NOTICE
à écrire ses Mémoires ; mais on y reconnaît plutôt l'indispensable nécessité d'accuser de grands coupables qui depuis longtemps cherchaient à le perdre lui-même : et, comme tous ceux qui survécurent au parti de la Montagne, il crut, pour se justifier, devoir emprunter le langage des G-iroDdias, et rattacher ses principes aux leurs. De deux partis vaincus il valait mieux adopter celui qui était tombé avec gloire. Ce n'est donc pas avec le zèle amer d'un favori de l'ancienne cour qu'il représente les indignes manœuvres et les attentats des prétendus apôtres de la liberté, mais c'est avec toute l'énergie d'une âme républicaine, lasse enfin de tant de déceptions.
Senart était sécrétait c-rédacteur du Comité de sûreté générale. Il a ouvert tous les cartons et tenu dans ses mains les pièces originales, il a assisté aux délibérations , il a connu le nœud des intrigues, il a recueilli des paroles mystérieuses échappées de la bouche même des conjurés, et partout il sème ses récits de portraits frappants de vérité, d'anecdotes curieuses, souvent tragiques et épouvantables. C'est une suite non interrompue de forfaits, c'est le spectacle terrible d'une irruption d'assassins au pouvoir. Toutefois on ne peut se défendre d'un juste étonnement en voyant, si près de l'aurore de la liberté, l'horizon se charger de crimes. Notre révolution est environnée de ténèbres, et ses secrets même que révèle Senart nous font pressentir qu'il en est de plus grands encore qui demeurent inconnus. Quels étaient donc ces agents subalternes qui se baignaient dans le sang le plus pur de la république, qui, dans les condamnations à mort, surprenaient la signature de» plus impitoyables, et étonnaient le Comité même du salut public? Le parti qui poussait aux extrémités la révolution et l'empêchait de fonder, était dirigé par une main cachée que le temps, jusqu'ici, n'a pu faire connaître. Les massacres de Versailles, les massacres du 2 septembre à Paris, ainsi que les premiers soulèvemens de la Vendée, appartiennent à des combinaisons secrètes dont l'objet sans doute fut de ternir les plus nobles efforts qu'ait jamais faits un peuple vers la liberté. On est, hélas ! parvenu â éteindre dans des flots de sang le feu des plus belles âmes, et l'instrument du supplice, tombant et retombant sans cesse, a mis dans la stupeur une nation entière. L'esprit s'égare au milieu de Ce déluge de crimes; on cherche en vain une espérance, on n'aperçoit que du sang et des cadavres à toutes les avenues du pouvoir ; ce n'est plus le flambeau de l'histoire qui nous éclaire, c'est la torche des Euménides.
Il n'y a eu, depuis le commencement de la révolution, qu'un seul plan bien suivi, celui de faire rentrer les hommes dans la servitude par la terreur; et toutes les idées de liberté se sont évanouies devant
SUa SENART ET SES MEMOIRES. 7
la statue sanglante qui la représentait. On se convaincra, par les Mémoires de Senart, que le despotisme militaire de Bonaparte n'a été que l'exécution même d'un ancien complot formé d'abord ; our élever à la dictature ou Danton ou Robespierre. Il devait y avoir un généralissime; des consuls, un grand-juge, des commissions militaires, et peutêtre au bout de tout cela l'empire, avec une conspiration de plus. Nous ne pouvions échapper à l'épée du soldat : c'est toujours l'audace et non la vertu qui recueille le fruit du sang. Cette Gironde fameuse a péri par la main des montagnards ; une autre faction a fait justice de Robespierre et de ses jacobins pour faire place ensuite à Bonaparte, devant qui tout a disparu. On apprend à connaître avec Senart les rivalités de ces factions diverses ; on pénètre pour ainsi dire avec Jui toutes les intrigues, et l'on peut dès lors prévoir le dénoûment funeste du long drame de la révolution. Senart établit des preuves de complicité dans des crimes qui jusqu'alors avaient paru isolés, et des preuves certaines de complot là où l'on alléguait encore de soudaines révoltes du peuple. En général, il a vu de près, et l'humanité ne s'en applaudira point.
Un homme qui connaissait si bien toutes les manœuvres et les secrets desseins du parti de la révolution, a dû plus d'une fois éveiller les soupçons de ses maîtres ; de là vient aussi qu'il a été, presque sans relâche, poursuivi par le poignard et le poison. Le Comité de sûreté générale, qui l'employait habituellement aux interrogatoires et à la rédaction de ses rapports, ne le perdait guère de vue : il occupait, dans l'enceinte des Tuileries, un appartement voisin des comités, d'où il ne pouvait sortir sans être accompagné d'un gendarme. Accusé du vivant de Robespierre, accusé après sa mort par Tallien et Lecointre, il ne put échapper au sort commun des jacobins, sur lesquels le parti des cordeliers avait détourné la vengeance publique, et fut enfermé au Plessis comme terroriste. Heureux encore dans sa disgrâce que ces cordeliers de Danton, plus détestable» mille fois que Robespierre lui-même, ne l'aient pas fait périr avec les autres montagnards, dans cette réaction d'un jour où l'on voulnt dérober jusqu'aux moindres traces des crimes de la faction thermidorienne l
C'est dans la prison même du Plessis qu'il a écrit ses Mémoires, également indigné de la servitude odieuse où l'avaient retenu les chefs jacobins, et de l'espèce de victoire que reinporraient en ce moment les dantonistes. Il ne faut que jeter, avec Senart, un coup d'oeil rapide sur toutes les infamies d'un Tallien et d'un Vadier, d'Amar, de Youland, de Louis du Bas-Rhin, qui opérèrent ensemble la révolution du 9 thermidor, pour s'assurer que Robespierre était déjà plus