‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 125 sur 126 · LETTRE CXXX · texte numérisé non relu

LETTRE CXXX

ROUCHER A SA FEMME

Ce 21 messidor an 2, à on2e heures du matin.

Et moi aussi, ma bonne amie, je remarque tous les pas du temps. Voilà le onzième mois commencé depuis neuf ou dix heures. Ne te décourage pas; nous aurons lieu, l'un et l'autre, de faire encore mémoire de cette triste date. Patience! la liberté est un fruit qui, comme tous les autres, veut du temps pour mûrir. A la vérité, comme je suis en serre chaude, il semble que le temps de la récolte devrait arriver plus vite, mais malheureusement rien n'est hâtif. Il faut donc attendre; ainsi fais-je. Imite-moi.

Emile a eu toutes les peines du monde à endosser la jaquette de fille que tu lui as envoyée, en attendant que le tailleur ait raccommodé tous ses habits. Il se croit dessexualisé. Il se promenait, hier matin, dans la cour, le front baissé et d'un air honteux, à côté de Chabroud qu'il tenait par le pan de sa redingote. Tous les passants lui disaient : Lonjour, Mademoiselle Minette! Et lui disait au wise-man : Tout le monde m'insulte.

Ici finit la correspondance. Tout à coup les communications furent interrompues.

Le 5 thermidor, Roucher fut prévenu que son nom était inscrit sur les listes de proscription. Préparé dès longtemps à son sort, il renvoya son fils à sa femme, brûla ses papiers inutiles, recueillit les lettres de sa fille et les remit aux mains d'un ami sûr, prisonnier comme lui.

Le 6, il fit faire son portrait (1) au bas duquel il écrivit le vers suivants :

A ma femme, à mes amis, à mes enfants.

Ne vous étonnez pas, objets sacrés et doux, Si quelqu'air de tristesse obscurcit son visage ; Quand un savant crayon dessinait cette image, J'attendais l'échafaud et je pensais à vous.

Le 6, au soir, il fut transféré à la Conciergerie. Le lendemain 7, à onze heures du matin, il parut devant le tribunal révolutionnaire, et à cinq heures, après-midi, il n'existait

plus Cette soirée vit périr trente-huit victimes, toutes

« accusées et convaincues (c'était le protocole ordinaire) de « s'être rendues les ennemies du peuple, en participant aux « crimes de Capet et de sa famille, en approuvant le massacre « du Champ-de-Mars, en écrivant contre la liberté et en fa- « veur de la tyrannie, en entretenant des intelligences avec les « ennemis de l'État, en discréditant les assignats, en conspi- « rant dans la maison d'arrêt, dite Lazare, à l'effet de s'évader « et ensuite dissoudre, par le meurtre et l'assassinat des re- « présentants du peuple et notamment des membres des co- « mités de salut public et de sûreté générale, le gouvernement « républicain, et rétablir la royauté ».

Roucher, comme chef de cette prétendue conspiration tramée dans la maison d'arrêt, dite Lazare, mourut le trentehuitième et dernier. — Il était âgé de quarante-neuf ans.

(1) Dans tous les ouvrages qui ont parlé do la prison de Saint-Lazare et de Ronctaer,on a publié que son portrait avait été fait par le citoyen Suvie. C'est ici le Heu de relever cette erreur. Le portrait de Roucher a été fait par le citoyen Leroy, élève de Suvée.

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BIBUOTHECA

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