‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 44 sur 126 · L'Étre-Suprcme dirigera tout · texte numérisé non relu

L'Étre-Suprcme dirigera tout

Chez un nommé Lamothe, médecin, on trouva un écril intitulé Révélations de la Mère, contenant différents passages ayant rapport aux rêveries de Catherine Théot : il a prétendu que c'était un recueil sur les somnambules.

11 ne faudra pas perdre de vue que Lamothe s'est dit le nié decin de la princesse de Bourbon.

Quelques jours après, j'arrêtai le prophète Élie qui courait les campagnes et les quartiers isolés de Paris , à l'instant même où il prêchait la loi des prophètes ; je saisis sur lui un livre de carton vert écrit à la main, contenant les secrets des prophètes. Uu de ces secrets était de se rendre invisible en tuant un de ses semblables, et surtout les profanes députés à la Convention nationale; un autre consistait à ressusciter les élus des prophètes par des prières et l'usage de simples apprêts. Ce fait particulier et important ne fut pas expliqué par Yadier.

Le comité crut devoir le tenir caché, ainsi que celui de la complicité de Robespierre désigné par la lettre en question, comme le prophète. Yadier n'eut à parler qu'après la mort de Robespierre; le mystère dont on a couvert cette lettre, les maximes et préceptes du prophète Elie ont fait traiter de fable ce qui élait réel.

Ce qui ne fut pas expliqué c'était l'usage des signes, les projets du nouveau trône, l'extermination des profanes, les rapports des combats, les effusions de sang, les différents rapprochements des prophéties, signes, événements, etc.

On ne peut disconvenir qu'au travers de ce tissu de bêtises , de prophéties, de révélations, de mystères, de signes, de moyens de se rendre invisible, on n'aperçoive les ramifications de complots fanatiques et sanguinaires. On voit que cette secte d'illuminés eût pu faire beaucoup de mal.

La lettre désignant le premier prophète, et adressée à Robespierre comme tel, le présente comme un nouveau Mahomet qui voulait établir une loi religieusement et constitutionnellement dominante; s'élever un trône par les mains des illuminés; cimenter son trône par le sang des victimes ou des non croyants, et régner sur et par les fanatiques égarés. L'établissement de cette secte d'illuminés avait des vues perfides et atroces. L'histoire de la Mère de Dieu n'est point une fable. Comment en effet pourrait-on concevoir que Gerle, Lamothe, Robespierre eussent joué un rôle aussi niais, qu'ils eussent admis tant d'absurdités s'ils n'avaient été des charlatans intéressés, avant des vues particulières?

Le nombre des disciples de cette secte est inconcevable ; elle était répandue partout : souvent dans les rues, j'ai fait le signe des initiés, et l'on me répondait. Pourquoi le trône au Panthéon si ce n'eût été celui du dictateur? Pourquoi la mort des proscrits et celle des rebelles au dictateur, désignés sous le nom de profanes?

Lecteur, si je vous ai entretenu de celte risible histoire , c'était pour vous transmettre ce qu'on n'avait ni divulgué ni expliqué , et pour vous convaincre que le tyran Robespierre voulait élever son trône sur toutes sortes de débris , et s'asservir les ignorants , et les hommes égarés. Pourquoi ces prétendus^secrets des prophètes, pour se rendre invisible en tuant un profane ou un député à la Convention nationale et ressusciter les élus des prophètes? Ces absurdités, ces atrocités sont si révoltantes qu'elles paraissent incroyables ; hé bien ! je vous assure que mon récit est exact; il a pu vous ennuyer, mais ce qui vous a paru puéril n'en porte pas moins le caractère de la vérité. Qu'entendait-on par les profanes si ce n'étaient les proscrits ? Pourquoi Robespierre at-il donné un certificat de protection à Gerle? Quel autre que Gerle en a jamais pu produire? Voici encore ce qui détermine la conviction sur ce complot : pourquoi Gerle allait-il dans le château porter la parole du prophète?...

A ces différentes révélations il faut joindre les renseignements et les diverses pièces provenant de la découverte de la secte des illuminés , et des réunions de gens de tous états dans l'hôtel de la princesse de Bourbon, à Paris.

Il faut savoir aussi que Robespierre s'était emparé des pièces relatives à l'hôtel de la princesse de Bourbon ; qu'il les demanda au comité de sûreté générale longtemps avant que le rassemblement chez la Mère de Dieu fût connu du comité ; qu'il a depuis refusé de les remettre, mais que le comité s'en était procuré les originaux provenant des cartons du ministère de l'intérieur et de la municipalité de Paris; que Lamothe était médecin de la princesse de Bourbon ; que ce fut dans son château que Gerle vint prêcher la parole du Seigneur. Parmi les pièces trouvées chez Gerle on remarquait, entre

autres lettres de plusieurs illuminés, des lettres signées des soi-disant colombes de Dieu et portant désignation de rendezrous avec le bienheureux Gerle, le fils chéri de Dieu, Gerle le fils aimé de Dieu, Gerle le favori des colombes de Dieu. De bonne foi, ne fallait-il pas être aveugle pour croire à ces pasquinades, à ces absurdités? hé bien! j'ai interrogé un boiteux qui venait demander une jambe, un autre individu qui disait. avoir recouvré la vue, d'autres qui assuraient avoir recouvré la parole, quantité d'autres qui me soutenaient, ainsi que je l'insérai dans mon procès-verbal qu'ils ont signé, que la Mère de Dieu les avait guéris de paralysie , de lèpres, de maux incurables, et qui disaient être venus pour la remercier; une femme qui prétendait et qui a signé avoir vu Dieu comme un homme vêtu d'une robe blanche parler à la Mère de Dieu; une autre qui a>ait aperçu luire un éclair et Dieu entrer chez Catherine Théot; une autre qui l'avait vu voltiger sur le tablier de cette femme? Pourquoi ces miracles, ces visions? Peut- on douter que cela n'ait été inventé, publié qu'à dessein d'égarer et dans des vues perfides? On conçoit aisément l'affiliation de Robespierre qui, comme premier prophète, devait occuper, sans doute, le fauteuil vacant à droite de la Mère de D'eu? Pourquoi la fête de l'Ètre-Suprème? pourquoi son système à cet égard? J'ai fait à l'occasion de cette fête une remarque que je puis rappeler ici. Robespierre avait proposé la fête à l'Ètre-Suprême : pour la célébrer il se fit nommer président de la Convention; une statue couverte d'un voile représentait l'athéisme, et le président devait faire brûler le voile sous lequel on aurait vu paraître la statue de la sagesse. Robespierre fit brûler le voile, mais la flamme noircit entièrement la statue, et la prétendue sagesse de Robespierre est. restée terne , et lui-même est mort en prouvant qu'il avait manqué de sagesse. Cette noirceur qui s'attacha à la statue fut un mauvais présage : la fatalité sembla depuis poursuivre Robespierre qui vécut trop longtemps pour la honte de la Convention et le malheur des Français.

Le calendrier républicain donnait à chaque décade une

dénomination particulière; la première décade de thermidor de Tan II était dédiée au malheur et ce fut ce jour-là môme que la chaîne du malheur fut rompue ; que ceux qui étaient ou victimes du tyran, ou opprimés par lui, furent délivrés; la fête du malheur fut l'époque du triomphe des malheureux, et le jour où le glaive national vengea le malheureux et frappa le tyran. 11 voulut établir une religion : il feignait de combattre l'athéisme, et il le propageait en bouleversant les cultes, c'était un culte à lui qu'il voulait. Il devait faire briller la sagesse, mais il ne resta qu'une statue noircie par la fumée, symbole de la propre noirceur de son cœur. La fête de l'Être-Suprème fut la première pierre des fondements du trône de Robespierre et le comble de l'illusion et de l'idolâtrie du peuple français qui s'enthousiasme de toutes les nouveautés. Ce peuple allait lui-même applaudir aux jugements de mort contre ceux qui avaient parlé mal de ce tyran; il criait contre les fanatiques, et il avait une idole exclusive, une secte intolérante; il immolait les hommes et les lui offrait en holocauste comme les payens sacrifiaient aux fausses divinités.

Le résident à Genève, digne émule de Robespierre, aussi cruel que Marat, a marché sur les traces de ces tyrans, il a aussi répandu le sang et allumé les torches de la discorde : ce qui sera l'objet du chapitre suivant.

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