LETTRE LXXIV
ROUCHER A SA FILLE
Ce 25 pluviôse an 2, à huit heures du soir.
Comme je crois qu'un jour tu seras bien aise d'avoir en main des mémoires authentiques du temps qui court, je vais continuer le récit que je t'ai commencé.
Tandis que nous étions ici, dans notre corridor Germinal, à crier la faim, la soif, le froid et la fatigue, nous entendons le bruit d'un grand nombre de chariots à la suite les uns des autres dans cette même cour, où nous étions descendus nousmêmes quelques jours auparavant. On court aux fenêtres, on regarde et l'on voit un renfort de malheureux destinés à gémir avec nous. D'où viennent-ils? des Magdelonnettes. Ils ont traversé tout Paris le long des anciens boulevards; ils ont vu, comme nous, sur leur route, des visages immobiles. Était-ce d'indifférence? était-ce d'effroi? Vaste champ ouvert aux conjectures. Les voilà ces hommes suspects, répandus parmi nous et choisissant leur demeure dans les chambres dont les Pêlagiens n'avaient pas voulu.
Ils étaient à peines casés, qu'un nouveau cortège arrive. Oh! pour ceux-là, ils présentent un spectacle bien plus affligeant. Liés, deux à deux, par le corps et par les bras, aux ridelles de leurs chariots , ils ont tous l'apparence de grands criminels. C'est ainsi qu'on traite les voleurs, les assassins, les incendiaires. Le sont-ils? d'où sortent-ils? De Bicètre. Ils descendent ; on en fait le triage. Les uns, fléau de la société par leurs forfaits, sont jetés pèle-mèle sur la paille, au rezde-chaussée; les autres, ci-devant nobles, ci-devant prêtres, viennent se joindre à nous. J'en reconnais plusieurs qui avaient précédemment habité à Sainte-Pélagie, je leur serre la main, je les embrasse, je leur demande l'histoire de leur translation; la voici telle que je l'ai recueillie de leur bouche. On les a d'abord réunis tous dans le vaisseau qui .servait autrefois d'église. Là, ils attendirent ce qu'on allait ordonner d'eux, car on ne leur avait pas dit qu'ils dussent être trans-