‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 101 sur 126 · LETTRE LXIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXIII

EULALIE A SON PERK.

Ce 11 pluviôse an 2.

Dans le malheur les objets rarement offrent deux aspects, ou pour mieux dire, ou n'en voit presque toujours qu'un seul ; le plus affligeant. C'e6t la réflexion et la raison qui pèsent ensuite avec une sorte d'égalité, le bon et le mauvais. C'est ce qui nous est arrivé, hier, à maman et à moi. Nous avons

vu d'abord, avec peine, cette translation de Sainte-Pélagie à Saint-Lazare. Vous avez paru en être affecté, et nous ne l'avons pas été moins de l'idée que toutes vos habitudes, votre train de vie, votre société, votre solitude de chambre, votre bien-être (si je ne puis m'exprimer ainsi), de chaleur, de propreté, d'égards même, allaient être renversés. Il faudra donc se replacer, se réinstaller dans le mal, s'y refaire un cercle de commodités, d'adoucissements, de consolations, de dédommagements, d'aisances. Eh quoi! lorsqu'on a eu tant d'efforts à faire, qu'on a travaillé sans relâche pour se routiner au malheur, il faut tout recommencer de nouveau C'est ici-bas la tonne des Danaïdes. Cependant, avec la réflexion, nous nous sommes dit que vous auriez peut-être plus de liberté; qu'il serait possible que dans un changement....

Qui sait! Les démarches peuvent Mais là-dessus, vous

nous conduirez. Obéissance aveugle. Grand Dieu! quand verrons-vous la fin de nos malheurs?

LETTRE LX1V

ROUCHBR A SA FILLE.

Ce 11 pluviôse an 2, à sept heures du soir.

Et moi aussi, ma chère fille, il m'est arrivé de faire ma lettre autre que je ne voulais. Je me suis livré aux impressions du moment, et tout ce que j'avais à te dire hier, m'a fui ce matin. Je reviens donc sur mes pas; mon âme est plus calme et plus disposée à m'obéir.

Tu as vu, aux Italiens, le drame de Guillaume Tell. Cette représentation t'a donné l'envie de connaître à fond l'histoire du libérateur de la Suisse. Il m'est impossible de te désigner, au juste, les ouvrages qui racontent les détails de ce singulier événement ; mais je puis te dire au moins ce qui m'en est resté en le mémoire l.

1 Nous supprimons oette digression sans intérêt. (L.;

Ce 12 pluviôse an 2, à trois heures du matin.

11 y a une heure qqe j'ai été réveillé en sursaut. Grand bruit dans les corridors, grand heurt à toutes les portes. Citoyen un tel ! citoyen, par-ci; citoyen, par là. Hé, vite! hê, vite! levez-vous; à Saint-Lazare ! levez-vous; tenez, par les guichets; voilà de la lumière ! Je me lève; j'arrange d'abord mon portefeuille, mon trésor où sont tes lettres, ma chère fille; je case mes livres dans ma petite malle, j'écris quatre lignes à maman pour l'informer de l'événement, me voilà prêt enfin. On ouvre. Trois magistrats du peuple, en écharpe, précédés de deux flambeaux résineux et brillants noir, entrent. — Cornment t'appelles-tu? — Roucher. — Es-tu ici depuis longtemps? Encore neuf jours, il y aura quatre mois. Ils cherchent sur trois listes. — Bon! Jean- Antoine Roucher, homme de lettres. — C'est moi. — On va te transférer, prépare-toi. — Je suis prêt. Ils sortent, vont aux autres cellules; la mienne se referme sur moi, et je puis m'occuper encore agréablement, en attendant cette nocturne translation générale. Je rouvre mon portefeuille, reprends ma lettre et te fais ce récit qui te rend compte de tous mes instants. On dit que des chariots nous attendent; nous verrons. Arrivés au lieu de notre détention définitive , je reprendrai l'histoire de ma journée.

Le moment du départ approche; les citoyens Robert, Chabroud, M***4*, B**** sont des nôtres. Ils sortent de ma cellule, je leur ai touché la main. C'est un tintamarre à ne pas s'entendre ; les voix fortes ont beau jeu.

L'appel commence, je te quitte ; il ne faut pas se faire attendre. Adieu! adieu! adieu!

De Saint-Lazare, corridor G-erminal, n° 14, 9 h. du matin.

Nous sommes arrivés à sept heures et demie; les chambres ici sont nues. Envoyez-moi un lit de sangle, deux matelas, couvertures, etc., une table, une chais*, un balai. Nous serons trois dans la même chambre, M*****, Chabroud et moi.

LETTRE LXV

ROUCHER A SA FEMME, j

Ce 12 pluviôse an 2 à deux heures du matin.

Grand bruit! qui m'éveille ?... il faut partir et tout de suite; l'ordre est arrivé. Me voilà prêt. Je t'embrasse, ma bonne amie. Hâte-toi de retirer d'ici mon petit avoir, et ne m'envoie rien jusqu'à ce que j'aie pris l'air du bureau à Saint-Lazare. Tout dans ma cellule m'appartient, oui tout, excepté le bois de lit et la paillasse. Mais les tablettes sont à moi. Bonjour! mille fois bonjour à toi, à ma famille, à mes enfants!

LETTRE LXVI

ROUCHER A SA FILLE

Saint-Lazare, ce 15 pluviôse an 2, à sept heures du soir.

Me voici, ma chère Minette, dans une nouvelle prison où règne encore la confusion et le désordre : dans une chambre où l'on a jeté, sans feu, sans eau, sans paille, ton malheureux père avec deux autres compagnons de son infortune. Ta maman, toi et notre archange vous m'apportâtes, le soir même de notre translation, de quoi reposer ma tête et nourrir mon corps, grand merci, pour toutes vos peines, vos courses et vos tendres soins ! un jour viendra sans doute, ma chère fille, où il me sera permis de donner à ma reconnaissance tout l'épanchement dont mon âme a besoin pour se soulager. Aujourd'hui, le sens-dessus-dessous dont je suis environné m'ôte la liberté d'esprit nécessaire pour reprendre avec toi notre tant* doux commerce épistolaire. Que de choses j'ai à te dire l quelles scènes j'ai vues I quels sentiments m'ont affecté depuis le moment où je sortis de ma chéti ve cellule de Sainte- Pélagie l mais encore une fois, il faut avoir pris ici une place, rangé mon tiers de chambre, réglé mes heures, ordonné enfin ma

vie de prisonnier, pour me redonner à toi. Il faut maintenant que je m'accoutume à travailler seul, quoiqu entouré de deux: personnes; j'espère bien y parvenir. C'est en nous-mème que se trouve la véritable retraite; je m'y enfermerai le plus avant que je pourrai, et peut-être que Saint-Lazare ne me sera pas plus ennemi que Sainte-Pélagie.

En voilà assez pour aujourd'hui; ma plume ne court pas comme à l'ordinaire, je suis trop importuné de l'aspect de notre taudis. C'en est un bien véritablement. Le ménage de trois personnes répandu, entassé, confondu, jeté au hasard sur le planeher dans un pied d'épaisseur de poussière, forme un tableau qui dégoûte et met l'esprit plus mal à l'aise encore que le corps. Oh ! bienheureuses tablettes, qui devez mettre l'ordre et la propreté autour de moi, arrivez donc, arrivez vite, que je sorte d'un chaos de saleté; Bonsoir, ma HitTe Minette ! embrasse pour moi ton excellente mère; sois, auprès d'elle, l'interprète de ma tendre reconnaissance. Console-la; soutiens son courage; ne laisse pas le temps à son âme de s'abattre. Que les paroles douces, les doux empressements, tous les témoignages de- la piété filiale, lui donnent la force dont elle a besoin !

LETTRE LXXVIÏ.

EULALIE A SON PÈRE

Du 16 pluviôse an 2, midi.

Toujours, toujours en presse! Depuis le déménagement de Sainte-Pélagie, je n'ai pas trouvé une seule minute pour vous écrire, mon cher papa ; le seul peu de temps que j'ai eu à moi , a été employé à faire de l'anglais. J'en traduirai quelques morceaux que je vous enverrai. Quand votre emménagement sera parfait, que nous aurons repris un ordre quelconque, la petite correspondance, j'espère, ira comme de coutume. 11 est tard, très-tard, plus que temps de partir. Adieu l adieu!

j'aurai bien des choses à vous dire. Ma tête ressemble à votre chambre où tout est sens-dessus-dessous; nous rangerons tout cela. Une lettre fera l'affaire. Quelques détails, je vous en prieJ sur votre manière d'être. Je suis femme et, qui mieux est, fille tendre. Je veux voir là, juste à la place où vous serez, et savoir les tenants et les aboutissants. Une semblable description sera pour moi une vice-présence.

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