‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 107 sur 126 · LETTRE LXXI1I · texte numérisé non relu

LETTRE LXXI1I

Ce 24 pluviôse an 2, à huit heures du soir.

Si j'étais ici, ma bonne amie, aussi près de vous et des miens que je l'étais à Sainte-Pélagie, loin de me plaindre de ma translation, je m'en louerais hautement. Une situation aussi avantageuse que celle de Saint-Lazare, et pour l'étendue, et pour l'air, et pour la perspective, n'est nullement comparable à celle d'une prison obscure, étroite, privée d'air et entourée de toutes parts de hautes murailles. J'avais, à la vérité, une cellule où je ne dépendais que de moi seul, pour mon sommeil et mon travail, et ce motif, joint à celui de la proximité, m'avait accoutumé aux grilles, aux verroux et au peu d'air respirable. Aussi ai-je regretté bien sincèrement cette espèce de cachot que vous avez vu et dont votre poitrine s'est sentie oppressée. A Saint-Lazare, au contraire, on ne rencontre rien de ce qui importune ou fatigue les yeux et les poumons. Ma chambre placée au troisième donne par une très-grande fenêtre, juste, sur le milieu d'une bien belle cour intérieure, au-delà de laquelle s'étend un immense parc, auquel s'associe la vue des faubourgs et de la campagne, que termine au bout de l'horizon le mont Valérien.

Quant aux jouissances intérieures, ce sont à chaque étage, quatre larges et longs corridors qui communiquent librement entr'eux, et la faculté pleine et entière de se promener au grand air, dans la vaste cour dont je vous ai parlé.

La petite poste se charge de nos lettres cachetées, après que nous les avons fait viser chez le concierge. Elle nous

apporte les réponses cachetées de même, et nous les recevons à l'instant de leur arrivée, quand elles ont passé par le même examen. Dans tout cela , il y a, vous le voyez, de très-bons motifs pour se trouver mieux ici que dans la rue de la Clé. La subsistance journalière ne peut pas m'arriver, il est vrai, aussi commodément; mais ce n'est pas là un grand inconvénient, quand d'un autre côté on n'est pas assez Sybarite pour vouloir chaque jour des provisions fraîches; et qu'importe la nouveauté, pourvu qu'elles soient saines! Je vous assure qu'avec de l'appétit (et le grand air ici l'augmente), on trouverait notre nourriture excellente, quand même elle serait moins bonne que celle qui m'arrive.

Déjà le soleil nous visite vers midi et demi, pour ne nous quitter qu'à son dernier moment; cet avantage n'est nulle part à dédaigner, surtout quand on a vécu quatre mois entiers sans jouir de la pleine lumière de cet astre.

Vous avez vu, sans doute, la longue lettre que j'ai écrite à ma fille pour la mettre en confidence de tout ce que j'ai pensé, senti, et vu dans la journée du 12 pluviôse. Je crois que tous ces détails ne sont point sans intérêt, en eux-mêmes. Peutêtre aussi devais-je les fixer, de peur que le temps n'en diminuât chez moi l'impression. Mais ce dont je suis bien sûr, c'est de la part que votre amitié pour moi aura prise à cette lecture. Je désire que vous n'ignoriez pas ce que mes lettres prochaines doivent contenir. Nous allons au spectacle chercher le plaisir de la terreur, de la pitié, souvent pour des faits supposés, et toujours pour des actions qui se sont passées loin de nous; l'époque des révolutions sociales est bien plus féconde et plus riche en événements faits pour intéresser les contemporains, surtout quand ils voient la liberté publique s'élever au milieu des ruines du malheur.

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