‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 48 sur 126 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Singulières observations sur lo tribunal révolutionnaire par le comité de sûreté générale. — Diversité de oes observations ; leur étendue. — Projet du tribunal révolutionnaire de faire guillotiner, par forme d'amusement, quelques importuns. — Despotisme exercé contre les défenseurs officieux par le tribunal révolutionnaire. — Menaces et injustices envers les défenseurs officieux du comité de sûreté générale. — Le comité de sûreté générale se nommant jurypolitique et envoyant des membres à la chambre du conseil du tribunal révolutionnaire. — Plaças particulières pour les observateurs du comité de sûreté générale aux audiences du tribunal révolutionaire. — Rixes, discussions entre le tribunal révolutionnaire et un comité révolutionnaire. — Embarras du gouvernement à cause de la quantité des supplices. — Remarques singulières sur certains suppliciés. — Opinion publique à leur égard.

Le comité de sûreté générale faisait observer le tribunal révolutionnaire, et les observateurs employés étaient chargés de rendre compte de la conduite du président, de l'accusateur public, des jurés, de la contenance des accusés, de leur nombre, de leurs réponses, de l'esprit public manifesté dans l'auditoire et aux environs, à l'intérieur et à l'extérieur. La surveillance s'exerçait, tant lors du jugement que lors du départ pour le supplice : les observateurs étaient distribués, les uns dans les salles d'audience, les autres aux environs, et un d'eux à la barre du tribunal. Tous les jours les rapports étaient remis par écrit au comité de sûreté générale; ils étaient conçus de cette manière : Observations du tribunal

révolutionnaire, pour le comité de sûreté générale le tel

jour, tel mois, telle année, commencées, à telle heure du matin, salle de l'égalité, ou salle de la liberté, président un tel; accusateur public, un tel; greffier, un tel; on y marquait s'il y avait peu ou beaucoup de militaires ou point; peu ou beaucoup de gens de campagne, ou point; peu ou beaucoup de muscadins ou point; peu ou beaucoup d'ouvriers, ou point; peu ou beaucoup de gens bien vêtus ou point; peu ou beau-

coup d'enfants ou point; peu ou beaucoup de gens médiocrement vêtus ou point; peu ou beaucoup de vieillards ou point; peu ou beaucoup de femmes ou point; peu ou beaucoup de femmes bien vêtues ou point; peu ou beaucoup de femmes médiocrement vêtues ou ! point; îpeu ou beaucoup de femmes assidues à leur ouvrage ou point ; peu ou beaucoup de femmes des halles et des quais, ou point; peu ou beaucoup d'assistants. On y marquait le nombre des accusés, leurs noms, les questions qu'on leur faisait, les réponses de chacun d'eux ; sa mine, son geste, s'il était ferme, sensible ou affecté ; les observations du président, des jurés et accusateurs publics; les mouvements ou signes de l'opinion de l'auditoire, le genre ou les manières des approbateurs, le blâme ou les reproches adressés aux accusés, leurs réponses à ce sujet; les distinctions sensibles entre les marques d'approbation ou d'improbation des auditeurs ; par quel genre de personnes, pourquoi, comment et pendant combien de temps avaient été données ces marques d'approbation ou d'improbation; ce qui se disait hors de l'audience, dans les salles et cours; ce qui se passait dans la salle des témoins; s'il s'y introduisait des curieux ou des suspects; si l'observateur avait fait suivre, arrêter ou non les suspects; si dans l'auditoire on avait distingué des suspects ou des improbateurs ; s'ils y avaient été suivis ou s'ils avaient pu être arrêtés; la conduite du défenseur officieux, l'éloge ouïe blâme des moyens qu'il employait; quelle sorte de personnes était affectée par les défenses, et comment; le nom et la désignation des témoins, des principaux faits; les impressions produites par lés dépositions; sur quelles gens avaient opéré ces impressions; si c'était des spectateurs d'habitude, ou non. Chaque jour d'audience, on fournissait deux tableaux, un pour chaque salle, et le tableau se complétait ensuite des remarques sur le départ des patients, et leur supplice; sur l'effet de leur sortie, leur nombre, et l'impression produite par le nombre même; sur les noms ou qualités des patients; sur ce que l'on disait dans les groupes, dans les rues et sur les places d'exécution; sur le genre des discoureurs. Dulac etDumonceau étaient souvent

occupés à ces observations. Plusieurs des tableaux portaient des remarques curieuses et intéressantes, celle-ci entre autres : qu'une députation du comité révolutionnaire de Paris s'était, à l'ouverture d'une séance, dans le mois de nivôse an II, plainte injurieusement de l'acquittement et de la mise en liberté d'un cordonnier accusé d'infidélité dans des fournitures aux armées, et avait même menacé l'es jurés; que cet outrage fut approuvé de Fouquier qui dit qu'il en était bien aise; que l'avis de Fouquier fut applaudi des habitués de l'auditoire. En marge de cette note était écrit : Point de recherches, afin d'assurer la punition des grands coupables.

Un autre tableau indiquait que Naullin, faisant fonction d'accusateur public, et ayant cru s'apercevoir que deux témoins étaient évidemment faussaires, requit qu'ils restassent sous la garde des gendarmes. En marge de ce tableau était jointe une note où il était question du blâme que le comité de sûreté générale avait fait éprouver à Naullin; d'une lettre écrite par Élie Lacoste à Naullin; et il était en outre fait mention de la mise en liberté de ces deux témoins. L'impunité de l'injure faite par le comité révolutionnaire a produit de grands maux; les effets de cet outrage à la justice, à la vérité, non réprimés par le tribunal, approuvés par le fonctionnaire du ministère public, et tolérées par le comité de sûreté générale, ont été désastreux; l'impunité d'un faux témoignage, la censure du magistrat qui voulait le réprimer sont des torts réels envers la nature et l'équité ; torts impardonnables et irréparables.

. Souvent les tableaux portaient ces remarques importantes : la présence des membres du comité de sûreté générale était utile, le peuple les a reconnus ; tantôt, leur présense a intimidé ies accusés ; tantôt, elle a fait plaisir au tribunal ; tantôt, elle a paru inquiéter le tribunal; souvent, elle a imposé silence au défenseur; tantôt, leur présence était approuvée dans l'auditoire ; tantôt et souvent, elle était improuvée des vieillards; des gens vêtus proprement manifestaient entre eux, mais secrètement, leur improbation , leur sensibilité; les femmes mal vêtues et les enfants les voyaient avec plai-

sir; tantôt et presque toujours, Ton applaudissait aux ironies envers les accusés, au grand nombre de ces accusés, aux sorties du président ou de l'accusateur public contre les accusés ; les applaudissements venaient toujours des mêmes personnes, des femmes habituées du tribunal, et surtout de celles de ces femmes qui étaient mal vêtues; souvent, le défenseur a dit peu de chose et ne mettait pas grand intérêt à ce qu'il disait ; quelquefois pourtant, les habituées ont hué les défenseurs , souvent elles ont hué les accusés. La dénomination des membres du comité était presque toujours la même et indiquait Vadier, Amar, Vouland , Moïse Bayle , mais le plus souvent Vadier et Vouland.

Les observations ont exprimé que quelques murmuresavaient eu lieu dans l'auditoire et plus encore hors de l'auditoire au sujet de l'arrestation de certains défenseurs officieux, et surtout de ce que quelques-unes de ces arrestations avaient été ordonnées par le comité de sûreté générale. Ces mêmes ol*servations rendaient compte que des défenseurs officieux s'entretenaient hors de l'auditoire des dangers qu'ils couraient, de l'impossibilité de défendre suffisamment les prévenus, des menaces, des reproches qu'on leur faisait au tribunal révolutionnaire, et de quelques traits odieux qu'ils rapportaient entre eux. L'on m'a dit au tribunal, observait l'un : « C'est inutile- de défendre un tel ; il sera guillotiné, quelque chose que vous disiez. » Un autre répliquait : On a osé me dire : « Un tel sera guillotiné ; quelque chose que vous disiez, cette personne y passera. » Ces observations indiquaient aussi quelles étaient les sommes qu'ils se faisaient donner, et rapportaient une expression triviale : la chemise du malade peut servir au médecin. Les tableaux d'observations portaient souvent : les accusés bravaient la mort ; souvent, ils avaient de la sécurité ; souvent, ils ont plaint le peuple; souvent, ils ont conservé une fermeté étonnante. Cette fermeté des accusés était surtout remarquable lors des grandes fournées. Les observations faites dans les salles des témoins citaient l'acharnement de quelques témoins et los encouragements que leur donnaient ceux qui les entouraient. On rapportait les expressions infâmes et

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cruelles do quelques gendarmes et huissiers du tribunal ; on montrait les habituées des audiences accourant, lors du départ des condamnés, pour crier bravo devant les kvoitures des patients ; des enfants, des polissons, des gens mal vêtus suivant et précédant les voitures. On rapportait des expressions barbares : « Allons, allons à la guillotine, cela en vaut la peine. » D'autres disaient : «Il n'y en a que douze, il n'y pas de plaisir, je n'y vas pas; » avec cette différence cependant, que les vieillards et les gens bien vêtus, la majorité du peuple, ouvriers ou autres, manifestaient de la sensibilité , murmuraient même, quelques-uns de voir des députés, lors des exécutions, sur la place, des spectateurs hors des groupes grimper sur des pierres pour compter les tètes tombées. Les uns disaient : Pan ! coquin, à chaque chute du glaive ; d'autres s'écriaient : Bravo, et à chaque patient disaient : Ah ! c'est bon ! D'autres s'en allaient en disant : C'est le petit panier ; d'autres, lorsque c'était fini, disaient : C'est dommage, il n'y en a plus!

Une pièce importante trouvée dans les cartons, était un avertissement donné au comité de sûreté générale par d'Ossonville, commissaire secret du comité, portant que Fouquier, Dumas, Renaudin et quelques autres jurés, réunis à un certain dîner, s'entre-félicitaient sur le nombre des tètes qui tombaient. Au dessert Dumas avait dit : Ce Méot est plaisant à son fourneau ; il serait curieux de l'envoyer chercher un matin, avec son tablier, de le faire monter sur les gradins, et de le faire guillotiner tout de suite. Ce serait pour le coup, la fricassée du fricasseur. Renaudin ajouta : Il faut le mettre dans une fournée, le lendemain d'une décade; n'étant pas de ses juges, je viendrai dîner chez lui pour rire. D'Ossonville observa que cet avertissement pressait : Dumas et Renaudin furent mandés au comité de sûreté générale, et ne purent pas nier, mais n'avouèrent pas ces propos. Le comité les prévint qu'il était à craindre que cela ne transpirât, et leur fit des représentations. Voilà, lecteur, un de ces traits qui caractérisent la férocité de ces monstres!

Je me rappelle quelques notes de ces tableaux d'obser-

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vations, et je vais vous les transmettre. Il me souvient d'avoir remarqué que ce, fut vers le mois de juillet 1793 que ces observations avaient été faites. Celle qui fixa la première mon attention était relative à*Charlotte Corday; elle donnait des instructions au tribunal, et présentait la sévérité comme nécessaire; mais ce fut en vain qu'on l'employa pour arracher un signe de repentir à l'accusée qui semblait jouer un personnage, et avait l'air grave et majestueux. L'auditoire était comme en presse, son apparition flatta les uns et sensibilisa les autres ; les premiers mots de l'auditoire roulèrent sur sa beauté: chacun discourait; plusieurs disaient: C'est grand dommage; les habitués et habituées criaient contre elle et la huaient. L'accusée soutenait fermement n'avoir pas de complice; elle retraça dans tous ses détails son projet d'assassiner Marat, et semblait encore en ressentir de la satisfaction ; elle l'accusait de tyrannie, et s'élevait contre la révolution : elle ne varia dans aucune réponse. Son défenseur semblait être fort gêné par la présence de Legendre et de Chabot, quf étaient placés de manière à le suivre. L'opinion à son égard s'est soutenue, et l'on disait, avant comme après sa mort : Quel courage ! quelle beauté ! c'est dommage|! Les habitués et habituées de l'auditoire criaient seuls contre elle; il semblait qu'elle obtînt des regrets. Les derniers mots qu'elle a prononcés comme on l'attachait sur la bascule, sont : Peuple aveugle, tu es assez lâche pour adorer tes' tyrans.

J'ai encore particulièrement remarqué que l'observateur, lors du jugement des individus accusés d'attentat contre Léonard Bourdon, rapportait que les habitués et habituées de l'auditoire criaient et huaient, et que l'auditoire semblait, en majorité, plaindre les accusés, et donner tort à Léonard Bourdon ; que les témoins balbutiaient; que la défense des accusés paraissant d'un certain poids, le président fit un signe, tt que la défense fut restreinte ; que leur mort n'a rien offert de remarquable, seulement des protestations d'inno- 1 ace. Je ne rappellerai pas ce qu'on a souvent répété sur la lâcheté et le cagotisme de Custine. Un autre tableau sur le

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jugement et la mort de la belle-mère de Pétion indique les murmures et l'improbation de l'auditoire à la condamnation, et que l'arrêt ne fut pas étoufté du reste par les huées des habitués et habituées. Le rapport des mêmes observateurs constatait que , lors de la mort de Gorsas , il y avait des paris qu'on ne le laisserait pas mourir, parce qu'il était député, par respect pour la représentation nationale. Les uns disaient :I1 n'a pas commis de délit; d'autres disaient : Voilà une pierre ôtée, on démolira le mur.

A l'égard d'Antoinette, veuve Gapet, le rapport ne contenait que ce qui a été transmis par les écrits publics, qu'Antoinette avait montré beaucoup de courage et de fermeté ; mais le tableau indiquait la présence de Yadier, d'Amar, de Vouland, de Moïse Bayle au jugement, à côté de l'accusateur public ; l'air de mépris d'Antoinette à l'imputation d'inceste que lui fit Hébert. Le tableau du lendemain rapportait les expressions de quelques défenseurs officieux hors l'auditoire, dans la salle des pas-perdus, sur l'incarcération de leurs confrères pour l'avoir défendue,- et ce, par l'ordre de Vadier et Vouland, encore que ces défenseurs y eussent été contraints par le tribunal. Outre ce que les papiers publics ont raconté dans le jugement des vingt-un députés relativement à leur courage, et que je ne répéterai pas, parce que cela est connu, j'ajouterai que le tableau d'observations rapportait que la majorité de l'auditoire était pour eux : que l'on blâma la sévérité avec Laquelle on les traitait; que lofs de leur exécution beaucoup de personnes parlaient ouvertement pour eux, et que quelques-uns disaient : Mais ceux-là veulent aussi la république, ils ont peut-être raison,- que l'un des vingt-deux dit, en montant à i'échafaud : De mes persécuteurs le peuple fera justice.

Une remarque importante sur le jugement de Marie-Olympe Degouges, femme de lettres, c'est que, si le tribunal n'eût rétréci sa défense, et ne l'eût comme obscurcie, elle avait disposé en sa faveur l'auditoire, et confondu le tribunal. Et sur le jugement d'Orléans et sa mort, outre ce que les papiers publics ont transmis , et peut-être différemment que la Iradi-

tion, le tableau de l'observateur portait que le peuple unanimement prononçait Jusqu'après l'exécution, les imprécations les plus outrageantes contre d'Orléans. Je regrette que ma mémoire ne me rappelle pas suffisamment toutes les particularités du jugement et de la mort de Marie Phlippon, femme Roland; mais je n'ai pas oublié que le tableau d'observations indiquait que la sérénité et le calme régnaient sur sa figure; qu'elle montra de la gaieté, et parut regrettée et plainte ; que jusqu'à la mort elle manifesta du courage. Je ne me rappelle pas qu'il y ait eu contradiction entre les rapports des observations et la tradition des papiers publics sur le jugement de Bailly, si ce n'est que les papiers publics n'ont pas expliqué, comme les observateurs, les outrages et insultes qu'il éprouva. Quant au jugement de Manuel, le tableau d'observations rendait compte de l'acharnement d'un témoin nommé Guirault, et que certains habitués de l'auditoire avaient crié contre la permission que le président avait donnée à Manuel, conformément à la loi, de discuter la peine ou l'application de la loi; que Manuel fut alors interrompu, et couvert ensuite d'imprécations jusqu'au lieu du supplice , et même pendant la chute du glaive. J'ai remarqué encore que le rapport d'observations rendait compte de murmures excités par les outrages du président et de l'accusateur public dans l'affaire de Girey Du pré et de Boisguion, qui avait paru intéresser le peuple, mais qui furent étourdis par les huées des habitués; que Girey Dupré fut à la mort en riant.

Une anecdote bien singulière se trouve dans les feuilles d'observations sur la mort de B?,rnave, ex-constituant. Deux hommes d'un certain âge, assez bien vêtus, appuyés près d'une borne, entre un café et le corps-de-garde de gendarmerie, prèa la grille de la Conciergerie, dans la cour du Palais, vis-à-vis l'escalier, en face de la voiture, semblaient s'être mis là tout exprès pour apostropher Barnave; et profitant d'un instant de huées pour ne pas être reconnus, ils lui dirent : Barnave, le sang qui coule est-il donc si pur? Pour bien comprendre cette expression il faut se rappeler que

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Barnave, député à l'Assemblée constituante, en parlant des troubles des Colonies et du sang qui y coulait, osa dire : « Le sang qui coule est-il donc si pur? » Ces feuilles racontaient encore que Duport-Dutertre, ex-ministre delà justice, jugé le même jour que Barnave, se défendit avec une telle éloquence, qu'il déconcerta les habitués et habituées de l'auditoire; qu'il embarrassa le tribunal, et qu'après son jugement, sans être troublé des tumultueux applaudissements de l'auditoire, il dit: «Je suis enveloppé du tourbillon de la révolution qui vous aveugle; la postérité me jugera mieux que vous, » et qu'il sourit deux ou trois fois en allant à la mort.

Des paroles bien étonnantes sont inscrites sur le tableau d'observations relatives au jugement des gens de Coulommiers, paroles adressées de la part du président aux jurés : Cette affaire est recommandée par le comité de sûreté générale. On y lit en outre que le jour de la mort de Kersaint et de Rabaud-Saint-É tienne, députés à la Convention et mis hors la loi, quelques muscadins montraient Rabaud-Saint- Élienne au doigta cause de ses moustaches, en se moquant de lui; qu'ensuite les crieurs habitués les huèrent jusqu'à la chute du glaive. Le rapport sur la mort de Tondu, dit Lebrun, arrêté sous la qualité de brasseur liégeois, exministre des affaires étrangères, et sur celle de Diétrich, atteste leur courage, leur sécurité. Le tableau relatif à Lamourette, évèque constitutionnel de Lyon, rappelait les signes de croix qu'il fit après avoir entendu son jugement. Mais les tableaux d'observations depuis le mois de pluviôse an Une présentaient que des fournées, des cris, des hurlements poussés dans l'auditoire par les habitués contre les accusés, et rien de remarquable que le silence des défenseurs officieux, le courage et la fermeté des patients. Un fait pourtant assez curieuxfut recueilli par les tableaux d'observations, c'est que, lorsqu'Hébert et Vincent passèrent pour aller au supplice, et qu'ils furent vis-à-vis des Jacobins, Vincent dit à Hébert : « Père Duchesne, descends donc faire une motion aux Jacobins. » Hébert lui répondit : « Tu es partout amer et caustique. »

D'après ces tableaux et suivant ces rapports, Vadier, Amar,

Vouland allaient à la chambre du- conseil du tribunal révolutionnaire et conféraient sur la conduite du tribunal, sur les moyens et le genre d'accusation; ils y portaient le vœu du comité de sûreté générale qui se qualifiai-t de jury d'accusation. J'ai souvent vu au comité Fouquier, Dumas, Dobsent, Coffînhal venir faire part des fournées d'accusés qu'ils traduisaient au tribunal; répondre sur les reproches du comité, convenir d'examiner le lendemain, à la chambre du conseil, avec les commissaires du jury politique, les moyens convenables pour la traduction de certains accusés; arrêter leur nombre et la manière de les traiter. Souvent il se passait au comité, entre les membres du tribunal et ceux du comité, des moments de vivacité, d'emportement qui indiquaient des rivalités réciproques; mais, ô comble d'horreur! ils ne se séparaient jamais, sans convenir du nombre des victimes, et sans se promettre qu'un arrêté de traduction au tribunal par le comité, serait un arrêt de mort, lorsqu'il y serait joint un tableau de notes, en reconnaissant le comité de sûreté générale comme jury politique. Souvent, dans ces assemblées, on désignait ceux qu'il fallait empêcher de parler ; eeui qu'ils voulaient surprendre dans un instant de tranquillité, arrêter, accuser, juger, exécuter le même jour, par raison de politique, disaient-ils.

Je ne dois pas clore ce chapitre, sans rendre justice au peuple sous les yeux duquel on promenait dans différents quartiers de Paris de nombreuses voitures remplies de victimes, et surtout de ces gens dont les vêtements indiquaient la misèrent qu'il était ridicuie de condamner comme des conspirateurs, car ils ne paraissaient pas d'une classe assez instruite pour distinguer les événements. Les observations ont rapporté que, dans ce temps, le peuple murmurait hautement; qu'une explosion était à craindre, que l'opinion s'échauffait : j'ai remarqué qu'alors le gouvernement commençait à craindre, et changeait avec inquiétude le lieu des exécutions.

Que de malheurs! Quels flots de sang ont coulé! Quelle monstruosité que cette cumulation de pouvoirs donnés à ce jury politique! Ne sait-on pas que la nature et la politique

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ne peuvent être d'accord? Quelle intelligence abominable, entre ce corps politique et ce tribunal! Que d'injustices, que d'excès! Ni la plume, ni le langage ne peuvent peindre l'horreur que l'on en conçoit. Qui ne frémit pas à la seule idée d'arrêter, d'accuser, de juger, de tuer dans le même moment? Quelle atrocité raffinée de se divertir de ces supplices, et d'y comprendre des innocents ! Lecteur, ma plume s'échappe d'effroi et l'indignation la retient; vos réflexions vous appartiennent, mais je ne devais pas laisser ces crimes ignorés.

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