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CHAPITRE XXIV

LES RESPONSABILITES DE Lk GUERRE ET DE LA RÉVOLUTION

L'opposition systématique. — Son rôle dans la question Hohenzollern. — Ses contradictions et ses responsabilités. — Les doctrines parlementaires méconnues. — Les avantages d*une position nette. — Les dangers d'une situation équivoque. — La déclaration du 16 juillet. — Gomment on reconnaît que la France ne voulait pas la guerre. — Nos premiers revers. — Ghute de M. Ollivier. — Le ministère du 10 août. — Le 4 septembre.

Si dans ces jours à jamais néfastes, où le fléau de la guerre apparaissait comme une imminente réalité, on se fût demandé quelles causes conduisaient le pays à cette redoutable extrémité, un esprit attentif et impartial n'eût pas tardé à répondre : Parmi les causes diverses qui ont amené la guerre, il faut signaler d'abord l'attitude coupable, antipatriotique qu'affectait l'opposition depuis plusieurs années ; il faut signaler encore l'oubli qui était fait de la saine pratique du régime parlementaire.

Examinons d'abord quelle part revient à l'opposition dans ces terribles événements ; quelle influence ses excitations ont exercée sur l'opinion et sur les décisions du gouvernement.

Nous avons vu quelles paroles imprudentes le gouvernement avait fait entendre, le 6 juillet, à la tribune du Corps Législatif. Un pareil langage créait, pour la paix, un véritable péril ; mais ce qui en augmentait encore la gravité, c'était l'animosité à laquelle était arrivée une partie du pays depuis 1866, sous rincessante excitation de l'opposition. M. Ollivier n'avait pas suffisamment réfléchi -aux obligations et aux réserves que lui imposait un semblable état de choses.

Quand, dans des circonstances graves, un homme d'État s'adresse à la nation, et c'était bien à la nation que s'adressait M. Ollivier dans le manifeste du 6 juillet, sa première préoccupation ne doit-elle pas être de s'inspirer de l'état des esprits, des mobiles qui les animent, de l'effet, en un mot, que produira la parole du gouvernement? Quel était, au point de vue des susceptibilités nationales, puisque c'était sur ce terrain qu'on allait se placer, quel était l'état -des esprits ?

Depuis plusieurs années, la France était en proie à un mal qui avait pris d'inquiétantes proportions ; ce mal, c'était l'opposition systématique. Pour mieux caractériser leur but, les hommes qui dirigeaient ce mouvement avaient pris soin d'écrire sur leur drapeau la devise qui résumait leurs volontés sans détour; ils s'étaient eux-mêmes qualifiés d'irrécour

ciliables. Dans ce mot était tout un programme. Ce n'était pas dans la pensée de conseiller le pouvoir, de le détourner de projets nuisibles ou d'entreprises périlleuses pour le pays qu'agissaient les irréconciliables; leur unique volonté, c'était de renverser l'Empire, d'amener une révolution ; et, pour arriver à ce double résultat, tous les moyens étaient mis en œuvre, tous les incidents étaient soigneusement exploités.

Parmi les thèmes favoris à l'opposition, nul n'avait prêté à des attaques plus persistantes que l'attitude qu'avait eue la France dans la guerre entre l'Autriche et la Prusse. A coup sûr, le ministère Rouher avait donné, aux événements de 1866, la tournure qui heurtait le plus et les intérêts et la dignité de la France; mais les questions étrangères, quand le pays n'est pas directement et ostensiblement engagé dans le débat, ne sont pas de celles que le public saisisse avec facilité, encore moins avec avidité. Elles peuvent émouvoir les classes élevées ; elles n'arrivent pas à passionner les masses ; ou, pour qu'elles y parviennent, il faut qu'on leur démontre que l'orgueil national est en jeu et que l'honneur de la France a subi quelque atteinte. C'est à cette double démonstration que, depuis 1866, l'opposition s'était soigneusement appliquée. Nulle occasion n'avait été omise pour remettre en lumière tous les préjudices que Sadowa avait causés à la France. La vérité, déjà si triste, était exagérée pour les besoins de la cause. Dans la bouche de l'opposition, Sadowa était la honte moderne de la France; l'avoir permis

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était un crime de lèse-nation; ne s'être point déjà vengé d'un pareil outrage était une lâcheté de la part de r Empire.

Un écrivain plein de verve et de mérite, M. Fernand Giraudeau, qui a fait, sur la campagne de 1870, un livre où se trouvent résumées, avec autant de courage que de talent, de dures vérités à l'adresse des ennemis de l'Empire, définit, avec une parfaite exactitude, le rôle qu'avait joué l'opposition dans cette question et le résultat auquel elle était arrivée : e Le public, dit-il, n'avait pas de lui-même compris la gravité de Sadowa. C'est l'opposition qui prît soin de la lui signaler. Elle y mit tant d'éloquence, tant d'âpreté, tant de persévérance, qu'à la fin Sadowa semblait être une défaite Française plutôt qu'une défaite Autrichienne (1). »

Si cette impression n'avait pas encore pénétré dans les masses tranquilles des campagnes, tout au moins la partie du pays accessible aux suggestions de l'opposition, avait-elle épousé ce grief de ses chefs, et était-elle prête à toutes les susceptibilités sur ce terrain. C'est là ce qu'il fallait savoir, avant de parler à la France ce langage ardent fait pour exciter les plus tièdes, eux-mêmes, fait, certainement pour provoquer lés turbulentes manifestations de ceux qui

(1) L'excellent livre de M. Fernand Giraudeau dont nous faisons ici mention a pour titre : La Vérité sur la Campagne de 1870. Examen raisonné des causes de la guerre et de nos revers, par Fernand Giraudeau, ex-chef de division au ministère de Tintérieur. Marseille, 1871, typographie Marins Olive.

ne cherchaient que roccasion de créer l'agitation et le désordre.

Si donc, le 12 juillet, la partie agitée du pays, celle qui faisait entendre ses volontés assez haut pour étouffer les autres, repoussait la solution pacifique qu'apportait Tambassadeur d'Espagne, si ce refus, violemment exprimé exerçait, sur le ton de la presse d'abord, sur l'attitude du Corps Législatif ensuite, sur les résolutions du gouvernement enfin, une influence qu'on ne saurait méconnaître ; la conclusion qu'il faut en tirer n'est-elle pas celle-ci : c'est que si la guerre a été la conséquence du refus de la solution apportée lel2 juillet par M. Olozaga, ce refus, c'est l'opposition qui Ta préparé par ses excitations, par les prédications passionnées que, pendant quatre ans, elle avait jetées dans le pays. La situation à laquelle le gouvernement n'eut ni la force ni le courage de résister, c'était l'opposition qui l'avait créée. Si, en éveillant violemment les susceptibilités de l'opinion, M. Ollivier avait joué avec le feu, ce feu terrible qui devait engloutir tant de nos richesses, ce feu que nous ne pouvions arrêter qu'au prix de si cruels sacrifices, c'était, nous le répétons, l'opposition systématique qui l'avait allumé. Si M. Ollivier était coupable par imprévoyance, l'opposition était coupable par préméditation. Et si ceux qui tenaient en main le drapeau de cette opposition systématique cherchaient à fuir devant la responsabilité qui leur incombe; si, pour couvrir leur faute d'avoir impitoyablement, pendant quatre années, refusé au gouvernement et les hommes et l'argent nécessaires pour II 33

donner à la France Tarmée qu'il lui fallait à cette heure; si, pour se dégager des justes accusations qui les attendent, ils tentaient d'invoquer leur attitude de la dernière heure, leur résistance à la guerre, le jour où elle était devenue inévitable, nous leur dirions : Vous ne sauriez trouver là un brevet de patriotisme et de clairvoyance; vous n'avez fait que montrer, une fois de plus, votre peu de sincérité. Vous avez mis subitement votre langage de 1870 en flagrante contradiction avec celui que vous teniez antérieurement parce que vous y croyiez trouver l'intérêt de votre cause, parce que vous croyiez nuire plus sûrement ainsi au gouvernement. Vous aviez poussé à la guerre tant que l'attitude du gouvernement avait été pacifique; vous deveniez pacifiques le jour où le gouvernement prenait une attitude belliqueuse ; on vous donnait ainsi ce que vous n'aviez cessé de demander ; vous cessiez alors subitement de le vouloir pour redemander ce que vous aviez combattu; vous subissiez là un de ces durs châtiments que la logique réserve aux oppositions systématiques; vous étiez ouvertement convaincus de contradiction intéressée et coupable. Gomme si rien ne devait manquer pour vous à ce châtiment, vous vous trouviez soudainement séparés de votre parti dans le pays; vous étiez impuissants à lui imposer vos volontés nouvelles ; votre changement de front avait été trop subit pour être compris à temps par les vôtres; l'explosion étouffait vos harangues, et ces masses, que vous aviez excitées, dont vous aviez remué les fibres les plus sensibles, elles criaient :

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« La guerre », sans entendre même que vous disiez : € La paix » .

Toutes ces graves complications des premières heures de la question HohenzoUern, toutes les douleurs, toutes les catastrophes qui devaient en sortir étaient-elles donc une de ces redoutables éventualités qu'imposait le cours naturel des événements et que la sagesse elle-même était impuissante à conjurer? Non assurément. Le remède était à côté du mal. La saine pratique des doctrines parlementaires pouvait encore prévenir les périls. Mais si, au 24 novembre, on avait reculé devant les formes tutélaires du gouvernement parlementaire, si, durant tout le cours de la session de 1870, on en avait mutilé l'application par des compromis, des sous-entendus et des capitulations sans courage, cette fois, plus encore que les autres, on désertait ses doctrines pour se réfugier dans de déplorables expédients.

Quelle devait être, en effet, la conduite du cabinet Ollivier en face de cet incident HohenzoUern ? Quelle devait être l'attitude des Chambres, du Corps Législatif surtout, comme émanation plus expresse de la volonté du pays?

Et quand nous disons le Corps Législatif surtout, nous faisons seulement acte de justice envers le Sénat, en le dégageant de la responsabilité de la faute parlementaire commise. On s'était appliqué à ruiner son autorité et à le tenir à Técart de toute participa tion au mouvement dirigeant. S'il était destiné, avec le régime nouveau, à reprendre, dans les rouages du gouvernement, la part d'influence à laquelle il

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avait droit, il faut reconnaître qu'il ne l'avait pas encore conquise, et que, dans une question de cette nature, c'était surtout au Corps Législatif, qui était le mandataire direct du pays, que devait appartenir la mission de dicter au pouvoir les décisions essentielles.

Quelle devait donc être, nous le répétons, l'attitude du cabinet, l'attitude de M. OUivier, qui absorbait si ostensiblement la conduite de cette grave question ? Quelle devait être l'attitude du Corps Législatif?

Si M. OUivier eût obéi à une ferme volonté de se soumettre sans détour à la loyale application des principes parlementaires, sa ligne de conduite était nettement tracée. Aux premières révélations de la candidature du prince de Hohenzollern, les négociations devaient s'engager, et avec l'Espagne pour l'amener à un désistement, et avec la cour de Prusse pour obtenir d'elle un refus, encore possible, d'autorisation pour le Prince, d'accepter la couronne offerte, et enfin avec l'Europe entière pour trouver en elle un auxiliaire à une cause juste. Cette mise en mouvement de notre action diplomatique une fois faite, il fallait, par une attitude calme, prudente, confiante sans arrogance, imposer momentanément silence aux Assemblées; avoir assez de courage pour l'exiger, assez d'autorité pour l'obtenir. Les Assemblées eussent-elles poussé l'insistance jusqu'à demander des communications prématurées, compromettantes pour le succès des négociations, la question de cabinet devait être posée résolument par le ministère. Et,

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si le ministère ne consentait pas à poser la question de cabinet, s'il se dérobait au débat, Tinsistance des Chambres devait Ty contraindre. Au lieu de ces ajournements quotidiens de la discussion des interpellations, ajournement dont Teffet naturel était de laisser aux mains auxquelles on voulait la soustraire la conduite des négociations, il fallait brusquer le dénouement de la question de confiance, pour assurer en revanche la marche moins hâtée de la question extérieure. Si la situation restait sans netteté, si, de part et d'autre, on louvoyait» la faute était partagée ; le cabinet et le Corps Législatif encouraient, quoique dans des proportions différentes, leur part de responsabilité.

Si la question de cabinet eût été posée et résolue, d*où qu'en vint l'initiative, on peut affirmer que la situation fût entrée subitement dans une phase profitable aux espérances de paix. La question Hohenzollern, dégagée de toute complication parasite, n'était pas de celles qui imposent nécessairement la guerre. Elle appartenait, et le 12 juillet l'avait prouvé, à cet ordre de questions que les efforts diplomatiques et l'intervention pacifique des puissances suffisent à résoudre. Elle pouvait devenir un prétexte ; elle n'était nullement une de ces causes majeures qui échappent, par la gravité des intérêts engagés, à toute espérance de solution amiable. Quel qu'eût donc été le résultat du vote, il avait ce premier avantage considérable de dégager la question principale, colle des hégociations, de la question incidente, la question ministérielle, et de faire ainsi

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que, quel que fût le ministère^ ministère Ollivier maintenu ou ministère nouveau, le cabinet ne vît plus, dans la question HohenzoUern, que la question elle-même, la question de paix ou de guerre, sans la compliquer encore d*une question d'existence ministérielle.

Un vote de confiance fût-il intervenu ? Il affermissait le ministère, lui rendait, en face de la Prusse, une autorité pleine de valeur, lui assurait enfin le répit auquel il avait droit pour agir sans précipitation et donner â ses négociations le meilleur des auxiliaires : le temps; Nul doute que le cabinet Ollivier^ placé dans de semblables conditions, et dégagé surtout de la préoccupation d'assurer son existence, n'eût abouti rapidement à la paix et à une paix honorable.

Le Corps Législatif eût-il accueilli par un vote hostile la question de confiance qu'eût posée le cabinet^ la situation n'en restait pas moins nette et précise. Ce n'était pas sur la question de fond, sur la solution â donner à l'incident, que se fussent prononcées les Chambres : c'était sur une question de personnes. De même qu'un vote de confiance eût dit à M. Ollivier : Nous avons foi en votre sagesse, en votre prudence, en votre patriotisme : conduisez, sous votre responsabilité, ces négociations importantes ; de môme, un vote de refus de confiance n'eût eu d'autre signification que de dire au ministre : Nous ne vous jugeons ni assez prudent, ni assez autorisé pour laisser en vos mains la direction d'une négociation d'où peut sortir, pour la France, ou la paix ou la guerre» Avant d'entrer dans la question elle-même, nous vous

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retirons le gouvernail pour le placer en des mains plus habiles et plus sages. La Prusse, pas plus que l'Espagne, pas plus que TEurope, ne se fût méprise sur la portée d'un pareil vote, auquel un ordre du jour motivé d'ailleurs eût surabondamment assigné sa réelle signification. Le Corps Législatif n'eût en aucune sorte failli à son patriotisme; on n'eût pu l'accuser d'affaiblir l'action des diplomates français par un désaveu des premiers pourparlers échangés : il manifestait ainsi, au contraire, l'importance qu'il attachait à la question en ne voulant en attendre les conséquences que d'une direction qui lui offrit garantie et confiance. Ce n'était ni hésiter ni reculer, c'était se préparer.

Si, pour le cabinet OUivier, consolidé par un vole des Chambres, la paix devenait aisée à obtenir, combien plus sûrement encore ne devait-on pas l'attendre d'un cabinet nouveau ! Pour un tel cabinet, tout eût été facile. Vis-à-vis des assemblées, le soulagement qu'eût produit la chute de M. OUivier eût prédisposé â une acceptation presque sans discussion de ce qu'eût résolu le nouveau ministère. On se fût volontiers solidarisé à l'avance avec un cabinet dont on avait favorisé l'avènement. La Prusse elle-même eût senti quelle réserve lui imposait l'éveil donné aux susceptibilités de toute la nation française^ le poids qu'auraiàit, aux yeux de l'Europe, les résolutions d'un cabinet s'appuyant sur l'assentiment des Chambres et sur celui du pays. L'attitude du toi et de son ministre eût été plus précautionneuse, et ne fût-on arrivé, en tout cas, qu'à la solution du 12 juillet qu'une

pareille solution, bien présentée, eût été acceptée comme un triomphe, au lieu d'être considérée comnae un échec.

Ne sommes-nous donc pas autorisé à tirer encore, de ce que nous venons d'exposer, cette conclusion que nous avons vue découler déjà de circonstances précédentes : c'est que l'inexacte application du régime parlementaire a été la véritable cause, et de la direction malhabile donnée à la question HohenzoUern, et de la solution désastreuse à laquelle elle a abouti ; c'est que si les doctrines parlementaires eussent reçu leur saine application, on eût, dès le début, dégagé la question principale de ses entraves parasites et qu'on fût alors facilement arrivé à une solution pacifique.

Ce qui sortit au contraire de cette situation embarrassée, que n'avaient su trancher ni une ferme attitude de la part du cabinet en face du pays et du Corps Législatif, ni, de la part du Corps Législatif, une conduite logique et résolue en face du cabinet, ce fut un désarroi véritable du gouvernement. La moindre oscillation de la partie superficielle de l'opinion devenait la seule boussole de ce navire sans pilote. De fautes en fautes, de jactances en menaces, M. Ollivier se vit insensiblement acculé dans une impasse d'où il ne pouvait sortir qu'avec la guerre. Le 15 juillet, on aboutissait à cette fatale déclaration qui restera, dans notre histoire, comme l'exemple du châtiment que réserve à l'imprévoyance l'impitoyable logique des événements.

La déclaration était ainsi conçue : « La manière

dont le pays accueille notre déclaration du 6 juillet nous ayant donné la certitude que vous approuviez notre politique et que nous pouvions compter sur votre appui, nous avons aussitôt commencé des négociations avec les puissances étrangères, afin d'obtenir leurs bons offices auprès de la Prusse, pour qu'elle reconnût la légitimité de nos griefs. Dans ces négociations, nous n'avons rien demandé à l'Espagne, dont nous ne voulions ni éveiller les susceptibilités ni froisser Tindépendance ; nous n'avons pas agi auprès du prince de HohenzoUern, que nous considérions comme couvert par le roi; nous avions également refusé de mêler à notre discussion aucune récrimination ou de la faire sortir de l'objet même dans lequel nous l'avions renfermée dès le début.

« La plupart des puissances ont été pleines d'empressement à nous répondre, et elles ont, avec plus ou moins de chaleur, admis la justice de nos réclamations.

« Le ministère des affaires étrangères prussien nous a opposé une fin de non -recevoir, en prétendant qu'il ignorait l'affaire et que le cabinet de Berlin y était resté étranger.

« Nous avons dû alors nous adresser au roi luimême, et nous avons donné à notre ambassadeur l'ordre de se rendre â Ems, auprès de Sa Majesté. Tout en reconnaissant qu'il avait autorisé le prince de HohenzoUern à accepter la candidature qui lui avait été offerte, le roi de Prusse a soutenu qu'il était resté étranger aux négociations poursuivies entre le gouvernement espagnol et le prince de HohenzoUern ;

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qu'il n'y était intervenu que comme chef de famille et nullement comme souverain, et qu'il n'avait ni réuni nî consulté le conseil de ses ministres. Sa Majesté a reconnu cependant qu'elle avait informé le comte de Bismarck de ces divers incidents.

« Nous ne pouvions considérer ces réponses comme satisfaisantes ; nous n'avons pu admettre cette distinction subtile entre le souverain et le chef de famille, et nous avons insisté pour que le roi conseillât et imposât au besoin au prince Léopold une renonciation à sa candidature.

« Pendant que nous discutions avec la Prusse, le désistement du prince Léopold nous vint du côté d'où nous ne l'attendions pas, et nous fut remis, le 12 juillet, par l'ambassadeur d'Espagne.

t Le roi ayant voulu y rester étranger, nous lui demandâmes d^ s'y associer et de déclarer que si, pnr un de ces revirements toujours possibles dans un pays sortant d'une révolution, la couronne était de nouveau offerte par l'Espagne au prince Léopold, il ne Tautoriserait plus à l'accepter, afin que le débat pût être considéré comme définitivement clos.

« Notre demande était modérée; les termes dans lesquels nous l'exprimions ne l'étaient pas moins : « Dites bien au roi, écrivions-nous au comte Bene- « detti le 12 juillet à minuit, dites bien au roi « que nous n'avons aucune arrière-pensée; que nous « ne cherchons pas un prétexte de guerre et que « nous ne demandons qu'à résoudre honorablement « uiie difficulté que nous n'avons pas créée nous- « mêmes. »

« Le roi consentit à approuver la renonciation du prince Léopold, mais il refusa de déclarer qu'il n'autoriserait plus à l'avenir le renouvellement de cette candidature.

« J'ai demandé au roi, nous écrivait M. Benedetti, « le 13 juillet, à minuit^ de vouloir bien me permet- « tre de vous annoncer en son nom que si le prince de (f HohenzoUern revenait à son projet, Sa Majesté in- « terposerait son autorité et y mettrait obstacle. Le « roi a absolument refusé de vous transmettre une « semblable déclaration. J'ai vivement insisté, mais « sans réussir à modifier les dispositions de Sa a Majesté.

« Le roi a terminé noire entretien en me disant « qu'il ne pouvait ni ne voulait prendre un pareil « engagement, et qu'il devait pour cette éventualité a comme pour toute autre se réserver la faculté de « consulter les circonstances. »

« Quoique ce refus nous parût injustifiable, notre désir de conserver à T Europe les bienfaits de la paix était tel que nous ne rompîmes pas les négociations, et que, malgré votre impatience légitime, craignant qu'une discussion ne les entravât, nous vous avons demandé d'ajourner nos explications jusqu'à aujourd'hui.

<t Aussi notre surprise a-t-elle été profonde lorsque hier nous avons appris que le roi de Prusse avait notifié par un aide de camp à notre ambassadeur qu'il ne le recevrait plus, et que, pour donner à ce refus un caractère non équivoque, son gouvernement l'avait communiqué aux cabinets de l'Europe. Nous

apprenions en même temps que M. le baron de Werther avait reçu Tordre de prendre un congé et que des armements s'opéraient en Prusse.

« Dans ces circonstances, tenter davantage pour la conciliation eût été un oubli de dignité et une imprudence. Nous n'avons rien négligé pour éviter une guerre; nous allons nous préparer à soutenir celle qu'on nous offre, en laissant à chacun la part de responsabilité qui lui revient.

« Dès hier, nous avons rappelé nos réserves, et, avec votre concours, nous allons prendre immédiatement les mesures nécessaires pour sauvegarder les intéréls, la sécurité et l'honneur de la France. »

Ah! il a manqué, à M. OUivier, à cette heure suprême où il allait engager les destinées de la France, sa gloire, sa prospérité, son existence peut-être, la vie de tant de milliers d'hommes, il lui a manqué, avant de laisser échapper de ses lèvres ces imprudentes paroles du 6 juillet et avant de repousser la transaction offerte, il lui a manqué de jeter sur la France, sur l'Europe, sur le monde entier lui-même, un regard réfléchi.

La France! Il eût pu entendre, dans un recueillement attentif, le murmure de ces millions de voix qui lui demandaient de préserver son repos d'entreprises téméraires; et ce murmure ne devait être couvert, pour lui, ni par les éclats bruyants de ces groupes qui, dans les rues de Paris, ne jetaient d'abord que l'épouvante quand ils croyaient éveiller le patriotisme ; ni même par ces manifestations plus sérieuses sans doute qui les suivirent, qui n'avaient encore

pour base qu'un entraînement passager reposant sur de généreuses erreurs.

L'Europe! Elle respirait heureuse et non jalouse du triomphe de l'Empire dans le plébiscite du 8 mai! Elle y voyait, pour lui, tant de conditions de stabiUté, qu'elle croyait fermement n'avoir plus à redouter cette tentation périlleuse qui pouvait le conduire à demander à des luttes armées avec elle une diversion à ses complications intérieures ! Elle devenait confiante, elle devenait une alliée sincère au lieu d'être une surveillante inquiète !

Le monde ! Pouvait-on redouter qu'il méconnût notre grandeur, notre puissance, notre gloire, parce qu'au lieu d'obéir à de prétendues susceptibilités nationales, on eût écouté la voix de la sagesse, de la prudence, de la modération! Non, personne n'eût un instant songé à prendre notre modération pour de la faiblesse. La France n'avait-elle pas assez de gloire pour qu!elle préférât le juste orgueil d'inspirer la confiance, à la dangereuse vanité d'exciter des admirations qu'elle n'avait plus à envier? Mais, pour songer utilement à toutes ces choses, pour élever son esprit à la hauteur de ces considérations saisissantes de vérité, il fallait que le ministre dirigeant réussit à se dégager des préoccupations incessantes de sa fortune ministérielle, pour ne rester soucieux que des grands intérêts dont il avait la garde. C'était trop demander à M. Ollivier.

Si justement sévère que soit ici notre langage, il n'est que l'exact reflet des pensées qui animaient les hommes sages des assemblées et du pays. Si l'at-

titude du Corps Législatif, lors de la lecture du manifeste du 6 juillet, eût été rafQrmation d'une volonté belliqueuse plutôt que l'expression d'une inspiration purerpent patriotique, si, ce jour-là, l'approbation de la Chambre eût voulu dire au gouvernement : Faites la guerre, au lieu de lui dire seulement : Montrez-vous ferme dans les négociations, on conviendra que la déclaration de guerre du 15 juillet eût dû exciter parmi les députés de vives acclamations. Elle fut reçue par eux, au contraire, avec froideur, et le corps diplomatique, qui assistait à cette séance, vivement impressionné par cette réserve, télégraphiait immédiatement à toutes les chancelleries de l'Europe pour la leur signaler.

Au Sénat, cette déclaration avait été l'objet d'un accueil plus favorable, nous dirons comment, mais sa signification n*en était pas moins la même que celle qu'il convenait de donner à l'attitude de la Chambre des députés. Nulle entente préalable n'avait cependant excité l'ardeur de la haute assemblée ; elle ignorait les termes, le sens même du document dont elle allait entendre la lecture. Il faut croire que les sentiments éprouvés isolément par chacun des sénateurs avaient de justes raisons d'être, puisqu'ils se révélaient instantanément avec une sorte d'unanimité. Ces sentiments, quels étaient-ils? La gradation dans leur expression aidait à en saisir le sens.

Les premières paroles du ministre des affaires étrangères ne rencontraient d'abord qu'un silence général. Elles ne révélaient en effet aucun parti pris dans la conduite des négociations. Jusqu'à ce moment.

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le Sénat jugeait sage de ne pas se prononcer inopinément sur une question aussi délicate, et de ne point peser sur les résolutions ou les tendances du cabinet par un assentiment ou une désapprobation dont il mesurait la juste valeur. Mais bientôt les voiles se déchiraient; la vérité de la situation apparaissait tout entière; le doute n'était plus permis : on n'était plus en présence d'une négociation pendante; on était en face d'une résolution prise, d'un fait accompli; on pouvait dire que la guerre était déclarée. Toute récrimination ne devenait-elle pas dès lors intempestive? Pouvait-on avoir d'autre volonté que celle de grouper, autour du gouvernement, toutes ses forces morales pour donner à ses forces matérielles la confiance et l'élan? Le temps des réflexions était passé; l'heure des conseils n existait plus, le cabinet les avait éloignés. Quelque blâmable que fût cette façon de procéder, le jour de l'action était arrivé; l'hésitation devenait une cause d'affaiblissement; l'énergique assentiment était un auxiliaire puissant.

Pouvait-on, d'ailleurs, hésiter à croire, surtout après les nombreuses déclarations du ministre de la guerre, que lorsqu'on acceptait le défi avec des allures aussi décidées, on ne le faisait qu'en s'appuyant sur des préparatifs si formidables, que le succès ne pouvait être douteux? Tels étaient les sentiments vrais qui animaient simultanément les membres du Sénat. Les cris de « Vive l'Empereur ! Vive la France ! » signifiaient, dans leur bouche : Le Sénat soutient, quand même, le gouvernement, lorsqu'il

est en face de rennemi; pas de discussion; pas de récrimination : du patriotisme.

Cette bruyante acclamation d'une assemblée plutôt portée au calme qu*à l'enthousiasme causait^ le soir dans Paris, une véritable émotion. Au Corps Législatif, les membres de la majorité complimentaient vivement ceux des sénateurs qui s'y trouvaient, de l'attitude de leur corps, regrettant qu'à la Chambre le même sentiment de patriotisme ne se fût pas fait jour avec autant de chaleur.

Le Sénat fut donc unanimement loué. On le félicitait de s'être montré résolument belliqueux. On l'en a blâmé depuis nos revers. Ni la louange, ni la critique ne reposèrent sur une appréciation vraie des sentiments qui avaient animé la haute assemblée à sa séance du 15 juillet. Le Sénat n'était pas belliqueux; il se montrait patriotique. Là est la vérité.

Quant à l'attitude de Paris, elle devenait sensiblement plus grave. Le tumulte était dans la rue et le peuple acclamait la guerre. Mais ce n'était pas là qu'il fallait chercher la population dont l'opinion compte. Le Paris qui applaudissait à la guerre était celui qui ne laisse échapper aucune occasion de provoquer l'agitation et le désordre, et c'était cette même sorte de public qui, dans tous les grands centres également, poussait à la guerre. En revanche, quelle était l'attitude de nos villes moins populeuses, de nos campagnes surtout? Attitude digne et respectable. La masse regrettait la guerre; mais, une fois la guerre déclarée, sa courageuse résignation n'en affectait pas moins les formes de l'adhésion. C'était

là le devoir du patriotisme et la France y restait fidèle.

Ici nous n'avons plus qu'un tableau sommaire et douloureux à faire des événements qui se succédèrent avec une effrayante rapidité. Ce serait sortir de notre cadre que d'en retracer la longue et émouvante histoire ; disons seulement quelques mots de ses premiers et terribles épisodes.

Reischoffen fut un cruel avertissement donné au trop conflant orgueil de ceux qui n'avaient pas suffisamment mesuré l'inégalité des forces des deux armées en présence, et qui, pour surcroît de malheur, les avaient inhabilement engagées. Malgré les prodiges de valeur du maréchal de Mac-Mahon, sa petite armée, abandonnée à elle-même, quand elle pouvait être si facilement secourue, pliait sous le nombre, croissant à chaque heure, des phalanges ennemies. Le général Frossard à Spickeren avait vaillamment résisté, pendant une partie du jour, à des forces quatre fois supérieures aux siennes sans être secouru, comiûe lui aussi pouvait l'être, et se repliait sur Metz. La campagne commençait pour nous par des défaites. Le ministère, surpris de ces revers inattendus, convoquait les Chambres pour chercher à couvrir sa responsabilité et pour leur demander des hommes et des crédits. La première réponse du Corps Législatif était le renversement de M. OUivier. La Chambre adoptait, dans sa séance du 9 août, à une im mense majorité, l'ordre du jour suivant :

« La Chambre, décidée à soutenir un cabinet can 84

pable d'organiser la défense du pays, passe à Tordre du jour. »

Que signifiait cette sévérité subite qui n'était plus simplement la méfiance qu'on eût pu voir, un mois auparavant, dans un pareil vote, mais qui, dans les circonstances graves où se sentait engagé le pays, devenait une sorte d'accusation? Le renversement de M. Ollivier était l'explosion du sentiment qui, depuis longtemps, était au fond du cœur de chacun ; ce sentiment refoulé du 5 au 15 juillet par des considérations de diverses natures apparaissait avec d'autant plus d'intensité qu'on se reprochait de l'avoir trop longtemps contenu. Ce n'était pas pour se venger de nos défaites que la Chambre frappait M. Ollivier; c'était pour le punir de n'avoir pas plus sûrement pesé, avant son manifeste du 6 juillet, les forces des deux armées. Un homme d'Etat ne tient un si hautain langage que lorsqu'il sent la nation absolument prête à le soutenir victorieusement par les armes. Le vote du 9 août n'était, pour M. Ollivier, que le châtiment de sa faute du 6 juillet, la trop tardive application du régime parlementaire.

De ce jour^ tout est douleur pour la France. Les revers se succèdent et la catastrophe de Sedan anéantit notre dernier espoir. Ce qui se passa dans Paris, le 4 septembre, à cette terrible nouvelle, on ne peut se le rappeler sans une profonde douleur. Paris, le Paris turbulent et révolutionnaire, se souleva pour se porter à la Chambre; la salle des séances fut envahie par l'émeute ; l'enceinte législative profanée, et la déchéance de l'Empereur pro-^

noncée en Tabsence des députés réunis dans leurs bureaux. Une heure après, un groupe de députés de la gauche proclamait la République à THôtelde- Ville. L'Empire, si profondément ébranlé par l'impopulaire domination de M. Rouher, était tombé des mains de M. Ollivier, sans qu'aucun effort après lui ait réussi, à cette heure suprême, à le relever de sa chute. La résistance au contrôle des Chambres, les erreurs du 19 janvier, les excès des libertés qui en étaient sorties, les violences de la mauvaise presse , le dévergondage des réunions publiques, l'acharnement de l'opposition à tout attaquer, à tout détruire, avaient amoncelé ce terrible orage et accompli leur œuvre de destruction! Comme pour rester fidèle à son passé, Paris subissait encore celte tentation redoutable de renverser un trône, et, aux douleurs de la guerre, il ajoutait, sans remords, les désastres d'une révolution !

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