NOTICE SUR SENABT ET SES MEMOIRES
que remplacé. Ainsi finit la lutta cruelle et sanglante qui s'était d'abord engagée pour des principes, par le déplorable triomphe de la borde révolutionnaire des assassins et des voleurs, auxquels devaient naturellement succéder les gens d'armes et les ravisseurs de couronnes.
On a fait disparaître de cet ouvrage quelques incorrections choquantes, des expressions basses et quelquefois obscènes; on a aussi éclairci le sens de l'auteur dans plusieurs endroits où la précipitation de son travail le rendait presque inintelligible. Mais aucun de ces changements, qui ne portent en général que sur des mots, n'a fait perdre aux Mémoires de Scnart leur couleur originale : c'est toujours Senart; et, s'il vivait encore, peut-être ne s' apercevrait- il pas lui-même des taches que Ton a enlevées. On s'est bien gardé surtout d'altérer son style, ce style révolutionnaire qui ne fait pas moins époque dans nos moeuro que dans notre littérature. En effet, les compositions de ces temps funestes respirent toutes une fièvre d'opinions et un mélange de fureur et d'effroi dont nous sommes encore saisis. 11 est aisé de voir qu'on écrivait alors sous l'inspiration d'une pensée ardente, e^i présence de toutes les passions soulevées, à la vue des échafauds, et, pour ainsi dire, les pieds dans le sang. Les anciens termes de notre langue ne suffisent plus à de si grands attentats ; il faut qu'on invente ces noms terribles de massacreurs et à'égorgturs, tandis que les mots libtrticide et populicide viennent se placer d'euxmêmes dans la bouche des fougueux orateurs de la Convention. Eufin un idiome nouveau se forme dans les comités révolutionnaires, qui seul attesterait la férocité des juges. S'agit-il d'envoyer des victimes à l'échafaud ? Broyons du rouge, dit celui-ci ; oui , reprend un autre, célébrons la messe rouge: qu'oïl le mène au vasistas, s'écrie un troisième, en faisant allusion au fatal collier de la guillotine. Il n'est pas jusqu'à la prison même, et jusqu'à ses tortures, qui n'excitent d'odieuses plaisanteries ! Tout supplice alors était marqué du cachet d'un affreux bon mot. Mais c'est dans le livre même de Senart qu'il faut chercher ces joies cruelles et les effrayantes peintures d'une ivresse de sang.