CHAPITRE VI
Complot pour les massacres du 2 septembre et jours suivans. — Horreurs et cruautés commises. — Vols et pillages des dépouilles. — Rixes, lors du partage de ces vols, entre les brigands égorgeurs.
Les massacres, en septembre, des prisonniers de Paris, ont été jusqu'à présent dépeints de différentes manières ; chaque écrivain a plus ou moins varié. Je ne répéterai rien de ce qu'ils ont écrit ; mais en continuant mes détails sur ce qui est omis et que l'on n'a pu dire, j'ajouterai que ces massacres ont été l'un des crimes de Pitt et de la faction d'Orléans. Pitt saisissait avec adresse toutes les occasions de trouble, s'assurait avec avantage des moyens de faire couler le sang; peu lui importait qui il sacrifiât. D'Orléans et sa faction étaient toujours en avant, et servaient ses projets et leurs intérêts.
Je puis indiquer, au doigt et à l'œil, des pièces écrites, signées de Panis, Sergent, Tallien, qui sont relatives à ces assassinats, et ont une connexité dépendante l'une de l'autre, qui dévoilent le complot du massacre, et prouvent que ce ne fut pas l'effet de l'erreur ni de l'effervescence qui donna lieu à cet événement. Je frissonne au seul souvenir de ces lettres ; elles étaient adressées à Maillard, chef des coupe-jarrets de Paris connus sous le num de Tape-Durs. Ce Maillard fut chargé, par les chefs du complot, du massacre dont il s'agit. Maillard, leur ami, était un escroc ; il fut passé aux verges, et chassé d'un régiment pour vol. II était le commandant en chef des filous, des mouchards et des brigands. Deux membres du complot, sus-désignés, ccrivivirent à ce Maillard. La lettre contenait l'avertissement de disposer sa bande d'une manière utile et sûre, de l'armer surtout d'assommoirs, de prendre des précautions pour empêcher les cris des mourants, de faire porter les coups sur la tête, d'expédier promptement, de faire emplette de vinaigre , à cause de l'odeur, pour en laver les endroits où l'on
tuerait, de se précautionner de balais de houx pour bien racler le sang, de chaux vive, de voitures couvertes pour transporter les cadavres, de bien payer surtout, et d'avertir d'un instant à l'autre de ce qui se passerait. Cette pièce, l'œuvre du crime et de la scélératesse la plus barbare, lut trouvée chez Maillard après sa mort : elle était jointe à d'autres lettres se rattachant au complot, et enonciatives du massacre ; et parmi les signatures et écritures, on y reconnut celle de Tallien, qui, sans di»ute, ne disconvi. mira plus de sa complicité. Ces lettres avaient toutes du rapport à ce chef-d'œuvre 1 Peut-on jamais trouver de preuves plus certaines que le complot tut médité et préparé? Les précautions indiquées ne sont-elles pas un rat finement de supplice et d'idées sanguinaires ? et n'y reconnait-on pas toute la préméditation d'un assassinat? Ce sont les précautions d'un boucher qui connaissait l'usage des assommoirs, des balais de houx, et les effets du sang caillé. On peut les rapprocher de la conduite du boucher Legendre qui, lors de ces massacres, s'en montra le complice.
Ce Legendre alla trouver un des commandants de l'Arsenal, lui demanda deux cents hommes armes, pour aller à la Force seconder les égorgeurs et les protéger, parce que le nombre des prisonniers était très-grand, qu'il n'y avait pas assez de massacreurs, et que l'on craignait que l'aristocratie n'excitât quelques mouvements. Le commandant répondit à Legendre : « Les soldats citoyens qui me sont confiés ne sont point des assassins, je les enverrais plutôt pour combattre et détruire vos égorgeurs; votre proposition est une horreur. » Cet honnête homme n'a pas dissimule son indignation qui fut notoirement approuvée et lui fit honneur. Si les écrivains n'ont pas rendu l'hommage dû à l'équité de cet honnête commandant, ce fut par une lâche complaisance pour Legendre, et par l'absurde préjugé que c'était un mouvement populaire, tandis que c'était un atroce complot. Je rétablis cette omission que la publicité du fait ne permet pas de démentir; il n'est pas douteux que Legendre fut complice de cet infâme complot. Voici un autre fait
aussi connu sur ces horreurs, et qui n'a pas été inscrit dans les papiers publics, par la raison qu'on n'a pas voulu donner aux événements de septembre ie caractère de complot, bien différent du prétexte de mouvement populaire, et par Ja crainte aussi de l'autorité de la faction d'Orléans qui existe toujours, et de la quantité et de la toute-puissance des complices. Manuel devait une somme de quinze cents livres; il fit arrêter son créancier qui avait tenu quelques propos à son égard. Manuel fut assez indiscret pour dire : « Je réponds de lui, sous deux jours il sera payé. » En effet il lut assassiné à la Force.
Ces deux traits, l'un de Manuel, l'autre de Legendre, n'étaient pas indispensables pour déterminer la conviction morale et réelle du complot à'éyorgement ; mais je rétablis ce que la partialité ou l'inexactitude des autres écrivains n'ont pas laissé transmettre. Pour fixer l'opinion sur le complot, l'existence des deux pièces ci-dessus suffit. Ces pièces sont le titre primordial de Maillard et de son intime ami, Lesueur, surnommé Tète-Ronde parmi les mouchards, et l'un de ses dignes affidés. Le général pirate Héron, chef de division de la bande meurtrière, qui s'en était servi pour regorgement des prisonniers d'Orléans, et en devint le généralissime après la mort de Maillard, Héron, dis-je, et Lesueur ne manquèrent pas de faire connaître ces pièces à plusieurs citoyens, et de les publier, pour prouver que des ordres supérieurs avaient ordonné ce massacre, et qu'il n'avait pas été fait du propre mouvement de Maillard. Ces pièces ont été lues, et les signatures reconnues par une quantité de citoyens et de députés, et leur existence fut constatée devant moi d'une manière non équivoque, en présence de témoins. Je donnai même les moyens propres à en prévenir toute soustraction. C'est pourquoi j'ai dit, et je persiste à dire, que je puis les indiquer au doigt et à l'œil. Alors j'étais dans un cabinet, au Comité de sûreté générale; c'était dans le courant de prairial an II. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que déjà Héron et son lieutenant Lesueur avaient e<>nyu des inquiétudes sur la publicité de ces pièces, de
crainte qu'elles n'indiquassent les crimes de leur bande. Héron les avait dérangées; il fut obligé de les rapporter devant moi, à un secrétaire du Comité, et de les faire remettre et enregistrer par un secrétaire, chef de bureau de région, qui, je crois, se nomme Jouglas : et encore tout ne fut pas remis, car lors du procès-verbal du 1er vendémiaire, pour l'examen des papiers de Héron, on a retrouvé chez lui une de ces pièces séparée, signée Tallien, l'un des coupables de ce complot. C'est ainsi que s'en est confidemment expliqué Héron, dans sa prison au Plessis, dans le mois de prairial dernier, en attestant au citoyen Millet l'existence de cette pièce et des autres dont il parlait. A ces lettres était joint un tableau de dépenses et d'opérations par Maillard, relatif à chaque directeur des massacres dans les diverses prisons. Cette pièce indique le nom des chefs, et fait mention des objets alloués par l'administration de police de Paris.
Ces pièces font suite nécessaire aux circulaires de Marat, de Jourdeuil, Duplain, et autres. 11 est assez curieux de voir d'un côté Tallien se défendre de la complicité de ce massacre, et de lire de l'autre ses écrits dans le complot et son exécution. Alors on explique aisément le reproche qu'il reçut à la Convention, d'avoir prêté sa griffe, comme secrétaire de la Commune, pour des sommes immenses dont l'emploi coûtait à prononcer, et fait horreur à la nature. Voilà le double sens de ces grands mots de Marat, qui criait si souvent au meurtre, et qui voulait être, selon lui, cruel ■par humanité. Ce tableau présente les crimes des complices.
11 faut encore rétablir un fait que Tallien a dénaturé. Ce fourbe a prétendu avoir sauvé du massacre les femmes Saint- Brice et Tourzel. C'est un mensonge : il peut être démenti par le citoyen Truchon qui était alors membre de la commune. Truchon était allé à la Force de son propre mouvement, ne participant pas à ce complot. Il crut de son devoir <l \ aller pour opposer quelque défense, et prendre des précautions ; mais il fut mal payé de son zèle, et pensa être immolé. Les chefs des égorgeurs, qui savaient bien qu'il ne
faisait pas partie du complot, l'eussent tué sans des gendarmes qui le sauvèrent et le cachèrent. Ce fut pourtant en cette situation qu'il trouva encore le moyen de sauver quelques victimes. Secundé par les gendarmes, il parvint à délivrer entre autres la femme Saint Brice et la femme Tourzel. Il leur donna le bras, les conduisit, et c'est à lui seul qu'elles durent la vie, et non à Tallien qui n'avait pas été à la Force. C'est ainsi qu'elles s'en sont expliquées par une lettre adressée à lui Truchon, et suffisante pour démentir Tallien. Son acte de bienfaisance n'était qu'en paroles, Truchon seul en avait le mérite : Truchon fut reconnu seul bienfaiteur, Tallien en a usurpé le titre.
Que Tallien , pour les tromper, leur ait persuadé que Truchon avait agi sur son invitation, ou d'après les moyens qu il lui avait donnés; et que, par une complaisance ou reconnaissance mal entendue , l'une d'elles se soit abandonnée à sa luxure, ce dont Tallien s'est fait un odieux mérite, et que son impudeur l'empêche de rougir tant du mensonge par lequel il veut usurper le titre de bienfaiteur que du vice dont il fait étalage , Truchon peut opposer la preuve que Tallien n'a aucunement participé à sauver ces femmes. Des écrits confirment le démenti qu'il peut eu recevoir; partout Tallien est démontré menteur, partout coupable; et c'est pourtant alors qu'il parle humanité.
En vain fait-il publier sa défense par son satellite,
M qui, rougissant de son nom par les souvenirs qu'il
rappelait, a pris le nom de F ! Que Tallien dise qu'il
a été à la barre de l'Assemblée nationale dénoncer ces événements, comme organe ministériel de la commune de Paris, dont il était secrétaire, toujours est-il qu'il n'a pas été dire publiquement à cette barre que le massacre n'était point un événement fortuit, mais qu'il résultait d'un noir complot, ourdi à l'administration de police, à son vu, à son gré, et auquel il n'était pas étranger, puisqu'il avait écrit et travaillé pour son exécution. Cependant il est suffisamment démontré que ce massacre n'était point un événement de circonstance, mais bien un horrible complot dévoilé par les pièces que
j'indique. Si ce n'eût point été un complot, à quoi bon ces précautions et ces ordres? Or, n'est-il pas bien caractérisé par les sanguinaires circulaires écrites par Marat et ses collègues, pour inviter les départements à de pareilles horreurs, et par la conduite de Legendre et de Manuel?
Si, dans le dessein de se préparer un bouclier defensif, la conjuration a mis quelqu'un en avant pour disposer les palliatifs, aurait-elle envoyé un autre qu'un conjuré, et pouvait-elle employer un autre agent qu'un complice? Le titre de secrétaire de la commune n'était pas exclusif delà complicité; au contraire, c'était une cause de présomption. Si Tallien, secrétaire, n'eût pas été reconnu l'orateur nécessaire, eût-il été employé? Enfin s'il n'eût été dévoué à ce crime, il n'eût cherché ni à le défendre, ni à le cacher. Eh bien ! il en résulte que Tallien était de cette faction liberticide, et qu'il en était l'agent et le secrétaire. Cette faction pouvait-elle donc employer quelqu'un qui ne fût pas dans le secret? Se serait-elle exposée à rencontrer une opposition? Ainsi Tallien n'a perdu aucune occasion pour servir les ennemis de la France et de l'humanité; les pièces matérielles ne l'ont que trop prouvé.
Pourquoi ceux qui ont écrit sur les massacres de septembre ont-ils omis un fait essentiel : qu'un attroupement dirigé et forme par un nomme Gardembas, dit Casque, a voulu égorger la famille de Bourbon, détenue au Temple? Pourquoi n'avoir pas dit que Gardembas, dit Casque, ayant reçu une mission particulière pour assassiner toute cette famille, la même mission fut encore donnée par une autre section de la faction d'Orléans; qu'il savait la complicité de la municipalité de Paris, et qu'il s'y adressa en séance publique pour faire légaliser le massacre de prisonniers du Temple?
Ketou, un des chefs des égorgeurs, avait l'ordre spécial de s'emparer du nommé Thierry Ville-d'Avray, frère de Thierry qui restait avec Capet. Il partit avec six cents assassins qui étaient, comme tous les scélérats, forts de leur nombre; et pour assassiner un seul homme, ils se réunirent six cents. Ils le trouvèrent caché sous un tas de charbon, à
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côté d'un fourneau; ils amenèrent la victime à la municipalité de Paris qui les paya. Thierry y resta jusqu'à dix heures du soir, ensuite on le conduisit à l'Abbaye, et sur les trois heures du matin, daus la même nuit, on l'en fit sortir et on l'assassina.
Pourquoi a-t-on encore omis un autre fait non moins cruel? Quelques égorgeurs, ayant aperçu à la Force la princesse Lamballe, la reconnurent. Déjà elle avait passé la porte comme libre, lorsque, par malheur, survient un chef égorgeur, qui , la reconnaissant d'abord, la fit rentrer, et mettant la main sur la tête de la victime, il dit : «Camarades, cette pelote doit être dévidée. » Cela suffit et elle fut tuée. On lui prit la tète par les cheveux, et, par un genre de cruauté encore inouï, on lui passa un sabre dans Je cou, et on le scia pour séparer la tète. Chacun, alors se disputant l'honneur de servir les intentions du roi des assassins, coupa un morceau de «on corps; sa tète fut attachée à une grille, en attendant qu'on la portât au roi des assassins qui, en la recevant, paya généreusement. Son cœur fut arraché, et un monstre, par un raffinement de barbarie la plus révoltante, mi enleva les parties génitales, et les appliqua sur la garde de son sabre. Ce barbare égorgeur en fit parade pendant et après massacres. Sur ce trait inouï chez les sauvages même, le nommé Mamin peut donner des renseignements certains; il fut l'ami et le protégé de Tallien, mais celui-ci a cherché à s'en débarrasser en l'accusant d'attentat contre lui.
Pourquoi les écrivains ont-ils donc omis aussi que la faction meurtrière avait compris dans sa proscription l'ex-ministre Roland; que deux cents assassins allèrent chez lui les habits et les mains ensanglantés, les manches retroussées et couvertes de sang caillé, les massues ou assommoirs sur l'épaule, les sabres nus, tout fumants et couverts des ordures qu'ils recevaient en coupant les intestins? Us étaient gorgés de sang, ivres de vin, vomissant et menaçant; ils juraient la mort sur le bonnet rouge dont ils étaient affublés, ils demandaient Roland, ils criaient qu'ils voulaient Roland : leur
prétexte était de lui demander des armes ; ce qu". était d'autant plus ridicule, que lui Roland, ministre de l'intérieur, n'en avait pas à sa disposition. Roland se sauva par une issue secrète. Us prirent en otage un citoyen de sa maison, nommé Charetier, et exigèrent qu'ils les conduisît où était Roland. Cet •homme généreux se dévoua pour Roland; il sortit au milieu d'eux et les promena pendant neuf heures. Le digue cortège parcourut les rues ; Charetier leur fit faire des pauses dans les cabarets; et, à force de brocs de vin des deux couleurs, il s'en débarrassa. Les uns restèrent dormant dans les cabarets, les autres tombèrent aux coins des rues et des bornes; ceux-ci vomissaient, ceux-là ne pouvaient plus marcher; et à la faveur des ombres de la nuit, Charetier s'enfuit. La troupe meurtrière se sépara, et Roland leur échappa ainsi que l'otage qu'ils avaient pris.
Ces faits essentiels n'ont i pas été transmis par tous ceux qui ont écrit sur le massacre; tout noirs et atroces qu'ils sont, je les ferai connaître, en bravant le crédit et la toutepuissance des complices de la conjuration d'Orléans. Il en est encore un que je ne puis omettre ; c'est qu'à cette époque Santerre, complice de la faction d'Orléans, Santerre, participant au complot homicide, Santerre, beau-frère du traître et meurtrier Panis, le directeur de toutes les opérations des massacres, ne pouvait rien ignorer; et sans doute, s'il n'eût pas été complice, il aurait déployé la force de la garde nationale qu'il commandait. Les bons citoyens n'attendaient que l'autorisation pour marcher comme force armée; mais Santerre n'arrêta point ces horreurs, il choisit au contraire ceux par la présence desquels il voulait tromper le peuple, et il favorisa des atrocités que jamais pays n'a vu commettre, que les Tartares et les Sauvages eux-mêmes se reprocheraient. 11 seconda des abominations qui surpassent la fureur des bêtes féroces. Toute réflexion deviendrait inutile ; chaque fait produit à la lecture frisson, effroi et saisissement! Hommes sensibles, en quelques lieux que vous me lisiez, je vous devais ces détails que l'inexactitude, la honte, la crainte ou le défaut de connaissance vous ont ravis. Je vais vous
faire passer de ces réflexions douloureuses à de nouveaux détails, non moins curieux, sur la suite et les effets de ces massacres.
Pourquoi encore les différents écrivains ont-ils gardé le silence sur les vols et les pillages qui ont suivi ces massacres?
Pourquoi le faux F , qui était M l, rédacteur de
l'ouvrage, Vérité, etc., n'a-t-il pas voulu parler de ces vols et de ces pillages? Pourquoi a-t-il omis les faits essentiels? c'est qu'il était complice, et je vais le prouver.
M , expert dans la délivrance des faux passe-ports,
en vendait à cette époque, et en a procuré même depuis : ce fait a été dénoncé par Richer Serisy, ce qui résulte de déclarations adressées au Comité de sûreté générale. C'est le même Richer Serisy, auteur de l'écrit intitulé l'Accusateur
public, qui avait fait connaître que M et un nommé
Beson lui avaient vendu deux faux passe-ports , qu'il avait payés douze cents livres que la femme Fontenelle avait remises; qu"il y avait eu différend entre eux parce que ce
passe-port vendu par M , portait en tête ces mots : La
loi et le roi, sorte de passe-ports usités en septembre 1791',
lorsque M était commis à la police et les avait à sa
disposition; la querelle s'engagea sur ce que les passe-ports
que M vendait coûtaient quatre cents livres. Si Richer
Serisy niait cet aveu, il en serait convaincu par les pièces matérielles remises au Comité de sûreté générale par deux agents différents du comité, et sur les lettres desquelles sont les apostilles de deux membres du comité. Ces pièces seraientelles détournées, les agents du comité qui ont remis ces pièces existent encore et j'aurai d'ailleurs occasion de présenter Richer dans la faction de l'étranger. Le fait des faux
passe-ports délivrés par M , n'est indiqué que pour
prouver à ce dernier que sa conduite est connue. '
M , délivrant de faux passe-ports, joua dans les horreurs
de septembre un rôle particulier en fait de pillage. Les complices se distribuèrent les rôles et préparèrent les opérations.
4 Méhée.(L)
Quelques-uns répandirent le bruit que l'on allait faire des arrestations de prêtres, de nobles et d'aristocrates en grande quantité; alors beaucoup de prêtres et autres allèrent demander des passe-ports. On leur oppose d'abord quelques diificulté», et ils croient les lever avec de l'argent; enfin M...., pour remplir le but du complot, leur fait payer chèrement ces passe-ports, et soit pour éviter la preuve de cette infidélité, soit pour se soustraire aux suites de leur délivrance à des gens suspects ou désignés tels, il leur en donna de faux ; alors les menaces d'arrestation redoublèrent. Les fugitifs s'étaient munis de ce qu'ils avaient de plus précieux et de tout qui était portatif, ils n'oublièrent point leurs bijoux, l'or, l'argent, ies assignats. Or, la distribution des passe-ports était mystérieusement indiquée pour le même moment et dans un même lieu; et pendant que M.... délivrait ces passeports, il fit demander et expédier un ordre pour anèter aux barrières beaucoup de personnes qui, disait-il, devaient sortir avec de taux passe-ports : ainsi par leur arrestation effectuée on s'assura des bijoux, de l'or et de l'argent qu'ils emportaient. Cependant on aftecta de les leur laisser, c'était une ruse pour exécuter le reste du complot; le projet n'était pas rempli, il fallait trouver un moyen pour augmenter encore les dépouilles et se les assurer sans que les victimes s'en dessaisissent. On employa donc une autre perfidie, et l'on fut dire, comme officiellement, dans les maisons d'arrêt, que l'on allait transférer tous les prisonniers de Paris, sans leur dire ni en quel endroit ni comment. Chacun s'étant muni d'or et de bijoux, y tenait encore davantage, et ceux qui craignaient d'en laisser derrière eux, firent apporter tout ce qu'ils purent pour obvier aux suites de la prétendue translation. Alors les bouchers avaient fait engraisser leurs victimes; elles étaient bonnes à tuer, ils les tuèrent.
L'instant du massacre arriva, les chefs étaient assurés du pillage, et ce fut aussi dans cette certitude qu'ils commencèrent à égorger et à voler. Laissons, disaient les chefs du complot, nos égorgeurs prendre çà et là quelques .boucles d'oreilles, quelques bagues qu'ils arrachent, quelques oreiller VI. s
quelques doigts qu'ils coupent, quelques mouchoirs, quelques tabatières, ii faut leur laisser ces petits objets-là pour encouragement; mais ne perdons point de vue les fonds dont se sont pourvus les prisonniers, soignons les autres bijoux, les portefeuilles, l'or et l'argent, envoyons des commissaires qui s'en emparent ou les surveillent, sous le prétexte de conserver les propriétés. Ces commissaires furent plus ou moins exacts, mais sans doute ils n'oublièrent pas leur intérêt particulier, sans préjudice du partage général. Les uns firent des états de ce qu'ils apportèrent à la municipalité, les autres n'en firent pas du tout. Alors quelle carrière pour la cupidité l L'inexactitude de ces états ou leur absence totale laissaient aux nouveaux dépositaires des facilités que l'on n'a pas besoin d'indiquer. Ces dépositaires étaient le
secrétaire de la municipalité, Tallien et son commis, M ;
mais que sont devenus ces effets? Les a-t-on remis aux parents des victimes? Non! Les septembriseurs ne l'ont pas allégué pour leur justification, et la municipalité, souvent inculpée, n'a pas excipé d'un seul acte de remise; ainsi que sont-ils devenus, ces effets? Ont-ils tourné au profit de quelques'particuliers, ou ont-ils été employés pour l'utilité publique? Depuis le temps que des reproches ont été directement adressés et réitérés publiquement à la municipalité, il n'a été ni présenté, ni allégué aucun emploi; on ne peut enfin douter qu'ils n'aient été partagés entre les complices. C'est ce qu'indique la conduite du vénérable Sergent, l'un des chefs du complot.
À la revue des dépouilles, on cherchait une agathe superbe et de haut prix, en faisant partie; chaque spéculateur l'avait vue, chacun la convoitait, chacun la réclamait. Le regret excita les uns, d'autres intérêts dirigeaient les autres; chacun avait ses vues, bien ou mal colorées. Monsieur Sergent aussi lit semblant de la demander, il oublia qu'elle était à son doigt; il croyait que l'adultère Marceau, l'infidèle épouse du malheureux Sorrat de Chartres, qui partageait la couche du premier depuis qu'elle l'avait suivi, s'en était saisie, lorsqu'il la lui avait présentée pour la dédommager du travail de ses
doigts, comme graveuse, état duquel elle l'avait nourri jusqu'à ce qu'il ait pu faire de la révolution un métier. Ils étaient l'un et l'autre descendus de ces greniers de la misère où ils avaient quitté leurs haillons pour se vêtir et se loger suivant ce qu'avait produit le casuel de la révolution. Ainsi donc Sergent oublia qu'il avait cette bague à son doigt; mais un de ses complices la lui reconnut et la fit voir à sa main. Sergent, convaincu, balbutia; il l'avait changée, disait-il, il en avait mis une autre : en défaut sur ce fait, il dit l'avoir prise pour la faire raecommoder; il n'avait pas encore eu le temps de le faire, ajouta-t-il. On examina la bague, rien n'y manquait. Alors il fallut de l'audace pour la garder. Sergent acquit de là le nom à' Agathe-Sergent; voilà l'étymologie du surnom d'Agathe, qu'on lui a donné. Sergent ne remit pas la bague, il l'a conservée avec le sobriquet d'Agathe. Pauvre Sergent, pourquoi n'avoir pas eu plus de présence d'esprit, pourquoi ne l'avoir pas laissée à la Marceau? Sergent, ne savais-tu pas que tes complices avaient le même goût que toi, qu'ils pouvaient comme toi désirer cette bague? Pourquoi la prendre sans leur consentement ? Peut-être était-ce aussi le résultat d'un partage des chefs principaux et dépositaires, non connu de tous les complices ! Quoi qu'il en soit, Sergent, tu dois être convaincu qu'ils n'ont d'autres égards et ménagements que ceux qu'exige la crainte de la découverte de leurs crimes. La scène ne fut pas finie là. On demanda une montre entourée de diamants. Cette montre avait été remise, à regret, par un maître tueur à un de ces commissaires à la dépouille. Le cordon était teint de sang, ainsi que les breloques qui se composaient d'un cachet, un anneau, un gland, une clef en or. Sergent, qui n'aimait pas le sang, avait défait le cordon vert, et mis à sa place un noir; mais il y attacha les mêmes breloques et garda la montre. Le maître tueur croyait aussi, lui, avoir un privilège sur cette montre ; il la désirait spécialement, il l'indiqua. D'abord le commissaire des dépouilles attesta l'avoir reçue et remise au dépôt; le cordon de soie était un indice certain, on ne trouva ni le cordon ni la montre. Sergent, qui n'ignorait pas que les pacotilles particu-
lières n'avaient pu se former que sur ce qui n'était pas compris dans les états, toujours fautifs et pleins d'inexactitudes, Sergent, dis-je, se croyait déjà propriétaire de la montre: il oublia que les assassins voleurs portent par habitude leurs regards spéculateurs sur le gousset. 11 n'avait pas assez fait en changeant le cordon de la montre, c'était une maladresse de porter le cachet, la clef, l'anneau et le gland, qui en étaient les breloques; maison ne s'avise pas de tout : le maître tueur reconnut ces breloques qu'il convoitait; il accusa Sergent d'un partage infidèle; Sergent répondit : Est-ce là le cordon? Non, mais voyons la montre, répliqua l'autre. Il s'y opposa d'abord, mais il n'était pas en sûreté : on exigea, on se procura la montre, c'était la même, elle fut reconnue; la différence du cordon était insuffisante, un petit vase en forme de gland était teint de sang sur les piqûres de la partie qui représente la coque : Voila mon titre, s'écria le tueur en faisant voir le sang. N'est-ce pas aussi mon titre? reprit Sergent, n'ai-je pas eu du sang sur moi? c'est une caillebotte qui a rejailli. Mais tu n'avais pas le moyen d'acheter une montre de ce prix, lui dit le tueur. Sergent voulut parler de sa fortune; il fut interrompu, un médiateur apaisa le tout. Ces anecdotes sont comprises dans les pièces relatives au 2 septembre.
L'intérêt de la chose publique me fit faire un voyage de Tours à Saumur, les premiers jours de juin 4793, an Ier, avec Sergent et la Marceau qui se trouvèrent dans la même voiture. Ils allaient voir Marceau, officier dans la légion Germanique, alors à Saumur. Chemin faisant, je regardais un gland parmi les breloques d'une montre très-riche, émaillée et garnie de diamants, que portait la Marceau et qu'elle tirait avec vanité. Je fis des réflexions sur la couronne de chêne, son origine, sur les qualités et propriétés du gland, le prenant souvent dans ma main pour l'admirer, tant il était bien fait. Laissez, me dit Sergent, vous vous amusez c ce gland comme un enfant. Je lui répondis : J'ignorais que cela vous contrariât, je croyais vous flatter en faisant l'éloge de ce bijou et de votre bon goût. Quoi! me dit-il, vous voulez me faire quelque plaisanterie.... et il s'échauffa. Je me rappelai l'histoire ci-dessus, et je le
fis taire et rougir en lui disant : H ne manque à ces breloques qu'une agathe, et à la montre que le cordon vert. La Marceau fit disparaître les breloques, alors finit la querelle.
Il est évident que Sergent n'a pu retirer cette montre et cette bague du dépôt où l'on réunissait les dépouilles des victimes, sans la complicité des dépositaires. Dès lors quelle
opinion doit-on avoir de Tallien et de M ? Peut-on douter
qu'ils ne fussent du complot! ont-ils, sans être du partage, laissé attenter à ces dépouilles! n'y voit-on pas au contraire la suite d'un partage secret avant l'examen-général? Peut-on mettre en doute s'ils ont ou non été intéressés dans l'augmentation des dépouilles, s'ils sont étrangers aux moyens employés pour faire accumuler les bijoux? Pieste-t-il encore quelque équivoque sur le but de la délivrance des passe-ports?
Tallien et M n'étaient pas étrangers à ces horreurs;
pouvaient-ils l'être à la délivrance des passe-ports? Tout s'explique par le défaut de justification des complices qui, attaqués publiquement, n'ont jamais excipé de l'emploi des bijoux ni rendu de comptes si souvent requis par le peuple.
Voilà les preuves qui établissent que M i n'a pas été
exact dans son ouvrage sur le 2 septembre. Allons, M , du
courage ! parle fort contre les patriotes, désigne les terroristes de peur qu'ils ne te reprochent eux-mêmes tes crimes. Allons Tallien, où est ton audace? sois impudent, immole dans les fers ceux qui connaissent tes scélératesses! oppose-toi à ce qu'ils soient jugés de crainte qu'ils ne parviennent à te convaincre de conspiration contre ton pays, et des crimes les plus atroces! Agis en tyran et n'oublie pas ton rôle; parle justice, parle vertu! de mon côté, je t'accuse, et je prouverai ta complicité avec le premier dans les crimes les plus înouis.
Mandrin ne mettait pas autant de raffinement que les complices* du massacre de septembre, qui prirent au piège les malheureuses victimes amenées à la mort pour avoir leurs dépouilles! Cartouche ne fut pas aussi scélérat que les fripons qui appellent leurs victimes au nom de la bonne foi!
1 Méhée (L.)
Poulailler ne fut pas aussi coquin que ces misérables-là, qui, non contents d'avoir fait des prises au piège par des suggestions atroces, accumulèrent encore les dépouilles. Jamais aucun chef de brigands ne parut aussi consommé dans le crime. Si ces détails n'ont pas tous été connus, ils étaient en partie notoires. Les égorgements, la conduite de Legendre, de Santerre, de d'Orléans, de Tallien, les écrits et les circulaires de Marat, le fait des passe-ports, ainsi que le prétexte de translation des détenus, ont longtemps excité les murmures. Le sobriquet A' Agathe-Sergent était connu, mais le gouvernement a laissé ces délits impunis; il a voulu enlever à la justice les pièces de conviction de forfaits si exécrables, de la préméditation du complot, des meurtres et des vols les plus abominables. Eh! Dieu! je brave l'audace de Tallien, le crédit de la faction d'Orléans, l'autorité, la rage de ses nombreux complices ! Mais je me dois à ma patrie, je lui dévoile ses ennemis, je public leurs crimes, et j'en indique les preuves. Tous les traits que nous transmet l'histoire de tous les pays sur la tyrannie et la déprédation- sont au-dessous de ceux des événements horribles de septembre à Paris. Que les partisans de Marat vantent donc sa délicatesse à ceux qui liront sa complainte et ses écrits! Voilà ces hommes révolutionnaires! Trop tard la mort a frappé les uns, trop longtemps elle laisse exister les autres.