LETTRE LXXX
ROUCHER A SA FILLE
Ce 10 ventôse an 2, à neuf heures et demie du soir.
Je n'ai pas joui hier.'du bonheur que je me promettais depuis quatre jours. Avec quel regret, ma chère Minette, j'ai appris vers les onze heures que tout accès était défendu ! Avec quel chagrin, je me suis vu privé detesembrassements! Ils ne savent pas, ceux qui donnent ces ordres, combien ils font de mal ! non, ils ne le savent pas. S'ils pouvaient seulement le soupçonner, j'augure assez bien de l'humanité, pour croire qu'ils
défendraient ces actes de rigueur. La même sévérité a marqué encore cette journée. Nous ignorons quand il plaira à ceux qui l'ont commandée, de se montrer plus doux.
Et puis notre archange * qui venait pour la première fois, avec l'espoir de charmer disuabella sembianza les ennuis de ma prison, il s'est retiré tout honteux, repliant tristement ses ailes qui n'ont pu l'élever jusqu'à la mansarde où je, suis caserne. Les anges des ténèbres sont les ennemis nés des anges de lumière. Satan aura vu les apprêts du voyage que faisait Raphaël, et il aura pris les devants, exprès pour lui fermer la porte au nez. Il n'a, le malheureux, que trop bien réussi. Gabriel dira donc de ma part à Raphaël qu'il n'y a point eu hier de paradis à Saint-Lazare. Enfer tout pur, des pleurs et des grincements de dents. On m'écrit que cet enfant du ciel m'a adressé plusieurs fois la parole et qu'il a été péniblement affecté de mon silence. En vérité, je suis bien innocent de tout crime. J'ai vu cette substance angélique et j'ai eu un triste plaisir à la regarder de loin. J'aurais voulu qu'elle fût près de moi, chétif humain. Si ma voix n'a pas répondu à la sienne, c'est que celle-ci n'est pas venue à mon oreille. Vous autres, créatures célestes, vous avez une .voix de zéphir qui souffle et murmure à peine; et de plus, comme elle n'est point faite pour la terre, les vents prennent soin de l'emporter aux cieux.
J'ai oublié, dans mes deux dernières lettres, de te louer du Ion vraiment digne avec lequel tu as accueilli, dimanche dernier, lors de son entrée , l'auteur confus des vers faits, sans esprit, en' l'honneur de l'esprit. Rien de trop; c'est là garder la juste mesure. J'ignore s'il a été averti, par sa conscience, de la parcimonie de tes paroles et de ta politesse; mais il n'y a pas eu de ta part de quoi le gâter, comme il n'y a pas eu non plus de quoi lui donner droit de se plaindre.
En parlant de M*****, je me souviens que la citoyenne Dervieux nous a raconté hier une anecdote, ou plutôt un
1 L'amie d'Eulalie était venue avec elle.
trait d'esprit, de la part de Sophie Arnould, jadis grande actrice de l'Opéra, célèbre par son jeu théâtral, mais peut-être moins encore que par ses bons mots. Sop/we,depuis la révolution, a acheté un bien national, une maison de campagne qui avait appartenu à des moines. Là, elle s'est arrangée de son mieux pour vivre heureuse dans la retraite, avec le^ débris de son ancienne fortune. Elle a conservé l'église qu'elle a convertie à son usage, et sur le fronton elle a placé une inscription que son esprit plaisant a trouvée. Là, on lit en gros caractères : ITE, MISSA EST. Conçois- tu rien d'aussi plaisant? Allezvous-en; la messe est dite. Bon soir! il est près d'onze heures.