le pouvoir exécutif avait manqué à sa mission d'assurer avant tout Tordre matériel. L'agitation dans Paris lui commandait des mesures de prévoyance. Il devait avoir, à sa disposition, les forces nécessaires pour étouffer, à sa naissance, toute tentative d'insurrection. Ces forces, il ne les avait que dans des proportions insulfisantes, et celles dont il disposait, il les engageait sans assez de

décision et surtout trop tard. Celte émeute du 24 février, qui pouvait être si facilement comprimée, devenait une révolution.

Cette fois encore, ce n'est point au régime parlementaire, mais bien exclusivement à Toubli qui fut fait, par la Couronne et par le ministère, de sa correcte application, qu'il faut attribuer la révolution de 1848.

En 1870, nous Tavons montré et nous le répétons encore, si on eût sainement appliqué le régime parlementaire, M. OUivier eût été renversé du pouvoir peu après le 6 juillet; Taccord se serait incontestablement fait entre la France et la Prusse, et, sans la guerre, nous n'aurions certainement pas eu la révolution.

Nous sommes donc en droit de dégager le gouvernement parlementaire des accusations que ses adversaires font, à tort, peser sur lui, et nous persistons à penser que, sans aller jusqu'au retour complet à ce régime, c'est dans celui qui s'en rapproche le plus, dans le gouvernement sincèrement représentatif, qu'on pourra trouver le système constitutionnel le mieux approprié aux exigences de notre époque, aux mœurs et au tempérament du pays.

Pour fonder en France ce régime représentatif, quel effort aurons-nous à faire? C'est précisément celui qui semble jusqu'ici avoir le plus coûté à notre abnégation. L'effort qu'à ce jour de restauration si impatiemment attendu, le pays demandera au patriotisme des gens de bien^ ce sera de tout sacrifier au} salut de la patrie; ce sera de lui sacrifier toute

préférence dynastique ou doctrinale ; ce sera de placer la conciliation et la concorde au premier rang des vertus civiques, et d'unir, en un seul faisceau, toutes les volontés individuelles de la partie saine de la nation. Et si cette union ne s'obtient pas, comme cela est à craindre, de la sagesse et du patriotisme de toutes les nuances conservatrices, il faut que la première Monarchie qui relèvera le trône sache, par une fermeté sans violence et par les services qu'elle rendra au pays, imposer silence aux partis et les réduire à l'impuissance. Entre les deux Monarchies, l'Empire ou la Royauté, les différences, dans les procédés de gouvernement, seraient nécessairement si peu sensibles que celui des deux partis qui devrait s'effacer n'aurait pas à subir de froissements dans ses doctrines. Ce serait seulement ses préférences dynastiques qu'il aurait à sacrifier à la paix de son pays.

Conseiller le pouvoir dans la pensée d'améliorer et de fortifier et non plus dans l'espoir d'ébranler et de détruire^ telle devra être la mission de nos assemblées et de la presse française. C'est avec une égale ardeur qu'elles devront combattre le retour de toute discussion sur ces dogmes utopiques, sur ces revendications d'une liberté sans bornes qui ont égaré tant d'esprits. Les exigences de l'ordre et du bien public leur en feront un devoir. Sans cesse, notre pensée devra se reporter sur les épreuves cruelles que nous subissons depuis déjà quinze années. Nous devrons envisager sans illusions la profondeur du mal pour stimuler notre zèle à en effacer la trace .

Quel n'est point, hélas! aujourd'hui Tétat de désorganisation et de détresse de notre malheureuse société! Tous ses principes fondamentaux ont été sapés à leur base. La religion n'est pas seulement persécutée, elle est oubliée ; le culte de la famille disparait avec elle; le respect des légitimes supériorités est abandonné ; la morale est foulée aux pieds. A leur place, se développent, avec une effrayante contagion, Tesprit de scepticisme et de critique. L'indépendance va jusqu'à la rébellion. L'amour des jouissances matérielles fait préférer les spéculations de toutes sortes à l'antique probité de nos pères. On déserte le foyer paternel; on fuit les campagnes pour se jeter dans les plaisirs et les débauches des grandes villes. L'honneur de continuer dignement les siens fait place à une insatiable ambition, à la tentation incessante d'un vaniteux déclassement. C'est ainsi qu'un peuple dégénère et qu'inconsciemment il prépare la ruine et l'anéantissement de la patrie.

Qu'en face d'une si alarmante situation et des périls dont elle nous menace pour l'avenir, la partie saine du pays se réveille de sa dangereuse indolence; la France a tant d'éléments de force et de grandeur qu'on sent la confiance revenir au cœur quand on songe à tout ce que ses puissantes ressources peuvent engendrer pour elle. Sa volonté réparera ses désastres pour ramener des jours de splendeur et de prospérité.

La Providence a seule sans doute le secret de nos destinées; mais il est permis de prévoir qu'un jour

viendra où, le désordre et l'anarchie ayant comblé la mesure, la nation sera appelée à fixer elle-même la forme de son gouvernement. Que ce jour-là, les bases constitutionnelles que nous avons indiquées soient, dans une formule sommaire, soumises à la sanction du peuple, et, une fois encore, d'une immense acclamation, nous verrons sortir le salut du pays.

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