CHAPITRE II
Massacre des prisonniers d'État transférés d'Orléans à Versailles. — Désignation des auteurs et complices de cet horrible attentat. — Vols des dépouilles, effets, bijoux, argent et assignats des victimes.
L'instruction régulière du procès des prisonniers d'État détenus à Orléans, pour être jugés par la haute cour nationale, aurait donné de grandes preuves sur la conjuration de d'Orléans et ses complices. Ils craignaient, et ils prirent le parti de les égorger. D'ailleurs les autres émissaires de Pitt, qui aiguisaient les poignards et les distribuaient, n'avaient d'autre but, d'après leur mission, que de désoler la France par le fer et le feu, et la faire détruire par elle-même. Ainsi les ennemis de l'humanité dirigeaient tous leurs efforts, chacun de leur côté, pour augmenter le désordre. Le crime et l'intrigue avaient des partisans ; leur repaire était chez un ministre et dans l'administration de police de la commune de Paris .: la distribution de Santerre avait fait élire à ces postes les complices de d'Orléans.
Encore bien que la commune de Paris ne pût, sous aucun rapport, s'arroger le droit d'exercer son autorité dans une autre municipalité, elle décida néanmoins d'envoyer des commissaires à Orléans avec de la force armée, pour arracher des prisons de cette ville les prisonniers d'État. Une troupe fut formée à cet effet, et le commandement en fut confié au citoyen Fournier, dit l'Américain. Danton, alors ministre de la justice, chef du complot, prétexta de faire exécuter le décret qui ordonnait de les transférer à Saumur, décret qu'il avait surpris dans des vues perfides. La troupe partit. De vénérables membres de la municipalité de Paris, doués d'un genre de justice tout particulier, croyant que l'on ne pouvait dominer que par le fer et le crime, invoquèrent la justice au nom du peuple, et décidèrent entre eux que les détenus,
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prisonniers d'État, seraient amenés à Versailles ; Je massacre projeté y était plus facile. On enverrait des égorgeurs bien au fait et habitués; on s'assurerait à la fois du pillage et du meurtre. Il fallait un prétexte pour couvrir ces 'attentats et ces atrocités : les mêmes vénérables complices et chefs du complot dirent de grands mots au peuple. Les ennemis de la liberté, les conspirateurs, s'ecriaient-ils, espèrent de grands avantages des lenteurs des tribunaux; ils pensent trouver des ressources dans les subtilités de leur défense; leurs juges sont corrompus, leurs crimes seront couronnés, et le peuple sera vaincu par celte tactique. Ils firent approuver le changement de destination, et nommèrent des commissaires confidents du massacre projeté. On dirigeait ouvertement ce qui ne répugnait pas au gros bon sens, et, dans les bureaux, on méditait le crime, on s'y préparait, et Ton en payait L'exécution. Il n'est pas besoin d'épithètes aux noms des chefs du complot de ce massacre; il suffit de dire que Danton et Tallien dirigeaient, chacun de leur côté, et dans leur partie, cette opération.
Le prétexte que l'on prenait pour amener les détenus à Versailles était d'activer et surveiller leur jugement. On choisit pour commissaire confident et directeur Tallien. 11 partit, el joignit en chemin la force armée. Tallien voulait s'assurer du commandant; mais il ne put y parvenir. Il fallut alors diviser la troupe d'avec son chef, et il en chercha les moyens. Il ne s'éloigna qu'après avoir réussi, sous le prétexte d'une mesure de sûreté générale, à changer la destination de Siumur, pour faire venir les détenus à Versailles. Fournier, pensant exécuter la loi, crut que tout allait y obéir de môme : il ignorait le secret. Il fit emballer tous Les effets, tous les meubles, les fit charger, et forma le convoi des détenus dans des voitures; il disposa ensuite sa troupe, et voulut partir. Mais le projet du massacre avait transpiré, et la garnison, avec la garde nationale d'Orléans, prirent les armes. Alors loi factieux, excités à l'insurrection, menacèrent d'égorger 1rs détenus île leur convoi, si l'on s'opposait à leur départ p-mr Paris ou Versailles* Le sang allait couler de part et
d'autre; Fournier, par son intelligence, apaisa tout, et on lui confia enfin, sur des promesses de loyauté, les malheureuses victimes. Le convoi partit.
Lorsque l'on lut arrivé à l'embranchement de la route de Versailles, le commandant ne put être maître de sa troupe; une partie conduisit les effets des détenus à Paris, tandis que le reste prit avec le convoi des prisonniers la route de Versailles. Fournier, jugeant que sa présence serait nécessaire à Versailles, précéda sa troupe, et fut prendre quelques précautions. Il amena au-devant du convoi le département, le district et la municipalité. Ces trois corps s'étaient crus suffisants pour déterminer la confiance et prévenir tous les accidents. Cependant Danton avait donné un ordre secret, mais écrit, qui fut remis par Tallien à Grammont et divulgué ensuite par ce dernier qui en était dépositaire, pour que le massacre ne fût fait qu'à Versailles. Il avait disposé les postes : il savourait d'avance le sang qu'il devait faire rouler, et spéculait sur les dépouilles que l'on allait ravir; bagues, portefeuilles, bijoux, tout était un objet de cupidité. Alors le convoi s'avance; les egorgeurs se présentent, le mot est donné aux conducteurs, les victimes passent rapidement la grille de l'Orangerie; cette grille est aussitôt fermée sur les détenus qui sont livrés aux assassins apostés. On précipite Fournier, commandant, de dessus son cheval, on le terrasse. Une partie de sa troupe le dégage, l'autre veut forcer la grille, et pendant ce temps-là les victimes étaient égorgées sous les yeux du peuple, sous les yeux de la troupe. Le peuple crie vengeance, les corps constitués réclament force à la loi : les grilles s'enfoncent, les egorgeurs font retraite et s'éclip>ent par des moyens préparés. Héron, leur chef, les ramène à Paris. Danton dispose de la loi; le crime reste impuni. Tallien, commissaire confident, prépare dès lors une vengeance contre Fournier dont il n'dAc.it pu disposer à son gré.
Les brigands egorgeurs avaient pillé des montres, des portefeuilles et divers bijoux. L'un d'eux avait coupé une main, ne pouvant en arracher deux bagues de diamants, et l'avait mise dans sa poche; un autre la lui vola, et après avoir
coupé les doigts qui portaient les bagues, la remit dans la poche où il l'avait prise. Le surplus des effets, et ce que l'on n'avait pas eu le temps d'emporter, fut soigneusement recueilli par les corps administratifs de Versailles. Mais la municipalité de Paris ayant été, sans raison, indiquée par de lâches émissaires, comme pourvue d'une certaine autorité à cel égard, on lui renvoya toutes les dépouilles des victimes.
Alors le fameux M qui, sous le nom de F ,a
écrit le journal de Tallien après le 9 thermidor, était l'un des secrétaires commis de la municipalité de Paris et l'associe de Tallien. On l'avait aussi intéressé dans le casuel; et les effets venus d'Orléans, et ceux même des victimes, restes des dépouilles du massacre de Versailles, étaient une partie, ou même le principal objet du casuel. Or, comment remplir les vides de ce que les autorités constituées d'Orléans et de Versailles avaient constaté exister et envoyé à Paris? On imagina d'accuser Fournier lui-même de soustractions, et l'on surprit un mandat d'arrêt contre lui. Le coup n'était pas maladroit : Fournier arrêté, plonge dans une maison d'arrêt, égorgé ensuite, n'aurait pu donner les explications nécessaires, et il eut été accusé de ce vol. Les vrais voleurs provoquaient son arrestation et méditaient sa mort ; mais le complot fut déjoué, le mandat d'arrêt ne put être exécute. Fournier vint à la barre de la municipalité, en séance publique, prouva le faux de l'inculpation, fit reconnaître que le tout était parvenu à la municipalité de Paris, et démontra qu'il n'avait touché à rien, qu'il n'était peint coupable. Fournier fut applaudi, M.... fut dévoile, Tallien resta derrière le rideau.
Le mandat d'arrêt fut rapporte. Fournier conserva sa liberté, mais il resta en butte aux complices de la faction d'Orléans qui le dénonça, mais en vain, sur d'autres impostures, dans les journaux de Marat. Cependant, à l'Assemblée nationale, Marat n'osa les soutenir en face : Fournier fut justifié par un décret, et indiqué comme témoin nécessaire dans une affaire majeure. 11 conserva sa liberté, mais on ne l'appela point en témoignage, et l'affaire fut terminée sans lui, par une manœuvre de la faction.
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Bourdon de l'Oise avait aussi, lui, tout fait pour le perdre, par souvenir de ce qu'il l'avait contrarié et dévoilé dans ses projets liberticides et orléanistes. La faction, en conséquence, surprit un mandat d'arrêt; on incarcéra Fournier sans motifs, et il demeura dans les fers pendant quinze mois. Malgré la barbarie de Bourdon de l'Oise, qui avait déchiré sa mise en liberté plusieurs fois, et aussi souvent que le Comité de sûreté générale l'avait signée, il a recouvré sa liberté dont ses ennemis, il est vrai, ne l'ont pas laissé jouir longtemps. La faction l'a de nouveau plongé dans les prisons où il est encore depuis cinq mois et plus. A l'époque où j'écris, sans doute on ne peut méconnaître les causes de la persécution qu'il endure; les pièces déposées au Comité de sûreté générale, relatives au massacre des prisonniers d'Orléans, caractérisent la complicité de Bourdon et de Barras.
Lecteur, réfléchissez sur cet événement et ses suites. Voilà ce que mes travaux m'ont fait découvrir dans les cartons du comité de sûreté générale, voilà les infamies qu'ils recèlent, voilà ce que m'a continué une explication donnée par l'infortuné Fournier lui-même. Ici commencent les renseignements sur cette conduite criminelle de Héron qui lui a valu l'entrée au Comité de sûreté générale, comme chef de la horde des assassins; là commencèrent ses exploits dans la révolution. Alors il reçut le sceau dont l'empreinte le désigne à l'opprobre. C'est à ce titre que cet être vil croyait avoir mérité la place de ministre de la marine, qu'il se flatta d'obtenir jusqu'à l'instant de son arrestation. Je laisse au lecteur lui-même à prononcer sur l'atrocité de ce massacre, et sur la bassesse du complot formé pour arracher les dépouilles des victimes; enfin sur la noirceur de l'accusation portée contre Fournier, sur ses causes, ses motifs, et la persécution qu'il ne cesse d'essuyer. Combien est funeste l'impunité dont jouissent encore les coupables! et parce que Héron, le loupcervier du Comité, était impliqué dans l'affaire du massacre, fallait-il faire disparaître la preuve de tant de crimes?