CHAPITRE VIL
Manœuvres et tentatives de Marat et de d'Orléans, en 1792, afin de pouvoir, à la faveur d'une insurrection dirigée vers la Yendée, organiser la sédition et mettre d'Orléans sur le trône.
Je vais maintenant démontrer que la Vendée fut d'abord préparée par Marat et d'Orléans, en rendant compte de leur tentative pour établir la sédition vendèiste dès 1792. Ma proposition surprend d'autant qu'il n'est aucun de ceux qui ont écrit sur la Vendée, qui ait donné les vraies causes de ce cancer politique. Je ne veux encore vous dire que ce qu'ils ont omis; cependant il faut remarquer qu'il ne s'agit ici, selon ma proposition, que des tentatives de sédition en
Il est de notoriété qu'avant le 10 août, se formèrent dans oc qu'on appelait alors le Bas-Poitou des séditions partielles. On voulut s'assurer de l'intention des gens du pays, donner lieu à quelques actes qui, d'un côté, excitant la vengeance, auraient préparé un point de ralliement. Ces séditions, élevées sous le prétexte de la religion, furent dissipées par les gardes nationaux des diiïérens départemens; alors les atroupemens disparurent, le coup fut manqué et l'on fit une autre tentative sous le prétexte des subsistances. La direction de la sédition parut toujours fixée sur le même lieu : c'était positivement dans la Vendée que l'on avait établi la révolte ; on voulait y porter une insurrection générale dont les subsistances devaient être le motif apparent. Marat vomissait, par l'émission de ses feuilles incendiaires, tout le venin de la sédition ; il criait contre le prix des subsistances, et, en désorganisant les autorités consti' tuées, il organisait une insurrection.
Voici le plan adopté et suivi : on devait crier contre le prix des denrées, qui pourtant alors n'était pas hors de balance, et former un attroupement insensiblement par des
brigands répandus sur differens points. Cet attroupement <Hait le moyen. On devait se porter ensuite de district en district, obliger les corps administratifs à suivre un règlement particulier qu'on leur présenterait. On forçait les habitans des communes à se lever en masse pour se porter avec des chefs de la sédition sur les communes et chefs-lieux voisins. Si la commune ou quelques individus s'y refusaient, on devait brûler les maisons des récalcilrans et pendre les opposans. Pour déterminer la contrainte et augmenter encore la terreur partie du premier attroupement, quelques brigands réunis envoyés à cet effet et bien payés, établissaient une garnison, s'emparaient des armes ; et l'on disait à la masse contrainte : « Voilà des conducteurs, des chefs, des camarades ; si vous ne les suivez pas, si vous les quittez au contraire, si vous refusez l'obéissance à leurs ordres, s'ils sont maltraités, vous trouverez à votre retour vos maisons brûlées, vos femmes, vos enfans égorgés. Allez, formez plus loin garnison dans des chefs-lieux semblables ; établissez les mômes formes et craignez qu'au moindre reflux, si vous n'en faites autant aux autres, vous n'en soyez néanmoins les victimes. » Ainsi l'on faisait refluer les communes les unes sur les autres, les brigands seuls formaient des piquets de correspondance, et ce fut par la crainte de ces brigandages, par la crainte de ces horreurs, que l'honnête homme devint brigand.
Le premier noyau de l'attroupement fut formé et soudoyé par d'Orléans ; il était composé de coupe-jarrets répandus çà et là. Marat, qui avait préparé l'opinion, échauffé les esprits par ses pamphlets incendiaires, avait un parent trèsproche et un frère dans une manufacture importante au lieu appelé Montmirail. Les ouvriers formèrent le second noyau, et il fut bientôt grossi par des attroupemens de brigands apostés, formant le troisième noyau, qui profitèrent de la loi qui supprimait les passe-ports. Tel fut le premier préjudice de cette loi, telles furent les causes qui la firent rendre par surprise. En peu d'instants quelques milliers d'hommes furent attroupés et dirigés sur la "Vendée, ils passèrent à Am-
boise, et de là vinrent à Tours; de Tours, on devait se porter sur Saumur, de Saumur à Mortagne; et c'était à Mortagne que devait s'arrêter la course. Mortagne est au centre de la Vendée et des pays insurgés : là on devait préconiser le duc d'Orléans, le proclamer roi, soutien du trône et du clergé, et père du peuple.
L'insurrection arrivée à Amboise, un citoyen honnête nommé Mal veau, chirurgien et administrateur du département d'Indre-et-Loire, se trouva dans cette ville. Gomme il parlait contre ces séditions, il fut menacé et obligé de fuir la potence que ies chefs lui avaient destinée. A la minute même où les chefs des insurgés l'indiquaient comme l'homme à immoler, on mit le feu à sa maison; il perdit son habitation et tous ses effets. Ce que cet honnête citoyen avait amassé par des économies austères du produit de ses travaux et de ses revenus, fut livré aux flammes. Deux jeunes personnes, ses filles, auxquelles il avait donné une éducation soignée, perdirent leurs effets, leurs vètemens et les dots que leur destinait leur père. Celui qui mit le feu et conduisit les malfaiteurs était un nommé Stoclet, fermier à Amboise ; il était redevable envers le citoyen Malveau sous quelques rapports.
La municipalité de Tours fut requise de porter secours. J'étais alors officier de la garde nationale; je devais en conséquence partir pour Amboise avec un détachement de la compagnie que je commandais et d'autres forces réunies. Quelques complices de Marat, dignes émules de cet incendiaire, savaient le complot, et ils persuadaient de ne point partir; mais ce n'était pas suffisant, chaque propriétaire craignait, et la rumeur augmenta. On se décida enfin malgré eux à opposer une résistance vive, et à refuser le passage. Les complices orléanistes, maratistes, furent déjoués; l'un d'eux, qui était au département, chercha, pour dégoûter la force armée, à injurier des officiers qui s'étaient réunis auprès de l'administration, tandis que des malveillans répandus partout allaient persuader au peuple que l'on avait tort de s'opposer à ces événemens; que le prix du pain et
des denrées allait baisser par force. Ils cherchaient ainsi à séduire le peuple, à le corrompre, à diviser les esprits et former des partis; mais ils n'eurent pas le temps d'y réussir, je les déjouai. J'étais allé aussi, moi, au département avec quelques officiers pour demander les ordres, et je reçus ma
part des injures que vomit le nommé T -0 , fameux
maratiste, membre du directoire du département, alors, comme depuis et toujours, faux patriote, digne époux de la fille Richard, fille prise à la suite des Vendéens, au Mans, convaincue d'avoir suivi les rebelles et servi aux plaisirs de leurs officiers. Je retournai à la municipalité où était mon détachement. Le maire était le citoyen Vorsen, dit Baunicourt, honnête homme, droit, bon citoyen, invariable dans les vrais principes du droit naturel. Il se conduisit en cette circonstance de manière à mériter des éloges. Alors un bruit s'était répandu chez les insurgés qu'ils éprouveraient quelques difficultés ; ils envoyèrent des gens de l'attroupement dispersés çà et là, secrètement répandus à Tours. Cette précaution ne leur avait pas encore suffi, et ils envoyèrent deux émissaires à la municipalité pour inviter à les recevoir, sous la menace du feu et du pillage, déclarant que des otages étaient pris, des garnisons établies, et que si on essuyait un refus de réception ou de soumission aux règlemens que l'on proposerait, les suites en seraient funestes parce qu'ils étaient responsables les uns pour les autres. Je les entendis avec effroi. Je demandai la parole au maire pour réfuter ces menaces et détruire les argumens de ces partisans de l'anarchie et du pillage; je l'obtins, je les confondis. Leur langage était insidieux et plus qu'adroit. Le nommé Thomas, curé constitutionnel des environs d'Amboise, et le nommé Legendre, juge de paix à Montlouis près d'Amboise, étaient les deux émissaires ; leurs qualités en imposaient aux gens faibles, crédules ou égarés. J'obtins donc la parole; et alors, par zèle, par courage, par haine pour l'anarchie, secondé par là* vérité et le droit naturel des gens, je prononçai, un discours qui détermina la force armée présente à ju- 'rer comme moi, d'après ma proposition, la main sur notre
épée, de périr les armes à la main plutôt que de laisser étendre le désordre et l'anarchie, ou attenter aux propriétés et à la sûreté des citoyens. J'électrisai les cœurs, je confondis les émissaires des insurgés, je requis leur arrestation. Le peuple demandait justice contre eux. Alors le maratiste Texier, membre du département, les réclama, et je fus chargé de les conduire, ce que je fis.
En chemin, passant devant le territoire de Baune, Thomas était à ma droite et Legendre à ma gauche ; Thomas fit quelques pas en arrière, me prit par le bras, et me dit : Tu as grand tort, camarade, tu t'éloignes du bon parti; tu n'aurais pas été oublié, tu aurais un poste dans l'ordre de choses que nous allons établir. Le duc d'Orléans est notre chef, notre parti est le meilleur. Je lui répondis par un mépris militairement exprimé.
Je les conduisis au département où je prononçai un nouveau discours, qui électrisa les uns, rassura les autres, et porta la terreur dans l'àme des malveillans. Je fus couvert d'applaudissemens, et deux membres du département m'embrassèrent, par affection, avec de vifs témoignages de sensibilité et de reconnaissance. On renvoya les émissaires; alors j'offris d'aller avec eux haranguer les insurgés. Non non, s'écria-t-on de toutes parts, reste avec nous, nous ne voulons pas te livrer aux malveillans. Je retournai à la municipalité, j'y passai la nuit, et j'entretins les esprits dans de bonnes dispositions. On battit la générale, je ralliai ma compagnie, je courus appeler les citoyens chez eux, les faire lever, et j'allai en détachement à la porte du faubourg Sainte- Anne. Le vœu était prononcé de manière à contrarier le maratiste Texier qui changea de marche et d'expression; il fut contraint d'aller à la barrière du faubourg Saint-Symphorien. La compagnie des chasseurs, et le détachement des canonniers, étaient des surveillans à craindre pour lui, au moindre faux pas. Le maratiste Texier, contraint d'exprimer la volonté des autres, parla ferme aux insurgés, et leur attesta le dessein de faire résistance. Les militaires terminèrent le discours, et, pour manifester leur vœu, passèrent à
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l'exécution ; ils repoussèrent vigoureusement les insurgés du côté de la porte Sainte-Anne.
Lemaratiste Veau-Delaunay, actuellement député â la Convention, alors membre du département, toujours maratiste et digue émule du tyran Robespierre, ce Veau à qui l'on a fait, en pleine séance de la Convention, après le 9 thermidor, le reproche d'avoir blâmé le sort du tyran, reproche sur lequel il n'a pas encore terminé la défense qu'il a commencée en balbutiant ; ce Veau-Delaunay mollissait, et déjà la mêlée des insurgés commençait à s'introduire, lorsque les cris du côté de Saint-Symphorien indiquèrent que leurs complices étaient repoussés. L'orateur Veau fut jeté de côté, et la troupe se portant en avant, nous poursuivîmes, mèche allumée, les insurgés. Je marchais difficilement, parce que j'avais été blessé auparavant ; j'avais le corps ceint d'une bande et d'un mouchoir. Voici le fait : en sortant du département, et revenant pendant la nuit de conduire les émissaires des insurgés, j'avais reçu un coup dans le côté droit, qui, malgré mon portefeuille, m'avait atteint la partie latérale du ventre, et fait une petite blessure, assez gênante, que j'avais bandée d'un mouchoir. Il en est depuis résulté une fistule sanguinolente, que je porte encore ; elle fut produite par le venin attaché au dard du stylet. J'avais jusqu'à présent gardé le silence sur cet événement. Je me suis fait traiter sans dire la cause du mal ; le mystère l'a aggravé, le traitement n'était pas celui convenable. Mais je ne voulais pas faire triompher les insurgés, ni leurs partisans. Je porte encore sur moi cette même fistule ; elle atteste le fait.
Les insurgés avaient des émissaires répandus dans Tintérieur; à Tours, nous nous trouvions entre deux dangers. J'étais signalé par eux : un de ceux que l'on était parvenu à égarer, s'avance vers moi, un sabre d'une main, un marteau de couvreur de l'autre. Je parai le coup, il fut désarmé, et ma vengeance se borna à le faire sortir des lignes. Je le conduisis moi-même, pour qu'il ne lui fût fait aucun mal. Les insurgés furent repoussés de toutes parts. Leur rage impuissante respecta les murs de Tours. Ils menacé-
rent de revenir en plus grand nombre; mais des courriers avaient été répandus dans les communes voisines, des secours arrivaient d'heure en heure, et, pendant quelque temps, Tours fut gardé jour et nuit. Les insurgés ne conçurent plus d'espoir ; là fut rompue, la chaîne de l'insurrection, là se borna la course des factieux poursuivis, d'ailleurs, par les départemens voisins. Elle était déjà arrêtée par l'effet d'une loi, rendue sans doute pour éviter les progrès des attroupemens, rendue sur la demande de ceux qui certes n'étaient pas du parti d'Orléans. Cette loi fut lue aux insurgés; elle était parvenue, dans cette même nuit, par la voie du bulletin.
Tous les complots de la faction allaient être dévoilés par les coupables ; déjà l'on avait saisi quelques-uns des principaux agitateurs; d'Orléans, Marat et leurs complices allaient être désignés ; à l'aide de la mesure salutaire pour eux qu'ils surprirent, ils furent voilés par une loi qui ordonnait d'instruire contre les attroupemens pour cause de subsistances, prétexte qu'ils avaient donné à l'insurrection. Cette loi prescrivait de mettre en liberté les détenus pour ce fait. Tout fut dès lors perdu : on avait caché le vrai but de l'insurrection, et l'on demandait maintenant une amnistie pour les attroupemens formés à l'occasion des subsistances, en appelant la commisération sur ceux que le besoin ou la privation avait égarés. Mais on ne disait pas quelle avait été la direction de l'attroupement, ce que l'on avait disposé pour le fomenter dans la Vendée d'où ensuite il était parti ; ce qui avait grossi son noyau ; comment et par qui il était augmonté, et les moyens terribles avec lesquels on faisait lever et marcher les communes : comment on menaçait, comment on exécutait le brigandage, le vol et l'incendie; comment on établissait des garnisons sanguinaires et dévastatrices, quels otages on prenait pour assurer l'insurrection et la maintenir. Les monstres qui se sont parés du manteau de la popularité avaient, en effet, trompé le peuple ; ils avaient égaré les uns, payé les autres, sacrifiant le tout à leur faction. Enfin leur dérisoire popularité leur préparait ime re-
traite en cas d'échec : il fallait imposer silence aux complices ou leur donner la liberté, supprimer tous les détails, les instructions et les renseignemens ; et comme on avait pris le prétexte de la popularité et celui des subsistances, il fallait arracher une loi qui éteignît toute poursuite. Mais il faut aussi convenir que ceux qui ont coopéré à cette loi ignoraient les crimes de la faction d'Orléans, sans quoi les chefs de l'insurrection eussent été exceptés de l'amnistie.
Ces détails sont attestés par la notoriété des faits, par les déclarations des complices, par leurs aveux et les résultats des procès-verbaux , des différentes autorités constituées par les délibérations pour repousser les insurgés; par les actes qui ont fait et commencé l'instruction du procès contre les coupables dans les tribunaux, enfin par les délibérations sur les lieux même où l'on avait fait l'insurrection, ainsi que dans les autres endroits où l'on avait pris des mesures pour et contre.
Le citoyen Malveau, d'Amboise, a obtenu une indemnité par décret de la Convention; et les pièces qui ont servi au rapport sur cette demande contiennent des actes certains et convaincans d'une partie de ces détails, malgré les chiffonniers de la faction d'Orléans, qui, en lui survivant, se sont efforcés de détruire jusqu'aux traces des preuves de la complicité. Il en restait cependant quelques-unes, à ma connaissance, dans les cartons du comité de sûreté générale.
D'après l'analyse de ces détails et les réflexions auxquelles ils donnent lieu, on se demande pourquoi l'insurrection établit son noyau dans une fabrique à Montmirail, où Marat avait de proches parens et des amis affidés? pourquoi l'attroupement partit de là ? pourquoi il se grossit de gens étrangers non connus ? pourquoi enfin cette direction vers la Vendée? pourquoi aussi faire l'éloge du duc d'Orléans ? A ces questions, on allègue le motif des subsistances, la forme des garnisons sanguinaires, enfin tous les moyens employés. Mais on est convaincu d'abord de la profondeur des complots, et nul doute ne saurait plus exister si l'on considère l'anéantissement des procédures, de quelle manière fut surpris le
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lécret qui l'ordonnait, et par qui ; et surtout si l'on rappro- :he les différens renseignemens qu'ont produits les délibéraions des autorités constituées, ainsi que les poursuites devant es tribunaux, poursuites qui indiquent les détails que j'éablis, et avec lesquelles je repousserais en justice toute .ction de reproche de la part des coupables.
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