LETTRE LXXI
ROUCHER A SA FEMME
Ce 19 pluviôse an 2, à midi et demi.
Je croyais, ma bonne amie, que les détenus à Saint-Lazare auraient la satisfaction de voir leur famille. On m'avait flatté de cette espérance, et je l'avais embrassée avidement; mais on m'a trompé, du moins jusqu'à présent. Tout le régime de la maison n'est pas encore établi ; peut-être lorsqu'il sera en pleine vigueur, y aura-t-il à notre séparation quelque adoucissement qu'il est impossible d'obtenir aujourd'hui. Tu souffres; tu m'affliges, ma bonne amie, ah! je par tage bien véritablement tes peines et ta douleur. C'est pour toi que mon âme est troublée; c'est sur toi, et non sur ellemême qu'elle se replie; ma force alors diminue, et je me sens bien prisonnier. Cependant je ne cesserai de te répéter qu'en se livrant pieds et poings liés au chagrin, on ne fait que l'irriter. Allons ma bonne amie ! il faut encore me faire ce sacrifice, sans doute le plus pénible de tous. Mais tu m'en fais tant d'autres, que je puis compter sur ce dernier. Que notre communication journalière , par lettres, puisse exister ici comme elle existait à Sainte-Pélagie ! et j'attendrai patiemment les jours, les beaux jours de la liberté.
Mais qui m'interrompt? on frappe à ma porte, on entre. — Où est le citoyen Roucher? — Le voici. — J'ouvre la feuille
mouvante de mon paravent et je vois devine qui, ma
bonne amie? je te le donne en dix, en cent, en mille. — Qui ! vous, mon ami ? vous ici ! est-ce pour y donner quelque secours? — Non; j'arrive à l'instant même, suspect, arrêté ce matin, comme tel, par le comité de ma section. — J'ai cru qu'il plaisantait. Mais il n'en avait pas envie ; son ardent patriotisme ne va point jusqu'à la jubilation de
se voir récompensé à' Saint-Lazare. Cependant, point
trop de tristesse; quelques traits du visage sont bien altérés, mais pour mes yeux seuls. Qui ne les a point vus encore , n'y peut surprendre rien qui trahisse les peines de l'àme. Après un quart d'heure de conversation , il me quitte pour aller voir d'autres amis ou connaissances; mais il reviendra, je l'ai retenu à dîner. Reste maintenant à te dire le nom de ce nouveau compagnon de malheur; tu ne voudras pas m'en croire. Je ne mens point cependant, ma bonne amie ; c'est Tap, oui, le bon Tap, l'excellent patriote et républicain Tap; il est au rang des hommes suspects. Qui' aurait pu le prévoir, que ce titre odieux lui serait donné ? On le lui a imprimé pourtant. Nul Français ne pourra donc l'éviter, puisque notre ami gémit sous cette inculpation. Je te quitte; bonjour! nous boirons, Tap et moi, à toutes vos santés. Minette saura demain que je sais quand arrive décadi.