‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 112 sur 126 · LETTRE LXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIX

ROUCHER A SA FILLE

Ce 9 ventôse an 2, à midi et demi.

Voilà un très-grand chagrin pour moi, ma chère Minette : tu auras fait une grande lieue pour voir papa, et tu ne le verras point, et il ne t'embrassera point. Toute communication nous est défendue aujourd'hui; nous sommes ici véritablement prisonniers. Nul adoucissement aux ennuis de la détention; le concierge a reçu les ordres les plus sévères. Tu vas refaire tristement ce long, si long chemin que l'espérance de me revoir avait abrégé pour toi. Plains-moi, ma chère fille, autant que je te plains. II faut l'avouer, nous sommes nés, toi et moi, sous une étoile bien peu propice. Ce n'est pas la première fois que nous avons eu à souffrir d'un pareil contre-temps. 11 s'était déjà présenté plusieurs fois sur notre chemin à Sainte-Pélagie. Bon Dieu ! quand verrons-nous la fin de nos tourments? Et si par malheur tu étais partie à jeun, il y aurait encore pour toi

un long espace de temps à dévorer, avant que tu pusses prendre ta réfection.

Allons, ma bien-aimée, de la patience! du courage! Va te réunir à maman, elle ne s'attend pas à te revoir de sitôt. Embrasse-la bien tendrement pour moi; embrasse de même notre Emile, et quand tu seras un peu refaite de ton inutile et pénible course, donne-moi du moins le reste de ta journée; j'en aurai grandement besoin. Demain sans doute, en te lisant, mon chagrin s'adoucira. Tes lettres sont un baume versé sur des plaies. Adieu, ma fille, ma bien-aimée! Tu ne sors jamais de ma pensée, parce que tu vis toujours dans mon cœur.

Si j'avais pu prévoir, hier, ce qui arrive aujourd'hui, j'aurais tenté d'obtenir un laisser-passer quand vous êtes venues, toi et maman, m'apporter la provision d'aujourd'hui. Il était tard, je ne vous savais pas dans la cour, et c'est un hasard que je vous aie aperçues ; je n'allais que pour voir quel était le commissionnaire que vous m'envoyiez. Quand mes yeux vous ont vues si loin de moi, j'ai été fâché que vous ayez pris tant de peine. Nous avions dîné, et l'envoi pouvait sans inconvénient être différé jusqu'à ce matin. Mais vous ne savez vous épargner aucune peine pour moi. Je suis toujours là, présent, pour agiter votre vie au-delà des forces humaines% Grand merci de tant de preuves d'amitié!

Page 1