‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 104 sur 126 · LETTRE LXX · texte numérisé non relu

LETTRE LXX

R©UCHER A SA FILLE.

Ce 19 pluviôse an 2.

Après sept jours de trouble, >de désordre, qui ont dû nécessairement suivre une translation aussi brusque, je puis donc, ma chère fille, reprendre notre tant doux commerce épistolaire. D'abord., la nudité absolue de notre prison où nous avons manqué, même d'eau, pendant près d'une demijournée; ensuite le chaos inconcevable que formaient, autour de trois malheureux, tous les objets d'ameublement, de vêtement et de comestibles qui leur arrivaient de Sainte- Pélagie et de chez eux, sur un espace de treize pieds de long et de neuf de large, ne laissaient à l'esprit aucune place pour se retrouver. Il a bien fallu prendre le temps de caser notre chétive provende, de trouver à chaque objet le lieu le moins incommode; en un mot, d'épargner le terrain de toutes les manières, pour en donner, le plus possible, au mouvement journalier de trois individus. C'est fait! l'ordre et la propreté habitent avec nous. Je ne crois pas qu'il y ait ici beaucoup de chambres aussi nettement rangées que la nôtre, et puis, n'ai-je pas mon cabinet à muraille de papier1? Là, je suis seul, ne voyant pas mes co-chambristes, n'en étant pas vu, recevant sur mon bureau, par un espace libre de deux pieds, la lumière de la fenêtre , les pieds posés sur mon tapis mis en double, et les jambes enveloppées du couvre-pied d'indienne mouchetée. J'ai presque l'air d'un Sybarite, et je ne suis pourtant qu'un pauvre républicain, ami de l'étude et grand ennemi du froid. Ovide a dit, je crois : ingenium sœpe mala movent.

Oh! il a grandement raison, à mon sens, pour le génie de l'arrangement. L'aisance aime à s'étendre et ne se trouve jamais assez au large; l'infortune a l'art de se resserrer et sait encore parfois trouver un peu d'espace de reste. Si les

1 Un paravent.

leçons du passé n'étaient pas ordinairement perdues pour notre avenir, les grands terriens qui sont ici se feraient pour les jours de leur liberté un riche fonds de pensées, qui ajouterait à leurs jouissances futures. Quand on a vu combien peu il faut pour les vrais besoins de la vie, on peut, on doit reconnaître la vérité de ce mot : oh ! que de nécessités inutiles ! Quoi qu'il, en soit, je veux reprendre l'histoire de notre translation, au point où je l'avais laissée. Cet événement de ma vie me sera éternellement présent, s'il est vrai qu'après la mort, il y ait pour nous une existence continuée.

L'appel va commencer, s'écrie l'officier municipal. A ce mot, je prends mon porte-feuille sous le bras, je jette sur ma tète embéguinée de ma coiffe de nuit, ce vieux chapeau dont la poussière, la crasse et les trous sont à l'ordre du jour, et enveloppé de ma houppelande, je sors de ma cellule dont je ferme les verroux. Ce ne fut pas sans lui donner un regret. Je sais ce que je quitte, me disais-je, et f ignore ce que je vais chercher. Cet excellent voisin était seul et tristement debout, auprès du poêle, sur sa porte. Je l'embrasse, lui remets le petit billet par lequel j'annonçais à maman notre translation; et après avoir reçu l'assurance de ce brave homme que mon petit mot serait envoyé , de très-bonne heure, à son adresse, je vais me réunir aux soixante-dix-neuf détenus qu'on allait transférer. Ils étaient tous en tumulte, mêlés, confondus, empilés dans la partie de ce long et étroit corridor qu'éclairaient, d'une lumière lugubre, la lampe attachée au-dessus de la porte et deux flambeaux de résine allumés qu'on ^voyait brûler au-delà des barreaux du premier guichet, d'où l'œil enfile la longueur du corridor. Citoyens, reprend le magistrat du peuple, décoré de son écharpe, que chacun de vous, au fur et à mesure' que je l'appellerai, aille se ranger, les uns d'un côté, les autres de l'autre, le long des murailles du corridor, les deux premiers près de la porte et ainsi de suite. Silence! silence! On se tait, l'appel commence', vingt individus sont à leur place. J. A. Rouchcr est appelé le vingt-unième et le voilà déjà plaqué contre le mur. M" ' me suit; il était triste, rêveur. Je cherche à

l'égayer. Voilà, lui dis-je, le bon pasteur qui compte son bétail. Le bétail reconnu, on nous ordonne de filer, de deux en deux, par huitaine, du corridor entre les deux guichets où l'on nous compte encore. En voilà huit pour le sûr, disent les guichetiers-numérateurs, et l'on nous ouvre le deuxième guichet donnant sur la cour. Là, j'aperçois le citoyen Bouchotte debout, triste et nous regardant passer. Adieu, citoyen concierge ! Grand merci du ton honnête et doux que vous avez toujours eu avec moi! En lui parlant ainsi, je lui tends la main, il me tend la sienne que je presse et je suis mes compagnons. Nous voilà arrivés au dernier guichet donnant sur la rue. On nous compte encore, et nous franchissons le seuil de notre premier enfer, pour en aller chercher un second.

Ici, je ne saurais peindre le genre de pensées et de sentiments que produisit en moi la vue de la scène qui, à la lueur de deux ou trois flambeaux ténébreux (il était cinq heures environ du matin), se déployait devant nous jusqu'aux deux bouts de la rue de la Clé. C'était une espèce de charrette ou de chariot vide auquel étaient attachés quatre chevaux, précédé de deux autres qui avaient déjà leur charge et suivis de sept autres qui attendaient la leur. Une chaise branlante nous sert de marchepied , pour monter sur ce char de sinistre augure. M***** me suit. B**** suit M*****. J'aide à B***% chargé de soixante années et plus , à monter sans danger. Nulle chaise, nulle planche pour nous asseoir. Quelques brins de paille mouillée et salie par l'épais brouillard qui tombait, jonchent cette infâme voiture. Il faut s'asseoir sur les ridelles et prendre soin de se plier en deux , l'un vers l'autre, de peur que le moindre choc ne nous jette à la renverse. Un garde, brave sans-culotte, monte en neuvième et l'on crie aux conducteurs : Avancez. Les deux premiers chariots s'ébranlent ; le nôtre roule aussi. Nous laissons la place libre au quatrième, et au bout de dix pas, tout le cortège supérieur s'arrête. Nous voilà en face d'une rue qui donne dans celle de la Clé, exposés au froid du matin, au brouillard et auvent qui souffle. Je me tourne vers Sainte-Pélagie, pour

connaître l'extérieur du manoir que je laisse; car je n'avais pas pu l'examiner dans la triste nuit où l'on m'avait incarcéré, il y a aujourd'hui quatre mois. Je vois à loisir cette masse énorme de murailles exhaussées que percent à peine quelques ouvertures rares, basses et étroites, enfoncées encore au-dessous du pavé. Tel serait, me dis-je, le frontispice de l'enfer ; voilà bien qui l'annonce. Cependant , quelques gendarmes à cheval tenaient à la main des flambeaux, allaient, venaient et nous donnaient sur le terrain incliné de cette rue étroite, la facilité de découvrir toute l'étendue de la procession affreuse qui se préparait. Après que chaque chariot est rempli, nous avançons de quelques pas, pour nous arrêter encore, jusqu'à ce qu'enfin nous voilà tous hors de Sainte- Pélagie sur nos voitures rangées à la file. Elles roulent ensemble. Nous tournons dans la rue Copeau, à droite , pour aller prendre la rue Saint-Victor. Arrivés devant la rue Neuve-Saint-Etienne, je me rappelle les jours de la belle saison où, tous les matins, ma chère Minette et moi , nous nous rendions avec tant de plaisir, par ce même chemin, à nos agréables leçons de botanique. J'étais libre alors, j'étais heureux ; ma fille était avec moi et nous respirions ensemble l'air pur et bienfaisant du Jardin des Plantes. Aujourd'hui, je suis captif, je ne vois plus ma fille et je sors de l'air infect d'une prison de quatre mois, pour aller respirer à une lieue des miens une atmosphère peut-être non moins infecte. J'avoue, ma chèreMinette, que cette pensée me donna un sentiment pénible, déchirant ; mes yeux s'humectèrent de quelques larmes. Je m'affaiblissais,... je m'en aperçois ; à l'instant, j'appelle toute ma philosophie, pour te chasser de ma pensée. Mais, arrivé dans la rue Saint-Victor, mon esprit, avec une rapidité inconcevable, me présenta toutes les circonstances de ma vie qui ont laissé dans ma mémoire l'image de cette rue. Devant la maison de Perrin : c'est là, me disais-je, que pendant deux jours d'alarmes publiques, mes enfants, ma femme et moi, [nous sommes venus chercher un asile. Un peu plus bas, je me dis : ici dans les premiers jours de mon arrivée à Paris, il y a trente années, je me laissai conduire à la pro-

messe d'une foire amusante, et je ne trouvai que des barraques à pain d'épice. Plus bas, encore : j'étais là, dans le cabriolet de Laigner, pour aller ensemble au Coudrai voir les miens, et le heurt dune voiture brisa la nôtre. En face de la rue des Noyers, je porte les yeux vers l'endroit où est située notre maison : elles dorment peut-être en ce moment; si près d'elles et ne pouvoir les embrasser ! Cependant les ridelles m'incommodaient autant que la posture gênante que j'avais et qui me brisait en deux; je prends le parti de me tenir debout. D'abord, je m'attache d'une main au collet de M***** et de l'autre à celui de B****. Bientôt après , je me tiens ferme sur mes jambes et ne quitte plus cette attitude.

Nous avançons ; la nuit s'éclaircissait insensiblement. Les rues sont déjà fréquentées; les yeux des passants s'attachent sur nous. Je les observe à mon tour et je ne découvre rien que de la curiosité. En effet , n'est-ce pas une chose curieuse que quatre-vingts prisonniers détenus comme suspects, conduits par cinq ou six gendarmes seulement, qui sans fers, sans liens, se laissent ainsi mener, comme des agneaux, où Ton veut et comme l'on veut, sans se plaindre, sans nulle intention de s'échapper, dociles à la loi parce qu'elle est la loi, et la respectant dans ses rigueurs. Si jamais l'histoire se charge de tracer ce tableau, on aura peine à croire la vérité de ce récit, ou plutôt on dira : non ! ils ne méritaient pas, ces infortunés, la qualification dont on les a flétris !

Dans la rue Sàïrit-jWartifi il était déjà jour), une vieille Revendeuse de fruits, accroupi ■ éontre uhp borne, nous h salués d'un mot que le genre de nos rcfitures lui a du inspirer, aussi bien que la vue de nos gendarmes a cheval et tenant toujours leurs flambeaux allumés. « Qu'on les f.... tous 'à la guillotine, tous à la guillotine! » Grand merci, ma bonne, il serait possible d'être patriote, républicaine, et pourtant moins féroce.

Enfin voilà le grand j our ; sept heures et un quart sonnent. Nous arrivons à Saint-Lazare. Le premier guichet s'ouvre pour nous recevoir. A.u-delà du second, le même officier municipal , un grand papier à la main , fait un der-

nier appel. Nulle tète ne manque. Nous défilons sous ses yeux, l'un après l'autre. Enfin voilà le bétail parqué, et la claie d'entrée déjà fermée bien et duement sur nous. Une immense pièce servant jadis de réfectoire et ayant au moins soixante à soixante-dix pas de longueur, nous reçoit tous. Là, nous restons l'espace d'une heure, nous parlant les uns aux autres, en tumulte, du nouveau genre de triomphe qu'on nous a fait savourer longuement, durant toute la traversée de Paris. On nous annonce enfin qu'il faut quitter le rez-de-chaussée et monter au troisième où nos logements nous attendent. Un premier guichet s'ouvre ; nous voilà dans un grand escalier. Au-dessus de trente marches, au premier étage , trois guichets ; au second étage, trois guichets ; au troisième étage, encore trois guichets. Tu vois, ma chère Minette, que l'art a épuisé son génie, pour espacer sur notre route les instruments de l'esclavage, de peur, sans doute, que nous oubliassions la captivité. Il est bon, en effet, de frapper toujours par les yeux l'imagination des malheureux, ne fût-ce que pour la tenir sans cesse en haleine. Il ne faut pas que l'infortune chôme. Jamais artiste n'atteignit mieux son but.

Parvenus au troisième étage, un long, large et lugubre corridor, bien éclairé, nouvellement blanchi, se présente à nous. Toutes les chambres sont ouvertes, et un chiffre tracé à la craie sur toutes les portes, indique le nombre des détetojf que chaque logement doit contenir. Le «lùffre l n'< si écrit nulle part; 2 êgttrès-raw • ceîbi de :! esl lepfrissou-

ii' répéti ; <■ ". ? it «trient par-ci, ^ar-là. iucun dp ces derniers, me dis-je. n> .son /' mien. Je vais, je reviens, je cherche; mais Chabroud s'était déjà emparé d'une chambre à 3 , à grand air, à belle vue, donnant sur la cour intérieure, le jardin, la ville et la campagne. Je m'attache à lui, M***** s'attache à nous; notre demeure est fixée. C'est celle, nia chère Minette, d'où je t'écris et que je ne quitterai jamais '[in- pour sortir de Saint-Lazare.

On t'a bien informée, ma chère Minette; p< tint, de bfcr* reaux aux fenêtres, mais de belles et grandes çpoîséesj l'oint

de verroux aux portes, mais des serrures intérieures dont on a la libre disposition. Point d'heures fixes de retraite, mais liberté de voisiner, toute la nuit, dans le même corridor ; durant tout le jour, communication permise entre tous les étages et, dans peu, jouissance d'une grande et vaste cour qu'on bat, en ce moment, et qu'on sable. Je m'arrête ici; ma lettre est déjà bien longue. Mais je n'ai voulu négliger aucune circonstance , persuadé que ta tendresse pour moi trouverait à toutes le même intérêt. Adieu! Bonjour 1 je t'embrasse.

Page 1