LETTRE LXXXIII
ROUCHER A SA FEMME
Ce 9 germinal an 2.
Enfin la liberté de communiquer avec nos amis et nos parents nous est rendue, ma bonne amie; j'en avais grand be-
1 Cette loi s'est étendue à tout les détenus, et la correspondance de Roucher arec sa fille a été interrompue quinze jours.
soin. C'était sur ma tête un ciel d'ennui que je n'avais pas même connu s<?us les barreaux et les gros verroux de Sainte- Pélagie. Ne pouvant plus écrire aux miens, je n'avais plus rien à faire.
La dernière lettre de Minette dont tu me parles n'a jamais existé pour moi. Ainsi toute demande de ma part au greffe est inutile. Elle est devenue ce qu'on a voulu; ainsi il n'y faut plus penser. Prie Minette d'en faire une copie, de mémoire, et de n'y mettre que du français, car l'italien et l'anglais, il faut renoncer au plaisir de l'écrire. On craint que ce ne soit un moyen de conspiration. Mais je lui recommande de ne pas négliger ces deux langues. On oublie bientôt ce qu'on ne cultive pas tous les jours. Je vais lui écrire. Adieu !
; LETTRE CIV
ROUCHER A SA FILLE
Ce 9 germinal an 2, à neuf heures du soir.
Eh bien, ma bonne et chère Minette! s'est-il écoulé assez de siècles depuis quinze jours que notre correspondance a été interrompue! que Saint-Lazare m'a donné de tristes pensées! que j'ai bu longuement à la coupe de l'ennui! Ne pouvoir plus t'écrire! ne pouvoir plus recevoir de tes lettres! J'aurais maudit cent fois cette rigueur, si je n'eusse pensé à l'utilité générale de la patrie* à la conservation de l 'assemblée nationale, au salut même des prisons que menaçaient les grandi coupables dont on a fait justice. Trois d'entr'eux l avaient été enfermés à Sainte-Pélagie dans le corridor d'en bas, dans le même temps que j'y étais renfermé moi-même ; mais guide par un sentiment qui est en moi, dans moi, et qui tient pour ainsi dire, de l'instinct, je ne m'en étais jamais approché, persuadé qu'eux et moi nous n'étions pas faits pour res
1 Défieux, Pcreyra et Ronsin.
OU COfiBESPONDANCE DE BOUCHEE. 453
,)irer le même air. Ils faisaient sonner haut leur patriotisme, oomme s'ils eussent pressenti qu'on les convaincrait bientôt l'en manquer; et moi, retiré dans cette cellule que tu as vue, le me taisais, je les jugeais et rendais grâces à la nature et à l'étude qu'i m'ont donné le véritable amour du bien, ce désir our de voir s'établir, par les moyens qu'indiquent la raison ît l'humanité réduites en lois, le règne de la liberté et de l'égalité. Ah! puissent aujourd'hui toutes les opinions les plus apposées s'anéantir et se confondre dans une seule pensée, dans m seul désir, le salut de la France!
Pendant que je laisse courir ainsi ma plume pour toi, ma :hère fille, notre Emile est là, à ma gauche, dormant profondément sur son matelas mis en double, entre les six feuiles de mon paravent disposées sur trois rangs.
Comme le sommeil va bien à l'air de son. visage! L'Albane qui a rempli ses charmants tableaux de belles femmes et de jolis enfants, s'il était vivant aujourd'hui et prisonnier avec nous à Saint-Lazare, l'Albane aurait déjà copié la couche, l'attitude, les alentours de ton frère. Mon sage et moi, hier, avant de nous coucher, nous sommes restés, la lumière à la main, debout longtemps devant lui, et regrettant l'un et l'autre d'ignorer l'art de peindre ou de dessiner. L'enfant dormait étendu sur le; dos, ayant une main hors du lit, et l'autre sous sa joue gauche. Il est impossible d'avoir plus de roses et de lys ensemble. Si Robert était un homme auprès •duquel je pusse risquer une demande, je me hasarderais à lui demander une heure de son talent; mais il faut savoir 'ne pas désirer ce qu'on ne peut avoir. Emile dort bien, parce .qu'il se porte bien; voilà où je m'arrête et je fais sagement.
Tu sais, ma chère Minette, que j'ai repris notre traduction de Thompson. Je ne vais point vite, à la vérité; rarement •jiî dépasse quarante, cinquante vers. Cette mesure de travail Ime suffit pour remplir deux heures tous les jours; mais elles sont bien employées. J'interroge chaque expression, chaque imotet le force de me révéler son sens le plus intime. Mon aide de Smith me sert beaucoup pour arriver à cette connaissance intérieure; il a déjà confronté la copie à l'original, dans
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le chant du Printemps; et son avis est qu'il est impossible de faire une traduction plus rigoureusement fidèle que la nôtre. Les événements journaliers, les sentiments ordinaires qui naissent de l'idée pénible de la captivité, ne laissent pas assez de liberté d'esprit pour que j'ose me risquer à travailler de mon propre fonds. Je suis trop heureux de pouvoir donner ce qui me reste de facultés intellectuelles à une occupation agréable et moins pénible que la composition. Toi, de ton côté, ma bonne Minette, tu es aux trousses de Prior. Allons ! pourchasse-le moi un peu vivement ! Je suis impatient de voir de ta besogne. Situ m'en crois, tune passeras pas un seul jour sans lire et traduire de l'anglais, ne fût-ce que dix ou douze vers. On ne peut se conserver dans la connaissance des langues étrangères que par un commerce habituel, journalier; je viens d'en faire l'expérience. J'avais laissé là Thompson, depuis plus de trois mois, et quand j'ai voulu revenir à lui, il m'a semblé que monsieur me boudait. Il ne me disait rien, j'avais de la peine à l'entendre; mais le moment de la brouillerie est passé, nous voilà redevenus bons amis. Tous les jours, je t'enverrai, sur un papier à deux colonnes, ma traduction de la veille pour que tu la passes au scrutin épuratoire, et que tu jettes rapidement à côté tes observations critiques. Ce genre de travail n'aura rien de pénible pour toi, il te sera profitable cependant, et ta traduction d'un autre côté s'en améliorera. Quant à notre Wise-man,
C'est à pas de géant qu'il fournit sa carrière.
Il a coulé à fond les deux volumes de Lyttleton, un gros volume de fables en prose, et le voilà maintenant aux prises avec Robertson, dans l'histoire d'Ecosse ; encore quelques décades, et il saura la langue d'Albion, tout aussi bien que le Spokesman de la chambre des communes à Westminster.
Bonjour, ma chère Minette! tu sais comme je t'aime, tu sais donc comme je t'embrasse. Dis à maman, pour Emile el pour moi, tout ce que nous sentons pour elle, et puis tu n'oublieras pas de parler de moi à l'archange.
LETTRE CVI
ROUCHER A SA FEMME
Ce 14 germinal an 2.
Mais, ma bonne amie, tout ce découragement, tout ce désespoir que tu me montres, loin d'adoucir nos maux, ne fait que les aggraver. Il n'y a pour toi et pour moi dans ce moment rien de plus essentiel que de vivre pour nos enfants. Ils ont besoin de leurs parents; pourquoi, par le chagrin, par la déraison vouloir les en priver? Il faudra bien que les jours de bonheur arrivent. Que deviendraient-ils ces pauvres et chers enfants, si tu leur manquais? Ils ont plus besoin de toi que de leur père. Tout roule, tout repose sur toi. N'est-ce pas une chose bien étrange, que la consolation sorte de la prison où je languis depuis six mois, quand elle devrait m'arriver de ta part? Quel bien .espères-tu donc, de me livrer ainsi à des noires pensées? Sachons souffrir. Il y a encore dans la République des hommes plus malheureux que nous*