‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 30 sur 126 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Faits particuliers et renseignements sur les intrigues de d'Orléans pour s'emparer de la couronne de Louis XVI. — Distribution d'argent pour séduire les faubourgs de Paris, par Santerre, agent de la faction d'Orléans.

Dès les premiers instants de la révolution, Pitt calculait, sur les mouvements intérieurs de la France, les moyens qu'il devait employer pour détruire les avantages de ce pays, de tous temps rivalises par l'Angleterre. Il ne donnait son secret à personne; mais il amenait tous les partis, toutes les factions, à exécuter et remplir ses projets. Il affectait une grande confiance envers les uns, tandis qu'il faisait simuler par les autres une vive opposition contre lui. Il avait des émissaires secrets dans tous les postes; il payait avec prodigalité, il était bien servi. Ses différents émissaires ne se connaissaient pas entre eux ; les uns ignoraient les missions des autres.

L'ambition et les vices de l'infâme d'Orléans secondèrent les projets de Pitt : ce dernier stimula son désir de la couronne, il le flatta d'un appui; il savait qu'il opérerait desse-

cousses et des déchirements. D'Orléans se disait : Si je parviens à détruire Louis XVI, après avoir acheté le suffrage des uns, surpris celui des autres, je serai proclamé roi. En conséquence, il jura la perte de Louis XVI, et se proposait, au besoin, d'employer le poison ou le poignard.

Il fallait à d'Orléans des partisans et des complices. Dès lors il se créa une faction, souvent attaquée, souvent démembrée, mais encore existante. Il commençait à se populariser, il s'était attaché des hommes qui, par leur position et sous le manteau de la popularité, pouvaient le servir utilement. La portion du peuple des faubourgs de Paris, la plus crédule, la moins éclairée, la plus facile à tromper, et qui, par sa masse même, pouvait intimider les uns et entraîner les autres, lui fut préparée. Cependant les aumônes et les distributions qu'il faisait répandre, à grand bruit, ne lui réussissaient pas encore et ne pouvaient contre-balancer l'opinion publique sur ses crimes.

Santerrc, le scélérat Santerre, n'avait pour qualité essentielle à l'exécution de son projet, que la perfidie par laquelle, sous une fausse popularité, en induisant en erreur le peuple des faubourgs de Paris, il dirigeait tous les mouvements à l'avantage de d'Orléans. Aussi Necker le prévoyait, et s'en ouvrit à moi, dans son cabinet, les premiers jours des états généraux, lorsqu'il me manda pour venir lui expliquer un plan que je lui avais adressé, de ma retraite de l'Jle- Bouchard, en Touraine, où je demeurais, sur les moyens de favoriser l'agriculture et les arts, et de détruire les abus des parlements. Alors nous conférions intimement sur l'origine et les effets de la révolution, pendant laquelle, par un contraste bien singulier, on promenait, dans les rues, les bustes couronnés de Necker et de d'Orléans, dont les vues et les positions étaient bien différentes ! J'eus bientôt occasion de m'apercevoir personnellement de l'intrigue de d'Orléans : je ne veux pas retracer ce que la notoriété publique a buriné, à son égard, sur les tables de la révolution, mais seulement quelques faits secrets.

J'avais, en novembre 1780, fait un voyage du côté de Re-

SU» LES COMITÉS DE LA CONVENTION. 1 l

thei-Mazarin au château de Guaincourt, auprès du bourg des Cordalles, avec la baronne des Cordalles, pour régler des affaires de famille. Je me trouvai à quelques repas, à la suite de traités d'affaires, avec le marquis de Coucy, seigneur des Cordalles, et un évèque que je crois être celui de La Rochelle : je fus saisi d"eflroi lorsque j'entendis l'évèque dire au marquis : « D'OrUans, pour avoir la couronne, doit faire « assassiner le roi; s'il le manque, il périra néanmoins, il « sera empoisonné. Ce cochon-là ne peut nous servir. » D'après ce renseignement, je ne pouvais douter du projet de d'Orléans, d'assassiner le roi et de monter sur le trône.

Un nomme l'abbé de Limon, frère du célèbre de Limon, secrétaire particulier de d'Orléans, fut le médiateur d'un différend que j'eus, les derniers jours de janvier 1790, avec un scélérat consommé, nommé Viriot, vicaire de l'hypocrite Poupart, curé de Saint-Eusiache, dont j'avais à me plaindre pour des friponneries et des atrocités qu'il avait exercées à mon égard. Cet abbé de Limon était de Chàtellerault où j'avais des parents; son nom était Geoffroy. Je découvris, dans quelques-uns de ses propos, que d'Orléans prétendait à la couronne; je rejetai les offres qu'il me fit pour lui rendre compte de l'esprit public sur d'Orléans.

J'avais, les premiers jours de janvier, épousé une filleule de Louis XVI et de la reine. J'allai, sur quelques malheurs, trouver la princesse de Chimay, dame d'honneur de la reine, qui lui avait fait signer mon contrat de mariage; je la trouvai prévenue contre moi par l'abbé Viriot. Il avait interposé son crédit pour arrêter l'effet des poursuites que j'avais commencées contre lui et ses complices au Chàtelet de Paris. J'étais alors aussi patriote que. je le suis maintenant, juste et non exalté; j'étais enfin révolutionnaire par principes.

Je fus reconnu tel, et cela m'a suffi pour être l'ennemi de la cour. Il en résulta que je perdis la restitution d'une somme de trente mille livres, et une épouse en qui je mettais toutes mes espérances de bonheur. La princesse demeurait alors au pavillon de Flore, aux Tuileries : pendant que je l'attendais dans une pièce de* ses appartements, j'entendis une voix

prononcer ces mots : « Si le roi, qui ne tient son épée et sa « couronne que de Dieu, doit être puni pour abandonner « ses ministres et protéger J^s rebelles impies, une main «'secrète doit pousser le poignard, et il vaut mieux que le « duc d'Orléans soit l'acteur que non pas la reine; elle peut « compter sur un degré de puissance très-elevée ; qu'elle lui « laisse supporter le poids de l'infamie, bientôt d'Orléans « portera le coup; l'horreur de cet attentat retombera sur « lui, et il perdra la couronne par le moyen même qu'il em- « ploie pour l'usurper. Au nom de Dieu, ma fille, disposez a la reine, prévenez-la de mon avis 1 » J'entendis alors venir quelqu'un, et je m'éloignai de la porte où j'écoutais. Survint une jeune personne dans la pièce où j'étais ; peu après je vis sortir un bénin prélat que je ne connaissais pas. Ces faits me parurent importants.

Trompé, comme d'autres, sur le compte de La Fayette1, j'ailai lui confier ce que je présumais du projet de d'Orléans; il me repondit: « Oui, le prince veut la couronne; « mais il ne peut la prendre que la main gantée, comme « un bourreau. » Il m'offrit de prendre quelques instructions, me promit des places ; je les refusai. Je n'aimais pas le métier d'observateur, et je n'eus depuis aucune entrevue, aucunes relations ni avec l'un ni avec l'autre. Je me retirai dans la ville de l'Ile-Bouchard, mon domicile ordinaire, et je restai tranquille dans mes anciens foyers. Mes concitoyens m'appelèrent à des fonctions municipales que je ne quittai que lorsque, obligé par des revers de fortune à ne vivre que du travail de mon cabinet, comme avocat, je me fixai à Tours, en 1791, où la confiance me revêtit bientôt de nouvelles fonctions publiques : je fus nommé officier de la garde nationale, ensuite élu procureur de la commune. Ce fut aiors que commencèrent mes travaux et mes découvertes dans la révolution, dont l'analyse simple est plus éloquente que le travail le mieux saigné, le plus fleuri. Je vais

1 II est inutile de dire que la modération de M. de La Fayette était un crime aux yeux du parti montagnard qui l'a proscrit.

{Note du premier éditeur.)

vous présenter la vérité toute nue ; mais il faut du courage pour entendre le détail des crimes des complices de d'Orléans.

Je fus nommé président d'une commission militaire et révolutionnaire à Jours : j'étais alors correspondant des représentants du peuple à l'armée de lOuest; enfin je fus élu président du comité révolutionnaire départemental à Tours, et je devins commissaire correspondant du comité de sûreté générale. Quelques circonstances m'appelèrent auprès du comité à Paris. Je fus chargé de l'interrogatoire de Santerre et de l'examen de ses papiers : c'est en cette qualité que je transmets le fait suivant.

Santerre, complice de d'Orléans, désigné tel, fut convaincu par ler> aveux signés de sa main, ainsi que par les pièces matérielles trouvées chez lui, lors du procès-verbal dressé par moi, en exécution d'ordres du comité de sûreté générale, dans le mois de prairial an II, à son domicile. Il fut constaté qu'il était le distributeur des sommes données par Pitt et d'Orléans; on trouva des lettres anglaises avec des annonces d'envoi de plusieurs millions, et des notes de divisions distribuées à tant par personne. Le commerce de Santerre n'était pas assez étendu pour aller jusqu'aux millions : ce qui établirait des doutes, s'il s'agissait d'un autre, n'est pas un problème à son égard. Eivreunissant les autres faits dont la comparaison détermine cette complicité, il est notoire que Santerre était l'homme de d'Orléans. Les mouvements venaient du faubourg Saint-Antoine; et les preuves matérielles des envois de millions, et celles sur les notes et calculs de di-tributions, écrits et chiffrés par Santerre, ne laissent pas douter qu'il n'ait excité et payé des soulèvements. Les pièces matérielles sont jointes au procès-verbal, cotées et paraphées de Santerre et de moi.

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