CHAPITRE XVI
Malheurs de Bordeaux. — Oppressions, horreurs, cruautés, barbarie, persécutions exercées contre les citoyens de Bordeaux. — Famine, désolation à Bordeaux. — Ramas de brigands égorgeant les citoyens de Bordeaux. — Désarmement, expoliation de la garde nationale de Bordeaux. — Armée et garde prétorienne du représentocrate, oppresseur de Bordeaux. — Dissolution delà réunion de la jeunesse de Bordeaux occupée aux travaux publics. — Sa punition pour avoir travaillé pour les besoins du peuple pendant la disette. — Le tyran représentocrate annonçant le produit des travaux de la guillotine. — Taxes révolutionnaires, exactions, concussions. — Bureau tenu par la prostituée Cabarrus pour vendre les mises en liberté et les lettres de grâce. — Barbarie du représentocrate qui fit placer, à Bordeaux, la guillotine sous ses fenêtres, comptant les têtes tombées et celles à tomber. — Prisons remplies de victimes entassées. — Détenus réduits à coucher sur du fumier. — Détenus privés des aliments et des secours de leur famille. — Détenus réduits à rester dans la boue. — Détenus privés de vêtements. — Détenus auxquels on refuse jusqu'au recueil de leurs pièces justificatives et moyens de défense. — Accaparement, séquestre du numéraire par le représentoGrate, à Bordeaux et aux environs. — Commerce détruit à Bordeaux. — Arrestation en masse des négociants de Bordeaux. — Guillotine permanente à Bordeaux. — Suspension des suites d'affaires du commerce à Bordeaux par le représentocrate. — Proposition exécrable par le représentocrate, en harangue publique, d'arroser do sang les arbres de la liberté. — Loi agraire prêchée et propagée par le représentocrate. — Maximes abominables du représentocrate, affichées à Bordeaux, par lesquelles il prétend que les vertus républicaines sont étrangères aux vertus de l'humanité. — Familles désolées et menacées de la mort par le tyran pour avoir demandé justice. — Arrêt de mort prononcé par le tyran, sans autres motifs que parce que le détenu était homme de loi. — Inconcevables et odieuses approbations de la conduite du représentocrate à Bordeaux, félicité d'épurer militairement la génération de cette ville. — Char de triomphe traîné dans les rues de Bordeaux, et présentant à la vue du peuple le tyran représentocrate, et à côté de lui une femme prostituée costumée en déesse à bonnet rouge. — Le tyran représentocrate montant dans les tribunes des sociétés populaires le
sabre nu à la main , et prêchant la guerre du pauvre contre le riche. — Acharnement du représentocrate à poursuivre jusqnes à la mort des députés du peuple qu'il appelait girondins. — Sommes dépensées, à cet effet, contre eux. — Supplice et mort méritée des agents du tyran représentocrate. — Décision obscure et immorale du représentocrate, qui livre à des mains étrangères une jeune fille qu'il avait arrachée à ses parents. — Suite des malheurs de Bordeaux ; sucession au trône du tyran d'un régent commissaire à brevet illimité. — Ses opinions, ses expressions inhumaines et sanguinaire?. — Ses dérèglements. — Sa conduite j l'usage qu'il fait de ses pouvoirs. — Ses actes et ses fonctions.
C'est ici, à la suite du récit du despotisme de MM. les jacobins, de leurs émissaires extérieurs et des ultra-révolutionnaires, que l'on doit représenter Tallien sous différentes faces. Il est indispensable de faire connaître ce caméléon politique; il est temps de déjouer sa perfidie. Lecteur, rappelezvous que Desfieux, qui avait trempé dans la conspiration de l'étranger Batz, disait le 2 frimaire an II aux jacobins : Que si Tallien s'était décidé d'aller à Bordeaux, c'était sur son invitation et sur les renseignements qu'il lui avait fournis.
Le système de l'étranger était d'allumer la guerre civile, de détruire le commerce, de dégoûter de la révolution. Eh bien! Tallien l'a suivi à la lettre. Rappelez-vous ce que disait Desfieux sur le courage qu'il avait montré en dénonçant la faction girondine; n'oubliez pas les preuves que Desfieux a fournies, de sa correspondance à Bordeaux avec Tallien et autres ; la lecture des lettres qu'il avait reçues et .qu'il donna à la séance du 7 brumaire aux jacobins. Une de ces lettres (du 19 octobre) porte : Que l'arrivée de Tallien à Bordeaux fut un jour de triomphe; que les prisons regorgeaient, mais que le tribunal qui s'établit fit bientôt faire de la place. La seconde (du 24 octobre) donnait le détail des chants, des fêtes et des réjouissances dirigées par Tallien, lorsque les têtes tombaient.
Une troisième et une quatrième lettres (même date) annonçaient des supplices multipliés : la mort de Biroteau et
d'autres nommés fédéralistes, les succès enfin et la perma» nence de la guillotine à Bordeaux. Rappelez-vous que ce Desfieux lisait avec emphase la proclamation de Tallien à Bordeaux, du 30 vendémiaire an II, portant l'établissement d'une commission militaire, et dont l'article 2 exprimait que la commission était spécialement chargée de reconnaître l'identité des personnes mises en arrestation, et les faire exécuter sur-le-champ; joignez à cela le grand discours de Baudot à la tribune des jacobins, le 13 brumaire de l'an II, dans lequel il rappelle de nouveau le triomphe de Tallien, en désignant les supplices et les morts. Je frémis au seul souvenir des éloges prodigués à Tallien, oui j'en frémis encore, quand je me rappelle que ce Baudot disait : Tallien va épurer la génération de Bordeaux, il me l'a promis : tout s'exerce militairement; le sabre toujours levé imprime la terreur, et tout se fait au cri de vivent les jacobins !
Il n'est pas encore temps de fixer votre opinion sur la différence de son langage actuel avec sa conduite d'alors; je vais vous transmettre les renseignements remis au comité de sûreté générale sur sa conduite à Bordeaux. Ils sont restés enfouis dans les cartons; mais j'ai promis de dévoiler ce que je savais et ce qu'on voulait taire.
Tallien a désolé le commerce de Bordeaux ; il a , dans une seule nuit, fait arrêter tous les principaux négociants des grandes maisons; il a séquestré leurs livres, leurs effets, leurs correspondances ; et pour entraver le commerce, jusque dans les plus petits détails, il a, par un arrêté, suspendu l'effet des condamnations pour fait de négoce : Pitt ne pouvait mieux anéantir le commerce, et en assurer la destruction.
Il a impose une taxe révolutionnaire de cinq cent mille livres sur les détenus emprisonnés; il établissait des amendes excessives.
Envoyé en mission à Bordeaux par Danton, Delacroix et Robespierre, pour en épurer la population, il le promit, l'écrivit positivement ; et, parti de Paris, se fixa à la Réole, à quinze lieues de Bordeaux : là il prononçait la destitution et l'emprisonnement de tous ceux qui lui étaient désignés,
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Ainsi, il frappait arbitrairement sans rien entendre ni vérifier ; il jure d'exterminer Bordeaux ; et il le calomnie, l'accuse, le juge à la fois.
Il excita le peuple des environs à se soulever contre Bordeaux, et il favorisa les insurrections, en les légitimant; sous prétexte des levées en masse, mais dans des vues iniques contre Bordeaux, il leva une nombreuse armée révolutionnaire qui lui servit et d'exécuteur de ses arrêts et édits, et de garde prétorienne.
Pour exciter la malveillance contre 'Bordeaux et des troubles dans cette commune, il publia que la ville était suffisamment et pour longtemps approvisionnée de subsistances, à l'instant même où les citoyens étaient réduits aux petites rations. Ils supportaient avec courage la privation cruelle des objets de première nécessité, et Tallien prétendait qu'ils en avaient en suffisance, et sous ce prétexte il détournait l'arrivage des subsistances à Bordeaux.
Déjà la guerre civile s'allumait; les commissaires de la commune de Bordeaux, envoyés pour approvisionnement à Barbezieux, furent outragés et faillirent même être massacrés ; mais la commune de Bordeaux, souffrante, prouva la fausseté et la malveillance des prétextes dont il avait coloré l'arrestation des subsistances, et il fut convaincu de perfidie. Tallien ne s'arrêta pas là ; il donna comme bonnes denrées à Bordeaux des matières fétides, mêlées de paille, d'herbes ligneuses, et accusa comme séditieuses les représentations à cet égard : des commissaires furent nommés, et il fut encore convaincu d'oppression.
Des jeunes gens se réunissaient pour travailler à la réparation des moulins, et s'y occupaient utilement, et gratuitement; il les traita pour cela de séditieux, et les dispersa. Il employait le ministère d'un certain boulanger pour diriger les subsistances, et il osa même établir le boulanger un des juges de la commission militaire. Ce boulanger a, d'après le rapport de Tallien, été guillotiné pour fait de vol.
Tandis qu'on réduisait le peuple de Bordeaux à la misère en ne faisant des distributions que deux fois par semaine, et
chaque distribution n'étant que de quatre onces de riz ou de châtaigne, lui, Tallien affectait la somptuosité d'un potentat : on fabriquait pour lui du pain aussi blanc que la neige que l'on appelait le pain des représentants.
C'était à côté des morts et môme sur leurs cadavres ainsi que sur les corps des hommes souffrants et expirants de besoin, que roulait le char de Tallien dans lequel la Cabarrus, appelée dona Theresia, se faisait traîner avec son amant dans un pompeux étalage, courrier devant, courrier derrière : la Cabarrus était affublée d'un bonnet rouge sur la tête. Souvent il allait en voiture découverte, et la Cabarrus, connue pour prostituée, était promenée en déesse, tenant une pique d'une main, et mettant l'autre sur l'épaule du représentocrate Tallien. Ce despote avait levé une armée révolutionnaire de quinze mille hommes pris hors des murs de Bordeaux, et qui formait sa garde prétorienne. Il l'employait à protéger, à maintenir et même à augmenter les travaux de la guillotine, et par opposition il faisait désarmer Bordeaux. On ignore ce que sont devenues les armes en quantité, et d'une valeur immense, auxquelles il fout joindre des uniformes, des manteaux, des bottes et harnois donc il avait également ordonné le séquestre.
On ignore de même l'emploi des millions de taxe sur les détenus; des amendes multipliées, excessives, prononcées par la commission militaire; l'emploi des deux millions en numéraire que Descombelles, de Toulouse, lui avait cherchés et envoyés, d'après l'arrêté de Tallien, lequel portait peine de mort en cas de retard ou d'inexécution, même contre celui qui garderait du numéraire : moyens aussi employés par ce représentocrate tant à Bordeaux que dans d'autres départements. On ignore encore ce que sont devenues d'autres sommes énormes, et le comité de sûreté générale lui en a vainement demandé l'emploi. Tallien écrivait aux deux comités de salut public et de sûreté générale et aux jacobins que la guillotine produirait, en peu de temps, quarante millions. Les lettres de Tallien, que j'ai extraites des cartons du comité de sûreté générale, et analysées, non pas pour avoir raison de
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ce fait, mais bien d'un autre, contiennent Jes expressions rapportées ci-dessus; je les ai lues. 11 marquait qu'il en faisait également part aux jacobins et au comité de salut public : j'ai eu occasion de les lire tout entières. Les faits que j'ai analysés avaient rapport à ses recherches contre les individus mis hors de la loi, et aux sommes qu'il dépensait pour les faire prendre. Les espions qu'il employait et que je me rappelle, se nomment : Maraudon, Luverne, Chaperon de Cussy, qu'il dit ensuite avoir fait guillotiner par des raisons de suspicion, en avouant que Maraudon lui avait fait prendre Biroteau embarqué sur un vaisseau et déguisé en matelot.
Ces lettres contiennent des expressions bien singulières; il disait : Je ne regrette que de ne pouvoir les tuer de ma propre main, je trouverais du plaisir à frapper un girondin moimême. Il disait en outre : Le père Guadet me trompe, il veut me persuader qu'il déteste son fils; je le tourne dans tous les sens, pour avoir son secret ; je le ferai guillotiner. Hé ! voilà cet homme qui assure qu'il ne fut pas un fourbe; il ne pourra résister à cette accusation. Quant à l'intention du comité de sûreté générale, elle n'était pas de blâmer la haine de Tallien contre les girondins, mais bien d'activer les recherches, et de s'assurer de leur mort.
La Cabarrus avait chez elle un bureau dans lequel on vendait les grâces et les libertés, et où l'on traitait à des prix excessifs ; pour racheter leur tête, les riches payaient avec empressement des cent mille livres; l'un d'eux ayant eu la faiblesse de s'en vanter, fut repris le lendemain et guillotiné tout de suite.
Tallien avait défendu de s'intéresser à aucun détenu, sous peine d'arrestation, mais il paraît que cette peine n'était exécutée qu'à l'égard de ceux qui ne*pouvaient payer; canine femme et ses enfants étant venus demander justice pour un père et un époux : De quel état est-il, dit Tallien ? On lui répondit : homme de loi : c'est bon pour la guillotine, repartit Tallien. Il entra ensuite en fureur, fit chasser cette malheureuse famille, et vomit contre elle des menaces qui furent bientôt exécutées. La mère et les enfants furent révolution-
Dairement atteints, et le père de famille, parce qu'il était homme de loi, fut guillotiné le lendemain.
Nul potentat n'était plus despote que lui dans ses assises. Il écrivait un jour au comité de sûreté générale que, lorsque Biroteau lui fut amené, il le reçut en souverain, le traita de même, et qu'il n'omit rien pour lui faire sentir ses expressions patriotiques en l'envoyant à la mort.
Tallien, par un genre de tyrannie qui lui était particulier, avait fait placer la guillotine en face de ses croisées : il y vit l'exécution de Biroteau ; de là, il comptait les individus mis à mort, ceux à guillotiner, et indiquait ceux qu'on devait juger.
Pendant le règne de Tallien à Bordeaux, sous les yeux de ce souverain, et même de sa part, les malheureux détenus éprouvaient les plus grandes cruautés au donjon de Blaye. Ils étaient entassés dans des lieux malsains, les uns sur de la paille ou du fumier, les autres sur la terre, les autres dans des cachots remplis de boue. A Bordeaux ils étaient jetés dans des lieux infects, sans aucun secours, frustrés de la quantité nécessaire d'aliments, sans qu'ils pussent s'en procurer; on leur ôtait même les ressources nécessaires pour obtenir ou réunir des pièces justificatives ; Tallien répondait aux réclamations : De quoi ont-ils besoin la veille de leur mort?
Pour juger ces malheureux, exécuter les arrêts de mort non rachetés et qu'il prononçait, Tallien avait organisé une commission militaire de fripons et d'égorgeurs. Le président était un nommé Lacombe, de Bordeaux, déjà banni de la ville, par jugement, pour crime de vol. Ses fonctions révoltaient tout être pensant : Tallien fit afficher une lettre pour le soutenir; et ne pouvant justifier le crime de Lacombe, il le palliait, et osait écrire que c'était un homme nécessaire à la révolution, et que les vertus républicaines étaient étrangères aux vertus de l'humanité. Les autres individus qu'il avait employés n'étaient qu'un ramas de valets, de banqueroutiers, de filous. Lors de la condamnation à mort de La Saige, maire, hautement improuvée, il commença à faire payer des spectateurs pour applaudir et crier, à raison de quarante sous par jour.
Tallien fermait les clubs qui ne faisaient pas des adresses à VI. 9
sa guise ; et les citoyens qui émettaient des opinions en faveur de l'humanité, étaient incarcérés, guillotinés, comme modérés nuisibles.
Il s'est permis de dire dans certaines sociétés populaires à Bordeaux : Il ne suffit pas de planter des arbres de la liberté ; il faut, pour qu'ils reprennent et qu'ils vivent, les arroser de sang.
D'autres fois il prêchait las maximes de la loi agraire : Allons, soutenons-nous, exterminons, disait-il, c'est la guerre du pauvre contre le riche.
La favorite dona Theresia se plaignit amèrement que ses ordres étaient quelquefois méprisés; elle trouvait des entraves pour vendre les mises en liberté. Tallien enjoignit aux tribunaux et au comité révolutionnaire de ne rien faire sans son adhésion. Le comité seroidit contre cet ordre. Tallien le supprima et destituâtes membres; mais il était trop tard, les crimes de Tallien étaient dénoncés par eux, et prouvés matériellement aux jacobins, et aux comités de salut public et de sûreté générale. Dès lors Tallien fut rappelé, et de là l'origine de la querelle au sujet de Tallien entre les jacobins et Robespierre, non pas pour punir ses atrocités, mais pour se venger de ce que Tallien vendait les libertés; car c'était là le seul fait qui pût leur déplaire. *
Tallien s'érigeait aussi en tribunal de cassation : non-seulement il annulait les condamnations pour fait de commerce, il cassait même et révoquait les jugements en dernier ressort en matière civile; il a rendu, à cet égard, nombre d'arrêtés bien payés sans doute, sans quoi ils n'eussent pas été rendus. Par l'une de ces décisions, il porta la cruauté et poussa l'immoralité jusqu'à faire enlever à la tutelle paternelle et maternelle une jeune fille qu'il confia ensuite à des mains étrangères et peu délicates.
Tel est le tableau fidèle que j'ai vu, lu et tenu du dépouillement des cartons du comité de sûreté générale. Voilà cet homme qui affecte aujourd'hui de se dire l'ami des Bordelais, et qui en fut le tyran; cet homme qui, après le 9 thermidor, écrivait en faveur du commerce, et qui l'avait frappé, anéanti.
Il osait intituler son journal l'Ami des arts; et il avait dit à une femme que son mari serait guillotiné, parce qu'il était homme de loi; et il le fut. Ce journal portait encore le titre de l'Ami du commerce, et il en fut le destructeur. Taliien osait écrire sur les crimes de Carrier, de Fouquier-Tinville, de Robespierre, de Collot et de Billaud ; il avait en cela raison, car il fut d'abord leur complice, et bientôt poussa jusqu'au raffinement les supplices et la barbarie, et se rendit au moins aussi exécrable qu'eux : et c'est cet homme qui, aujourd'hui et depuis le 9 thermidor, parle de vertu, de justice ! ..
Taliien est semblable au poisson qui noircit l'eau quand il fuit : il était l'agent confidentiel du comité de salut public, et
n'a pas rougi de laisser établir la défense de M *, qui, par
honte du nom qu'il portait, a pris celui de F 2
Taliien fut épouvanté par les jacobins. Il voulait assurer son existence et n'être ni pendu par les royalistes, ni guillotiné par les terroristes; cependant, il méritait un châtiment de la part des uns et des autres. Suspendons l'examen de ses crimes : je prouverai qu'il était le correspondant des ennemis intérieurs et extérieurs de la France qui l'eussent puni comme un traître après la réussite du complot.
Je ne dirai pas qu'il fut traître à l'égard des patriotes, car en examinant sa conduite révolutionnaire, on est aisément convaincu qu'il n'a rien pu faire de plus pour avilir la révolution, pour déchirer le sein de la patrie, et qu'il a en tout exécute le système désorganisateur de Pitt. On ne doute pas que les ultra-revolutionnaires lui fussent affidés, et aussi indispensables que les conspirateurs secrets et les conspirateurs armés.
Taliien ne peut nier, et d'ailleurs il est notoire, qu'il a publiquement parlé en faveur de Pitt et de Cobourg; qu'il a défendu les ministres des ennemis coalisés; qu'il a excité à licencier nos troupes; qu'il a semé des germes d'insurrection. H a prétendu et écrit que la cherté des denrées avait pour
1 Méhée (L.).
* Fellemé (L.).
cause la guerre, insinuant des propositions honteuses, et accusant les comités de la disette, et de l'état de nos finances, quand il fut seul l'auteur et l'exécuteur de ces malheurs. Rappelons-nous, en passant, qu'il était intéressé à la mort de certains membres des Comités, et d'autres de ses collègues pour enfouir jusqu'à l'idée de la preuve de ses forfaits. Il ne faut pas oublier non plus l'affreux ridicule dont il s'est couvert, lorsqu'il a osé publiquement attaquer la dénonciation d'un représentant du peuple sur le complot de rétablir un roi en France. Il croyait, en renversant Robespierre et le comité de salut public, anéantir les preuves de ses crimes, mais il a découvert lui-même qu'il y en avait autant au comité de sûreté générale, et dès lors il intrigua pour en renverser les membres. Il a poussé plus loin les effets de la crainte, car non-seulement il a persécuté les membres du comité de sûreté générale, mais il a voulu arracher la vie aux secrétaires et aux commissaires de ce comité, parce qu'il croyait que les uns avaient des renseignements sur sa conduite, et qu'il savait les autres munis de pièces de conviction.
Je dois encore rendre compte d'un entretien que j'eus à son égard avec le représentant Moïse Bayle, membre du comité de sûreté générale, quelque temps avant le 9 thermidor. C'est, je crois, dans le courant de prairial, à l'époque d'une dénonciation que fit Robespierre contre Tallien à la Convention. Je sais bien, me dit Bayle, que Tallien est à la fois assassin, voleur, et conspirateur : si le comité de sûreté générale n'a rien dit contre lui, lorsqu'il fut attaqué par Robespierre, c'était pour éviter que Robespierre ne l'abattît. Mais le comité se réservait la poursuite des crimes de Tallien en produisant un imprimé de Vadier, en justification, distribué au public et dans lequel il était dit, pages 8 et 9, que les membres du comité de sûreté générale avaient, pour contrarier Robespierre, détourné l'effet des dénonciations portées contre leurs collègues, l'un desquels désignés était Tallien.
A quels malheurs fut livrée la commune de Bordeaux! Quel despote, quel tyran plus sanguinaire, plus perfide, plus immoral que Tallien représentocrate à Bordeaux ! Ce mot de
reprèsentocrate est de son invention ; il s'en est servi dans son journal pour blâmer les excès des députés en mission, et il mérite bien qu'on lui applique ce qui est de lui. Combien furent donc coupables les comités de gouvernement d'alors de n'avoir pas réprimé tant de cruautés !
Bordeaux ne souffrit pas seulement des oppressions de Tallien : son successeur *** ne mérite pas à beaucoup près des éloges 1 *** l'un, des intrigants jacobins, qui démontrait en tout un zèle de feu, fut jugé par Robespierre digne et capable de servir ses projets tyranniques. Ce jeune homme, alors âgé de dix-neuf à vingt ans, d'un caractère allier, à l'air sombre et farouche, fut le nouveau consul envoyé à Bordeaux, avec des pouvoirs illimités, tels qu'on en donnait à des représentants. Ce ***, qui n'a pu rien apprendre de son père, homme sans talent et sans instruction, était cependant avancé pour son âge et même prématuré ; mais était-ce là un homme à qui l'on pouvait confier des pouvoirs de cette nature, et devait-on donner à un jeune homme, sans expérience et dans la fougue des passions, des pouvoirs illimités? Non, sans doute. Aussi il en est résulté grand nombre d'inconvénients. Une nommée Fontenelle, amie de la Cabarrus, digne compagne de cette femme sans mœurs, sa camarade de débauche, s'empara du cœur du consul *** : c'était dans ses bras qu'il allait se réfugier, lorsque le murmure public censurait ses actions : c'était là qu'il oubliait le remords dans l'ivresse des plaisirs.
Des vieillards septuagénaires, honnêtes citoyens, recommandâmes et recommandés par leurs vertus, leur âge et leur conduite, et que la confiance publique avait appelés à certains postes, étaient avilis, destitués et repoussés. Il était du dernier ridicule de voir un enfant gouverner un pays en consul, et soumettre à ses caprices ce qui aurait dû le régler. 11 y avait à cet égard une quantité de réclamations qui étaient empilées dans les cartons du comité de sûreté générale. *** se créa aussi un tribunal sanguinaire qu'il activait
1 Jallien (L.).
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dune manière non équivoque. Il n'a rien dérangé dans l'organisation du système destructeur, il n'a changé que. d'acteurs : rien n'était stable avec lui; le lendemain, il détruisait les décisions de la veille ; tout était marqué du sceau de l'inexpérience et de la versatilité, d'une inconstance puérile et risible. 11 s'amusait a des jeux publics pour lesquels il faisait d'énormes dépenses, brisait tout ce qui paraissait s'opposer à ses moindres désirs. Il s'était formé un conseil de jeunes étourdis et de ces intrigants, l'écume de la révolution, et leur avis était la règle du consul. Sa conduite était celle d'un jeune homme vif dans ses idées comme dans ses actions. Il serait superflu de détailler toutes ses fautes; je rappelle seulement qu'il y avait dans le carton de Bordeaux des plaintes et des réclamations sans nombre, où l'on comparait son règne à celui de Tallien. Non moins cruel, destituant, brisant tout, activant son tribunal révolutionnaire et comprimant par la terreur tout ce qui avait de l'humanité ou des talents, il propageait les principes les plus sanguinaires : orgueilleux, mais adroit et rusé, il faisait exercer ses actes d'injustice et de méchanceté par les autorités qu'il avait élues et qu'il brisait en cas de refus ou même lorsqu'elles se permettaient des observations. 11 se mettait en colère, lorsqu'on allait lui demander une grâce, des secours, un examen ; il s'emportait, beuglait et faisait chasser par ses gardes ceux qu'il appelait modérés. Ordinairement il était conduit en cortège au son de la musique. L'observateur du comité de sûreté générale à Bordeaux en avait fait le portrait et avait écrit au comité , demandant qu'on le jugeât pour ses actes hébertistes, et lui envoyant un imprimé d'un discours prononcé par *** au club national de Bordeaux et profusément distribué.
Ce *** , consul hèbertiste, écrivait l'observateur, vient de proposer par cet écrit des mesures terribles qui mettent au pouvoir du club la proscription de tous les non-sociétaires, non affiliés ou non correspondants, et la perte de tout ce qui serait appelé modéré. Il propose la formation d'un comité dont les membres doivent se répandre dans les campagnes comme commissaires du club national de Bordeaux, y
prêcher pour la révolution et contre la modérantisme, et stimuler les dénonciations. Dans le même écrit sont contenues des expressions qu'il suffit de rapporter pour le caractériser : « Si votre père, votre mère, votre femme, vos enfants ne sont pas révolutionnaires, quittez-les, chassez-les, faitesles connaître; vous le devez à la république : qu'ils périssent ! » Dans Un autre passage, on lit : « Un révolutionnaire ne doit ni voir, ni entretenir un modéré ; le modérantisme est un poison qui se communique ; on ne doit même pas faire d'affaires avec un modéré : il faut au surplus s'en défaire. » On lit encore : « La liberté ne doit avoir pour reposer que des matelas de cadavres. » *** osa prononcer et écrire, et il a pu penser que l'on pouvait marcher dans le sang. Il voulait même établir une démarcation telle qu'un citoyen infirme, vieillard, malade ou n'ayant pas un tempérament robuste, fût exclus de la société révolutionnaire, tomme nuisible et plus enclin au modérantisme. 11 excitait dans son écrit les dénonciations et bouleversait l'ordre social par ses affreuses maximes. Deux exemplaires de ce discours imprimé, contenant ces paroles abominables, sont déposés dans les cartons du comité de sûreté générale. Les extraits ci-dessus suffisent pour donner l'idée de ce qu'a dû souffrir Bordeaux, sous le règne du consul ***. Lecteur, reprochez leurs torts à ceux qui ont confié la destinée des citoyens aux mains d'un jeune homme souillé de débauches, à une tête sans expérience ; et faites, au surplus, à l'égard de ***, toutes les réflexions que l'humanité peut dicter. S'il encourt votre haine ou votre mépris, qu'il ne m'accuse pas pour avoir publié ses torts ; je le devais, je ne veux rien cacher de ce que je sais. S'il jouit du bénéfice de l'impunité, c'est qu'il tient à des fils que l'on n'ose pas démêler.
Une lettre écrite par lui au comité de sûreté générale, non pas pour se justifier, mais pour se faire applaudir, renferme ces atroces expressions : « Je les fais tomber, ces tètes indociles, et j'emploie tout pour aiguiser et faire valoir la hache nationale. Quel doux plaisir n'ai-je pas éprouvé en la faisant tomber sur les tètes des hors de la loi, des représentants,
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des sectaires, des girondins : cela va, ça ira de mieux en mieux; j'ai dépensé de fortes sommes pour les faire espionner et les faire prendre; j'en ai, j'en aurai encore. Je crois Louvet à Paris, dans le faubourg Saint-Antoine; je vous enverrai des renseignements pour lui appliquer le ça ira révolutionnaire. »
Lecteur, jugez cet homme qui éprouve un doux plaisir en voyant mourir ses semblables ! Les supplices ne peuvent causer de la joie qu'aux tyrans, et la haine de la modération annonce de la cruauté et de l'injustice. Quelle dut être la situation de Bordeaux et des autres pays soumis à sa domination !
Ce même *** avait, comme vous voyez, un singulier genre de patriotisme ; il osa un jour me blâmer pour avoir déposé contre Fou quier-Tinville, et il prononça cette phrase : « Le mensonge n'est point un crime quand il sauve un révolutionnaire, coupable ou non; c'est un outrage à la révolution que de parler des torts des révolutionnaires, et vous vous en repentirez longtemps! » Ma réponse fut celle du mépris. Ce *** avait envoyé au comité de sûreté générale une copie de la lettre que la prostituée Cabarrus lui avait écrite, et dans laquelle elle l'invitait à passer dans l'Amérique septentrionale avec elle, parce qu'elle voulait fuir ce Tallien couvert de crimes et qui l'avait compromise : elle lui offrait de partager avec lui sa fortune qui serait plus que suffisante pour eux deux.
Je vais terminer ce chapitre par la correspondance de Taschereau l'intrigant avec Tallien et Isabeau à Bordeaux, et que Vadier présenta au comité de sûreté générale.
Vadier avait donné au comité ce Taschereau comme un révolutionnaire à l'épreuve : c'était lui qu'il employait pour espionner le comité de salut public ainsi que le comité de surveillance des jacobins, et ce même comité des jacobins l'employait pour moucharder les deux comités de salut public et de sûreté générale. Le comité des jacobins disposait des jurés et de tout ce qui composait le tribunal révolutionnaire; ce que les deux comités de gouvernement lui refusaient, ce-
lui ci l'obtenait par le tribunal révolutionnaire. Ce Taschereau était adroit, subtil; il était l'homme de tous et l'homme de chacun. Il a fallu pour le dévoiler l'événement du 9 thermidor. Sa nomination d'électeur eut lieu dans la tabagie ou la taverne Chrétien, et fut soutenue et exigée par la horde des coupe-jarrets héronistes et maillardistes ; mais à l'assemblée électorale il fit des bassesses et ne put rien obtenir. Pour le juger, au surplus, il ne faut que lire son ouvrage : Taschereau Fargues à Maximilien Robespierre, aux enfers. 11 y avoue son espionnage et y soulève le voile de ses bassesses. Il est inutile d'en parler parce que ce serait me répéter, et j'ai promis de ne pas le faire.
Revenons à sa correspondance avec Tallien à Bordeaux.
Une séance fut consacrée, au comité de sûreté générale, à vérifier des faits imputés à Tallien à Bordeaux, relativement à des entreprises et arrêtés concernant les spectacles, faits qui, au premier aperçu, laissaient soupçonner le vol et la spoliation. Il s'agissait aussi de statuer sur les réclamations des membres du comité révolutionnaire de Bordeaux qui, ayant disputé à la Cabarrus ses droits et son autorité, avaient été destitués et incarcérés : on y devait nécessairement parler de la commission militaire. Vadier apporta une liasse de lettres que ce Taschereau lui avait confiée, laquelle contenait les lettres de Tallien à Taschereau, et les copies des réponses de Taschereau ; en voici des extraits. Tallien écrivait à Taschereau : « Camarade, la hache nationale '.ie marche pas, mais elle roule ; ça va, et je la pousse. » 11 lui écrivait comment il activait la commission militaire, comment les tètes tombaient, comment il épurait la génération, et ce que produisait la guillotine ; comment il en imposait aux riches et aux gens de talent, si préjudiciables, disait-il, au système de la révolution ; il lui exprimait l'effet de sa présence aux supplices des guillotinés lorsqu'il se mettait à sa croisée ; il nommait ses actes les actes de la justice révolutionnaire et le triomphe de la liberté, Taschereau lui rendait compte de l'opinion et de l'approbation des jacobins et des comités de salut public et. de sûreté générale. Je me
rappelle une de ses phrases : « Que le sang descendant des échafauds forme une nouvelle mer rouge sur laquelle nous puissions mettre à la voile pour aller conquérir la liberté et la porter au loin dans un autre endroit. » Il écrivait à Tallien : « Que les têtes tombées sous ton glaive s'élèvent et te forment un trône sur lequel nous puissions te maintenir ! » Vadier s'écriait : « Quel brave révolutionnaire que ce Taschereau ! c'est comme cela qu'il nous en faut ! » Jugez, lecteur, des correspondants comme de leurs partisans ; leurs expressions sont plus puissantes que toutes les réflexions que je vous présenterais. J'ai eu peine à les transcrire, ma main tremblait d'effroi ; mais je devais vous faire connaître cet intrigant. Je ne vous parlerai point de son immoralité, elle est notoire, et d'ailleurs ce n'est pas un homme remarquable dont on doive longtemps s'occuper; continuons à parcourir les objets d'intérêt général.