LETTRE LXXXVI
ROUCHER A SA FILLE
Ce 15 germinal an 2, & neuf heures du soir.
Ta maman perd courage, ma chère fille; elle que j'avais trouvée depuis longtemps telle que je la désirais pour se mesurer avec l'infortune, la voilà maintenant à la veille de descendre au-dessous d'elle-même et en danger de tomber pour ne plus se relever. Prends-y garde, ma bonne Minette; combats de tous les soins de ta tendresse ce fatal découragement. Moi, je ne puis que bien peu de choses contre ce malheur. Des paroles qu'on ne peut qu'écrire sont d'un bien mince effet. D'ailleurs, que dirai-je que ta maman n'ait lu vingt et cent fois dans mes lettres précédentes? Le papier estun si faible con-
solateur! Mais les soins assidus, empressés d'une fille tendre; mais les entretiens intimes de tous les jours, de tous les instants; mais tout ce que l'on peut recueillir d'espoir, soit dans les circonstances dont on se trouve environné, soit dans une raison éclairée et dans le désir bien senti d'éloigner les idées chagrines et quelquefois exagérées par un excès de sensibilité; oh! tous ces remèdes sont à ta disposition; tu es placée pour les appliquer heureusement. Allons, ma bien-aimée Minette ; entreprends cette cure : je suis sûr pour toi du succès. Dis, répète et persuade bien à maman qu'il ne s'agit que d'aller encore avec le temps; que ce temps sera le réparateur de lui-même; que devenu libre, car il faudra bien que je le devienne, nous trouverons immanquablement des ressources qui répareront nos maux d'aujourd'hui. Il faut, dit mon ami Sénèque, il faut s'accoutumer à son sort, l'endurer sans se 'plaindre, et s'il laisse entrevoir quelqu' avantage, tâcher de se V approprier par l'espérance.
Une visite est venue m'interrompre ; elle m'a volé plus d'une heure de bonheur, car j'oublie mes peines quand je t'écris. Voilà onze heures et un quart ; je te quitte, ma chère fille, mais demain, au lever du soleil, je reviendrai à toi avec la certitude de n'être distrait, par personne, de la plus douce des occupations.
Ce 16 germinal an 2, à 6 heures et demie du matin.
Voilà l'heure à laquelle nous partions ordinairement l'année dernière, pour aller, toi et moi, comme Jeannot Lapin,
Faire à l'aurore notre cour Parmi le thym et la rosée.
Aurore, thym et rosée, signifient ici botanique. Comme nous étions heureux alors 1 Combien peu nous le sommes aujourd'hui ! Le voilà ce printemps que je m'étais promis de mettre si bien à profit pour ton instruction et la mienne. Le voilà ce beau soleil que nous avions tant de plaisir à saluer à son réveil, et devant lequel nous répétions, en marchant, ces magnifiques vers deïhompson :
The first fresh dawn then wak'd the gladdened race Of uncorrupted man, nor blush' d to see The stuggard sleep beneath its sacred beam : For their light slumbers gently fum'd away : And up they rose as vigorous as the sun.
A la vérité, ce n'était pas pour la culture des champs ou pour les soins de la bergerie que nous nous levions. Ces deux occupations sont douces et aimables, sans doute; mais la nôtre avait bien son charme. L'étude de la nature végétale est d'autant plus attrayante qu'elle rapproche l'homme de sa destination primitive.
Il naquit dans les champs, c'est aux champs qu'il doit vivre.
Et lorsque des circonstances impérieuses le retiennent au milieu de la fange physique et morale des villes, il doit, s'il le peut, y échapper par l'imagination, en appliquant son esprit aux études qui conviennent le mieux à des mœurs pures, des goûts innocents.
Dis-moi, ma chère fille, as-tu déjà songé à enrichir notre herbier des premières fleurs ofgentle spring? Je t'en prie, ne laisse point passer ce beau moment de l'année, sans le forcer à nous payer son tribut. La violette, la jonquille, le narcisse, et la tulipe, et le lilas, et
The yellow wall-flower, stain'd with iron brown, And lavish stock that scents the garden round,
doivent entrer dans nos coffres. Ces trésors amassés n'appauvriront pas la République. Tu peux sans crainte les enlever à la circulation, et lorsqu'on viendra, au nom sacré de la loi, te demander l'état de notre fortune, tu répondras, en montrant notre collection botanique : « La révolution nous atout enlevé ; mais nous lui devons toutes ces plantes que sans elle peut-être nous n'eussions jamais étudiées. »
Te prépares-tu à suivre le cours du bon citoyen Desfontaines? Il devait s'ouvrir de très bonne heure, cette année. C'est bien véritablement l'un de mes plus vifs chagrins de ne pouvoir en profiter. Je crains que le travail de l'année dernière
ne soit totalement perdu pour moi. J'ai voulu, deux ou trois fois, parler la langue de la science, et j'ai trouvé, à mon grand regret, ma mémoire très-mal disposée à me fournir les mots propres. Toi, ma chère fille, arrange avec ta maman les choses de manière que cette année te vienne en accroissement d'hoirie; rends-moi compte de ce que vous aurez décidé. Je te suivrai des yeux de mon cœur, chaque matin, en sorte qu'à chaque démonstration que tu entendras, tu pourras te dire : « papa cherche à lire dans mes yeux si ces idées se logent bien dans ma tête et paraissent s'y loger à demeure. » N'oublie pas de m'informer, le plutôt possible, du jour précis de l'ouverture. Je veux écrire, pour toi, au professeur ; il faut qu'il te continue ses soins de prédilection. Tu les mériteras sans doute par toi-même; mais quelques mots aimables et flatteurs, en vers tels que je sens mon âme prête à les faire, ne gàteronirien.