‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 100 sur 126 · LETTRE LXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXII

ROUCHER A SA FILLE

Ce 10 pluviôse an 2, à onze heures du soir.

J'ai encore le plaisir det'écrire do Sainte-Pélagie, ma chère Minette. Quand l'ordre de transporter d'ici à Saint-Lazare, vingt-six détenus est arrivé ce matin, le bruit était dans les corridors que j'allais être de ee nombre; c'est quelque génie ami du père et de la fille, qui aura détourné de moi cet événement. A Saint-Lazare, au milieu du tumulte d'un si grand nombre d'arrivants, il m'eût été impossible de fêter décadi. Me voici encore, heureusement pour nous deux. J'ai besoin de causer avec toi; je consumerais mes jours et mes nuits dans cette agréable occupation.

Mes deux anges veulent donc bien se prêter à mes désirs. Ils ont entendu la voix del grand padre, et voilà qu'elles mettent à l'air leurs plume ad esseguir l'imposte cose. J'ai pensé qu'il était juste qu'Emile eût sa part des consolations que reçoit son père dans la prison qui m'enlève à vous, et qu'un jour ce recueil de mes lettres à nos amis, pourrait contribuer à son éducation; il faut qu'il voie que les méchants n'ont pas le pouvoir de rendre malheureux l'homme de bien, et que nous dépendons de nous-mêmes bien plus que d'autrui.

Le nouveau gouvernement qu'a voulu la France nous rendra véritablement libres, parce que la vraie liberté n'existe que dans les républiques constituées en sages démocraties;

mais lors même que ce gouvernement sera solidement établi l'hoiizon sera troublé, de temps en temps, par des orages. Malheur aux républiques qui n'en connaissent pas ? L'esclavage est tout prêt d'entrer chez elles! les tempêtes politiques donnent de la vigueur, de l'énergie à toutes les âmes. Cependant quelques hommes en sont toujours plus ou moins battus; on a beau faire pour cacher sa vie à tous lès dangers , les dangers vous trouvent partout. Notre Emile ne s'y dérobera pas plus que les autres ; il faut donc lui apprendre, de bonne heure, comment on fait tète à la persécution, au malheur. Mes lettres pourront être, pour lui, un cours de morale pratique en infortune, et le désir de me continuer pourra entrer nel giovinetto cuore. Bonsoir! je succombe sous le besoin de dormir. Mais demain, frais et dispos, je me lève de très-bonne heure et je commence par toi ma journée.

Ce 1 1 pluviôse, à sept heures trois quarts du matin.

J'avais promis que mon réveil Devancerait la faible aurore Qui sur un char que ne colore Ni la pourpre, ni l'or vermeil, Paresseuse, annonce un soleil Dont la lumière craint d'éclore.

Je ne connaissais pas encore Cette ivresse d'un long sommeil Né de l'ennui qui nous dévore ; Mais enfin, me voilà rendu Au sentiment de l'existence.

Ces ressorts d'une âme qui pense, J'en reprends l'usage perdu, Et cultivateur assidu, Rempli d'espoir, je recommence A favoriser la semence Du froment par moi répandu Et d'où, s'il rend ce qui m'est dû, Ya naître une récolte immense.

Je ne me flatte pas en vain ;

Déjà sans erreur, sans prestige, Chaque épi ferme sur sa tige Laisse entrevoir un riche grain,

Poursuis de progrès en progrès ; Que ta jeunesse- au bien formée, Développe plus animée Poursuis, ô fille bien-aimée, Tout ce que l'étude a d'attraits !

Le temps fuit et ne laisse après, Sur sa route de pleurs semée, A l'âme d'ennuis consumée, Que l'amertume des regrets.

Mais, tandis que d'un esprit libre, Je jouis en paix avec toi, Un grand bruit vient autour de moi Kompre cet heureux équilibre.

Quel tumulte j'entends ! je voi Chacun parler, gémir sur soi.

L'ordre est arrivé qui sépare Les amis, etjvers Saint-Lazare Traîne vingt captifs en émoi.

Grâee encore à ma destinée !

Prisonnier du même réduit, Je puis tranquille, au sein du bruit Dont ma case est environnée.

Des heures de la matinée Tirer pour toi quelque doux fruit.

Demain le sort moins favorable Viendra, sans doute, m'arracher Au manoir encor désirable Où, dans un calme inaltérable, L'étude avait su m' attacher.

Je regretterai la celhde Qui non loin de vous m'enchaînait, Où chaque jour me parvenait Un mot, consolante cédule, Que votre amitié me donnait.

. Mais, quoi! j'apprends à l'heure nême Qu'arrivés au nouveau manoir,

Finira la rigueur extrême Qui défend la douceur de voir Les objets sacrés que l'on aime.

Murs, où je n'avais qu'à pleurer, Sans regret à vous je renonce !

Qu'il vienne, sans plus différer, L'ordre bionfaiteur qu'on m'annonce !

Le magistrat qui le prononce, Mon cœur est prêt à l'adorer.

Dans mes bras je pourrai serrer Mon Emile, mon Eulalie, Et la compagne de ma vie.

Oh ! de leur présence chérie Comme mon eœur va s'enivrer !

Je le sens ; les poignantes gênes N'ont plus de piquants douloureux. Adieu, les fers ! adieu, les chaînes ! Je vous verrai, je suis heureux.

P. S. Tout ce qui est dans ma cellule m'appartient, hors le bois de lit et la paillasse. Avant de partir pour Saint-Lazare, j'écrirai tout de suite à maman; vous voudrez bien vous rendre ici, à l'instant même, pour tout enlever et m'envoyer le même avoir. Il faudrait aussi dès ce soir, m'envoyer un peu d'argent.

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