‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 43 sur 126 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Histoire de la Mère de Dieu, sous le nom de Catherine Théos. — Noms des prophètes de la Mère de Dieu. — Projets d'égorger tous ceux qui ne seraient pas de cette secte. — Signes de reconnaissance parmi les gens de la secte. — Forme de réception pour entrer dans la secte. — Explication des mystères de la Mère de Dieu. — Projets du prophète Elie pour égorger la Convention. — Mystères du prophète Élie. — Moyens employés par Kobespierre pour établir une religion. — Propagation des principes de la Mère de Dieu. — Illusions des illuminés. — Lieu du trône de la Mère de Dieu. — Lieu du rendez-vous du prophète Elie. — Rapports entre la Mère de Dieu et le prophète Elie. — Principes cruels du prophète Élie. — Lettres de la Mère de Dieu à Robespierre. — Les colombes et les prophètes. — Cantiques pour la réunion des fidèles à la Mère de Dieu. — Explication des dons de Dieu que reçoivent les élus. — Fonction de YÉclaireuse. — Fonctions des prophètes. — Fonction de la Chanteuse. — Fonction de la Colombe. — Soumission des prophètes. — Arrestation singulière de la Mère de Dieu. — Arrestation du prophète Elie. — Protection accordée à

la Mère de Dieu et au prophète Elie par Robespierre Comparaison

de Robespierre à Mahomet. — Nombre des élus de la Mère de Dieu. — Lieu de leur ralliement.

Parmi les pièces matérielles des crimes de Robespierre, les principales sont : le certificat de protection qu'il accorda à l'hypocrite Gerle et à la fabuleuse Mère de Dieu, et la lettre de *a Mère de Dieu à Robespierre.

Le rapport qu'en a fait Vadier était gêné et insuffisant; la rapsodie de Villate n'a encore rien expliqué; je puis en parler plus exactement que tout autre : c'est moi qui fus le rédacteur des procès-verbaux, des interrogatoires, et qui préparai l'analyse des pièces et le rapport : Vadier n'osa pas dire toute la vérité, et le comité convint de supprimer beaucoup de faits, qu'il croyait alors indispensable de taire. Le détail que je vais donner sera d'autant plus exact qu'il ne comprendra que ce que j'ai fait, vu, lu, ou écrit moi-même.

Le comité de sûreté générale, instruit d'un rassemblement

fanatique dans la section de l'Observatoire , chez une femme se disant la Mère de Dieu, m'ordonna de m'assurer de ce rassemblement, d'en rechercher toutes les causes et les effets. Je fus chargé de surveiller et de diriger les opérations et spécialement d'interroger et d'examiner les personnes qui fréquentaient cette réunion. On ordonna à quelques porteurs d'ordres de m'assister : tel fut l'objet de ma mission.

On me donna l'indicateur du rassemblement, qui m'introduisit sous prétexte de me faire recevoir comme frère dans la synagogue.

Je laissai dans des cafés et cabarets voisins les porteurs d'ordres, qui y étaient mieux qu'ailleurs, par goût et par habitude.

Nous convînmes ensemble, l'indicateur et moi, d'affecter l'air dévot et de me dire de la campagne. Nous donnons ensuite le mot aux porteurs d'ordres. C'était rue Contrescarpe, près de l'Estrapade, section de l'Observatoire, à un troisième. L'indicateur sonna; une femme parut; ils s'entredonnèrent des signes sur le front, et le frère fut reconnu ; et elle dit : « Entrez, frères. »Nous entrâmes dans une espèce, d'antichambre. Arriva un homme vêtu d'une robe blanche ; les signes recommencèrent, et l'on nous dit : « Frères et amis, asseyez-vous. » Mon conducteur fut introduit seul dans Une pièce à côté et revint peu après avec une femme qui me dit : « Venez, homme mortel, vers l'immortalité ; la Mère de Dieu vous permet d'entrer. » Je riais intérieurement de ces singeries, et je gardais, extérieurement, un sérieux d'admiration. Je fus introduit dans l'appartement de la Mère de Dieu : une femme arriva; quoiqu'il fût huit heures et demie du matin, et que ce fût dans un appartement éclairé, elle alluma un réverbère à trois branches, plaça dessous une chaise, un fauteuil, et mit un livre sur ce fauteuil. On regarda à la pendule, et l'on dit : « L'heure s'avance, la Mère de Dieu va paraître pour recevoir ses enfants. » Survint un autre récipiendaire accompagné d'une femme, et qui avait un costume de volontaire. On mit une seconde chaise à côté du fauteuil et l'on nous fit asseoir. Arrive alors une autre femme,

que l'on désignait sous le nom d'Èclaireuse; elle nous dit : « Enfants de Dieu, préparez-vous à chanter la gloire de l'Être- Suprème; disposez les lieux en face de nous; » et aussitôt au fond de la salle on découvre un fauteuil blanc élevé au-dessus de trois petits gradins; à côté et adroite était un fauteuil bleu, sur un gradin , et à gauche un fauteuil cramoisi sur la même élévation. On sonna, et alors sortit de dessous une alcôve fermée par deux rideaux blancs, une vieille femme soutenue sous les bras, dont les mains et la tête étaient dans un perpétuel mouvement. On la monta dans le grand fauteuil blanc, on l'assit, et la Mère de Dieu étant assise, les deux femmes qui la conduisaient se mirent à genoux, baisèrent sa pantoufle, ses deux mains, et se relevèrent en disant : « Gloire à la Mère de Dieu ! » On lui apporta une aiguière, elle se lava les mains, et se les essuya avec un linge fort blanc. Puis, on lui donna pour déjeuner une tasse de café au lait, avec des tartines. Pendant le déjeuner, qui fut assez court, vint une quantité de femmes, de filles, d'hommes de tout âge, qui se placèrent sur des sièges semblables à des chaises longues, en formant plusieurs cercles, au milieu desquels je me trouvai.

La Mère de Dieu demanda la piscine, et on lui lava le front, le nez, les yeux, les oreilles, le menton, les joues et les mains. Cela fait, elle dit : « Enfants de Dieu, votre mère est au milieu de vous ;je vaispurifier les deux profanes. » Chacun prit place rt vint s'agenouiller à son tour et baiser le front de la Mère de Dieu qui mettait la main sur la tête, en disant : «Amis de mon fils, je vous chéris tous ».

Pendant tout ce temps, j'étais spectateur immobile. Survint Gerle, le chartreux, ex-constituant. Aussitôt qu'il parut chacun s'inclina, resta courbé durant quelques instants, et l'on se releva.

Gerle s'agenouilla, baisa la joue de la Mère de Dieu, qui lui dit, sans lui mettre la main sur la tète : «Prophète de Dieu, prenez séance. » Il s'assit dans le fauteuil cramoisi, à gauche de la Hère de Dieu, et dit en levant la main droite : « Amis de Dieu, réunissons-nous. »

Une femme jnommée Geoffroy remplissait le rôle d'Eclatreuse; elle prit le livre posé sur le fauteuil et se plaça dans le fauteuil au milieu de nous récipiendaires, près de Gerle. Plus bas, sur un autre siège, était une belle femme blonde que l'on nommait la Chanteuse, et de l'autre côté, près du fauteuil bleu et en face, une superbe femme brune, jeune, fraîche, désignée sous le nom de la Colombe. Gerle lit une inclination à l'Éclaireuse, celle-ci répondit par une autre, et dit : « Frères et sœurs, assistez ; » et se retournant vers nous récipiendaires, elle ajouta : « Et vous profanes, disposezvous à la grâce de Dieu : levez la main droite, et répondez : Jurez-vous, promettez-vous de répandre jusqu'à la dernière goutte de votre sang, pour soutenir et défendre, soit l'arme à la main, soit par tous les genres de mort possibles, la cause et la gloire de l'Être-Suprême? »

Je levai la main, en disant : « Oui, je le jure . »

« Jurez-vous, promettez-vous obéissance et respect, à la Mère de Dieu ici présente ? »

Même réponse : « Je le jure. »

« Jurez-vous ; promettez- vous soumission aux prophètes de Dieu et à leurs ministres ? »

Même réponse : « Je le jure ».

Alors l'Éclaireuse ouvrit le livre et fit lecture de l'Apocalypse; elle dit : « Les sept sceaux de Dieu sont mis sur l'Evangile de la vérité, cinq sont levés; Dieu a promis de se révéler à notre mère, à la levée du sixième. Quand le septième se lèvera, prenez courage, en quelque lieu que vous soyez, quelque chose que vous voyiez, la terre sera purifiée, tous les mortels périront, mais les élus de la Mère de Dieu ne mourront pas, et ceux qui seront frappés d'un accident quelconque, ressusciteront pour ne jamais mourir.

« Le premier sceau de l'Évangile fut l'annonce du Verbe ; le second fut la séparation de tous les cultes ; le troisième fut la révolution; le quatrième, la mort des rois; le cinquième, la réunion des peuples ; le sixième, le grand combat de l'ange exterminateur ; le septième sera la résurrection de tous les élus de la Mère de Dieu, au-dessus de tous les peu-

pies de la terre, et le bonheur général surveillé par les prophètes et leurs ministres. »

J'écoutais toutes ces rapsodies dont elle n'était que l'écho, et tout ce long bavardage.

Gerle nous regardait, examinant notre maintien; il nous demanda nos noms, notre domicile, notre état, nous fit promettre de les écrire et de les laisser avant de sortir.

L'Éclaireuse nous lut l'Évangile de la messe de minuit, à Noël, et nous débita, pour nous convaincre, un sermon contenant : que Dieu avait pour mère Catherine Théos; que le Verbe de Dieu était son fils; qu'elle répandait la parole de Dieu; qu'elle avait des révélations de Dieu. Cela fini, Gerle leva les mains au ciel ; alors on nous conduisit à la Mère de Dieu; et là, à genoux, sur un gradin, une femme me prit la tète; la Mère de Dieu se baissa, Gerle me mit la main sur la tête; et Catherine Théosme dit : « Mon fils, je vous reçois au nombre de mes élus; vous serez immortel; » puis elle me baisa le front, les oreilles, les joues, les yeux, le menton, et prononça les mots sacramentels : « La grâce est infuse; «ensuite elle me passa sur les lèvres un morceau de langue dégoûtant, et Gerle prononça ces mots : « Diffusa est gratiainlabiis tuis. » Je rendis à la Mère de Dieu tous les mêmes signes. Alors elle me dit : « Fils de Dieu, élu de la mère de Dieu, tu as reçu les sept dons, tu es immortel » Elle me fit avec le pouce un signe en forme d'équerre, une barre audessus des sourcils, une autre se relevant du côté droit et se réunissant en pointe à celle du côté gauche. Pareils signes sur le front, pour les hommes, sur le cœur, pour les femmes, et du pied gauche, si l'on est examiné ou gêné, indiquaient tes élus dans tous les coins de la terre.

11 devait y avoir des soulèvements et des guerres; les élus de la Mère de Dieu , qui seraient morts, ressuciteraient, pour ne plus jamais mourir.

En affectant la croyance la plus humble, je demandai où serait alors la Mère de Dieu? L'Éclaireuse me répondit qu'elle serait sur son trône dressé dans le Panthéon; qu'elle aurait auprès d'elle ses ministres et ses prophètes; que du trône par-

tiraitl'envoi de ses ordres, etque là, on devait venir se prosterner; qu'il faudrait combattre ses ennemis et les profanes, en quelque lieu éloigné qu'on se trouvât, et qu'il fallait se réunir aux envoyés de la Mère de Dieu. Je me plaçai au milieu des frères, et l'autre récipiendaire fut reçu de la même manière. Nos sièges furent ôtés, je reçus le baiser fraternel de tous les frères et sœurs, et la Chanteuse entonna des cantiques avec la Colombe, que chacun répétait. Je ne me rappelle que les versets suivants.

Air : Charmante Gabrielle.

Au seul Etre-Suprême Élevons tous nos cœurs, Pour qu'il daigne lui-même Dissiper nos malheurs.

Pour son nom, pour sa gloire Formons des vœux ; Au champ de la victoire,

Courons heureux.

Marchons, frappons sans grâce Tout profane insolent ; Quiconque avec audace Serait récalcitrant.

Mère de Dieu puissante, '

Soutenez-nous ; Phalange combattante,

Entendons-nous.

Tous élus, tous amis, tous frères, Choisis par la Mère de Dieu, Restons amis, constants, sincères En tous pays comme en tout lieu.

Alors arriva une sœur qui annonçaà l'assemblée que, dans des cabarets voisins , il y avait des gens armés qui buvaient à ia santé de la Mère de Dieu; qu'une forte patrouille était

placée au fond d'une ruelle, près de la maison, et une autre en station dans le bas de la rue ; que l'on avait remarqué un homme en observation chez la portière. Gerle s'écria : « Nous sommes trahis! » J'ouvris une fenêtre, je donnai le signal, et à l'instant accoururent tous les observateurs et la force armée. Dans l'intervalle je vis le moment où j'allais être poignardé à coups de couteau, mais une femme me garantit , en se mettant devant moi, et s' écriant: « Ne tuons personne, expliquons-nous.» Laportc fut enfoncée et l'attroupement saisi. J'interrogeai à part chacun de ceux qui le composaient : la vieille me dit que son nom était Théot; elle soutint qu'elle était la Mère de Dieu; que Gerle était son second prophète ; qu'elle avait des révélations de Dieu : elle disait avoir passé au travers des murs de laBastille , et des portes de laSalpêtrière ; qu'elle devait régner sur toute la terre; que son trône serait le Panthéon; qu'elle frapperait de mort ses ennemis; que ses élus ne mourraient point, ou que s'ils étaient atteints dans le combat pour elle, ils ressusciteraient pour ne jamais mourir; qu'elle allait purifier la terre par le fer et le feu ; que le second déluge qui surviendrait bientôt serait un déluge de sang; que tout profane, soit roi, soit prince, soit sujet, que la Convention elle-même serait purifiée, et que tout serait soumis à elle. Je l'arrêtai, elle, l'Éclaireuse, la Colombe, la Chanteuse, le frère servant et celle qui faisait les préparatifs : je laissai la liberté aux autres. Ensuite je cherchai les papiers; il n'y en avait pas: je ne trouvai qu'une certaine lettre écrite à Robespierre au nom de la Mère de Dieu, et dans laquelle elle l'appelait son premier prophète , son ministre chéri , et le félicitait sur les honneurs qu'il rendait à l'Être-Suprème , son fils. Chez Gerle, je trouvai une lettre de la fille d'un concierge de l'un des châteaux de madame de Bourbon, dans laquelle on le remerciait de ses dernières visites. J'y saisis également une feuille écrite sur trois colonnes, intitulées, l'une signa qui veut dire , en français , signes; l'autre verba prophètes, ce qui signifie paroles du prophète; la troisième, eventus, événements.

Je traduisis en français les versets latins qui étaient dans les colonnes, ainsi qu'il suit :

Colonne des signes.

1 . Tu mettras la main sur la tète , en la regardant, comme le gage du serment.

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