ÉVÉNEMENTS DÉCISIFS
Le gardien qui. en cachette, nous apportait chaque jour les journaux, entra un matin dans notre chambre; il paraissait mortellement effrayé en nous apprenant à mots entrecoupés que la veille un geôlier de la Conciergerie avait été guillotiné pour avoir procuré les feuilles publiques à un prisonnier. « Quant à lui, il avait eu trop longtemps cette complaisance pour nous; 20 francs par jour étaient bien peu pour s'exposer volontairement à un tel péril; au reste, dût-il gagner le double, il ne s'en chargerait même plus. »
En se perdant il nous aurait infailliblement trahies, nous lui continuâmes la fourniture du bois et du charbon; il nous la faisait payer au poids de l'or, quoiqu'il prît l'un et l'autre aux cuisines publiques dont le gouvernement faisait les frais.
Cependant notre désappointement fut extrême, les journaux étaient pour nous un objet de première nécessité. L'importance des événements qui s'annonçaient, la lutte engagée entre les divers membres du Comité de salut public devait produire en notre faveur d'immenses résultats. Je ne partageais pas, il s'en faut, les vœux que faisaient un grand nombre de prisonniers pour le triomphe de tel ou tel chef de parti; j'espérais do la force des événements un changement total de régime, mais je n.e l'attendais ni de la bienveillance d'un Robespierre, ni de la moralité de ses antagonistes. Cependant la presque totalité des détenus s'imaginait que tout marchait en France et au dehors pour le bien ou le mal des prisonniers. Les journaux nous paraissaient donc d'un intérêt majeur : ils étaient le seul point de contact qui nous restât avec les humains. Nous étions six qui les lisions exactement ; je les rendais le lendemain au gardien : la tradition en ébruitait quelques articles , car les nouvelles apportées par les arrivants étaient tronquées, souvent absurdes; la circulation les défigurait encore.
Les corridors de la prison et toutes les communications intérieures se tiouvaient parfaitement éclairés au moyen d'un grand nombre de lampes qu'entretenait avec soin un homme âgé, silencieux et fort attentif. Je le déterminai, moyennant une bonne récompense, à nous apporter tous les jours une feuille publique quelconque.
Il fallait, outre 10 francs, lui donner chaque matin un verre d'eau-de-vie, don fort dangereux pour nous. Il est certain , quoique singulier, que la basse classe est moins corruptible par l'argent qu'elle ne l'est en réalité par l'appât du vin, des liqueurs, des vêtements et autres bagatelles. Cet homme eut un jour fantaisie d'un grand rideau de tissu vert qui me garantissait du vent et du froid, il fallut en découdre chaque lai; et ainsi séparés nous les roulions autour de son corps; il remettait par-dessus sa vieille veste, paraissait gros comme un tonneau ; nous en avons ri aux larmes.
Je lui confiai par la suite des diamants qu'il me rendit, et 2£> louis qu'il garda. J'avais tort, en fait de confiance on doit connaître les convenances et le degré.
Il ne se douta jamais du danger qu'il courait, quoique souvent nous ayons eu des remords de l'y exposer; mais nos minutieuses précautions furent heureusement couronnées par le succès. Il avait l'apparence si stupide qu'il n'inspira aucune défiance ; il gagna beaucoup d'argent sans se croire en rien répréhensible, et nous le lui donnâmes avec plaisir, car il nous servit avec un zèle, une régularité dignes d'éloges.
Toutes les grandes catastrophes politiques et physiques s'annoncent par des signes avant-coureurs , qui impriment à ceux qu'elles menacent une certaine appréhension, une attention quiles préoccupent entièrement; leur silence effrayant décèle une attente désagréable, ou le désir inquiet d'être délivré d'une position pénible. Telle était notre situation; nous observions avec intérêt, curiosité, anxiété, chaque objet qui frappait nos regards. Haly nous paraissait rêveur, sa femme moins revèche que de coutume, les geôliers allaient , venaient sans aucun motif apparent : la surveillance se ralentissait.
Les papiers publics annonçaient aussi de sérieux dissentiments dans les Comités de gouvernement; nous raisonnions sur l'avenir à peu près comme les aveugles des couleurs. Beaucoup de prisonniers s'imaginaient que les reproches de royalisme faits à Robespierre étaient fondés, mais cette étrange prévention en faveur d'un tel homme tenait surtout à la haine que les geôliers lui témoignaient ouvertement. Son triomphe, suivant les détenus, devait amener l'heureux terme d'une captivité que ce coryphée désapprouvait hautement.
Les débats élevés entre les membres des divers Comités de gouvernement ne présentaient, en réalité, aucun rapport avec les prisonniers. Ils prenaient probablement leur source, comme jadis ceux des triumvirs, non dans le nombre, mais dans le choix des proscrits. On militait pour le pouvoir sans se soucier d'établir un régime équitable. Robespierre voulait un Français sur le trône, ses collègues un gouvernement à leur guise, eu tel ou tel souverain étranger. La machine détraquée ne pouvant se maintenir, on en vendait les débris!
Depuis quelques jours nous partagions, sans trop en savoir la cause, l'inquiétude générale. Enfin le neuf thermidor, jour à jamais mémorable pour la France et pour les détenus, vint heureusement à luire. Nos gardiens, dès la veilie, avaient négligé la fermeture de nos chambres, déserté presque continuellement leurs postes ; leurs vociférations contre Robespierre s'exhalaient plus librement; M. et madame Haly ne se montraient pas, la générale battait dans Paris. Nous nous précipitâmes, au point du jour, vers une lucarne qui dominait la rue Saint-Jacques. Nous vîmes daus un logement en face de nous au cinquième étage deux personnes se disputant vivement; la jeune femme présentait à un homme que nous supposâmes être son mari l'équipage complet d'un garde national. Il s'en revêtit, s'arma, puis tout à coup, en dépit des instances réitérées de son épouse, il jeta loin de lui l'uniforme et tout l'attirail militaire. Ce manège se prolongea plus d'une heure, la femme regardait de temps à autre à la
fenêtre pour découvrir sans doute si la garde nationale se formait.
Vers huit heures, un de nos gardiens survint inopinément, nous quittâmes à regret notre observatoire et le questionnâmes avec prudence. <c Tout va au mieux, dit-il, Robespierre est hors la loi; on le conduisait prisonnier au Luxembourg lorsqu'il a fui pour aller rejoindre à l'hôtel-de-ville Couthon , Saint-Just et autres. Us espèrent , à l'aide d'Henriot, commandant de Paris et des départements environnants, devenir maîtres de la Convention, ou la détruire. Gollot d'Herbois et les boni patriotes y mettront ordre. »
Cette nouvelle nous consterna, le combat à peine engagé semblait déjà perdu. La journée nous parut d'une longueur mortelle, chaque instant pouvait amener pour nous, si les vainqueurs réalisaient enfin le massacre général des prisons, un nouveau 2 septembre. Quoi ! le triomphe d'un Le Bas , d'un Billaud-Varennes, d'un Collot d'Herbois! la Montansier, notre voisine, en devenait folle, les prisonnières le redoutaient également.
Vers cinq heures après-midi, madame d'Hécourt, à l'aide d'une longue vue, jeta par hasard les yeux sur un grenier où habitait un jeune homme qu'en plaisantant nous nommions Vert-Vert : Haly le tenait depuis quinze jours au secret; mais les geôliers le servaient à souhait tant il était, disaient-ils, bon et généreux. Nous vîmes que pour attirer notre attention il faisait flotter en dehors de sa fenêtre un mouchoir blanc ; ensuite présentant à nos regards des feuilles de papier chargées de grandes lettres, nous apprîmes par ce moyen que Robespierre, attaqué, mutilé, mourant, venait d'être rapporté aux Tuileries. Vert-Vert paraissait au comble de la joie.
Ces alternatives nous faisaient passer sans cesse de l'espoir à la crainte.
Ainsi donc cet avocat artésien, dictant des lois, prescrivant un culte, dressant journellement des listes de proscriptions, cet homme devant lequel la France et la Convention »e taisaient, qui, le 8 encore, disposait d'un immense pouvoir, le droit de guerre ut de paix au dehors, celui de vie et
de mort à l'intérieur! quelques heures s'écoulent, et ce Robespierre est rapporté violemment dans l'enceinte de ce même Comité de salut public, théâtre sanglant de sa puissance abusive, là, jeté sans pitié sur une table de marbre, la foule se précipite vers lui, l'abreuve d'insultes, lui refuse même l'eau qu'il demande pour étancher sa soif dévorante... Un bourreau termine cette longue agonie... Leçon terrible, mais toujours infructueuse pour les ambitieux !
Notre situation était indéfinissable, cependant le 10 thermidor, vers sept heures du soir, un gardien, l'ex-valet de chambre de la duchesse de Narbonne, me dit avec une sorte d'importance : « Employez-moi pour sortir promptement d'ici ; je suis l'intime d'un membre du Comité de sûreté générale. »
Quel langage inaccoutumé! On spéculait déjà dans la ville, dans les prisons, partout enfin, sur l'obtention de mises en liberté , comme on avait trafiqué sur les mandats d'arrêt. 11 existe de nosjours tant de personnages qui mangent à deux râteliers, tant d'hommes à double visage et à quadruple main !
Pour la première fois, et à compter de cet instant, nous entrevîmes quelque espoir, quelque sécurité. Nos idées dans cette prison changèrent même du noir au blanc : force pétitions furent envoyées çàet là pour solliciter des délivrances. Cette engeance qui, à Paris, ne vit que d'intrigues, affluait au Plessis : Haly ne s'y opposait pas. On offrait des services , on les marchandait, on cherchait des clients, on trafiquait directement ou par intermédiaire ; les geôliers employaient plus volontiers leur crédit en faveur des prisonniers, les gens d'affaires s'adressaient aux femmes. A chaque heure, depuis la mort de Robespierre, des détenus quittaient la prison.
Ma sœur et les cent cinquante prisonniers venus de Neuilly avec elle sortirent des premiers; mon amie les suivit de près; je restai seule dans mon réduit, et désormais sans inquiétude sur mon existence, je consacrais la plus grande partie de la journée à l'étude. Je n'étais ni distraite ni interrompue, et vers le soir je rendais visite aux prisonnières de ma connaissance qui attendaient comme moi leur sortie.
Sur ces entrefaites , la poudrière de Grenelle sauta; un grand nombre d'ouvriers périrent, des maisons à Paris s'ébranlèrent, la détonation fut effrayante.
Collot d'Herbois et ses adhérents, mécontents du nouveau système d'indulgence qui prévalait, courroucés d'entendre dire à Legendre, député de Paris , et ayant cependant voté la mort de Louis XVI : « J'ouviirais mes entrailles, si elles recelaient des prisonniers , » accusèrent hautement les détenus libérés d'être auteurs, fauteurs, instigateurs ou complices du crime qui avait occasionné cette catastrophe. En conséquence, le Comité de sûreté générale suspendit la délivrance des man-| dats de mise en liberté. Haly réorganisa en quelque sorte la prison, je mis en ordre fixe ma demeure, mes livres, mes notes. Je perdis tout espoir d'obtenir prochainement ma délivrance, de voir même terminer ma captivité.
Catherine Théos mourut au moment même de l'explosion ; les geôliers s'en effrayèrent tellement qu'ils la portèrent avec égard dans une salle basse, la placèrent sur un espèce de lit de parade, allumèrent autour d'elle un grand nombre de bougies, la veillèrent en commun, attendant ainsi une résurrection qu'elle avait annoncée , mais qui n'arriva pas.
Ce jour même, où par suite des débats survenus dans la Convention, je me croyais rivée en prison, le 14 fructidor au matin, le greffier m'apporta un mandat de sortie, signé de trois membres du Comité de sûreté générale. Quel fut l'être obligeant qui me le fit obtenir, jamais, maigre toutes mes recherches, je n'ai pu le connaître; qu'il reçoive ici l'hommage de ma reconnaissance.
Le détestable greffier refusa d'abord de me laisser communiquer avec aucune prisonnière; il voulait véritablement me jcttT dehors. J'obtins enfin à prix d'argent un quart d'heure de répit, je l'employai à faire mes adieux à mesdames de Duras et de Lafayettc, qui me confièrentdes lettres pour remettre à des amis. Ensuite, emportant mes notes, laissant mon ehétif mobilier aux gardiens, je fus pour dernier service poussée par eux dans la rue.
Mes vêtements plus que mesquins n'attiraient pas l'atten-
tion; je me rendis rue Sainte- Anne , où logeait mon père; le suisse me refusa tout net l'entrée de la maison ; mes opinions lui déplaisaient; il ne lui était parvenu aucun ordre pour me recevoir. Le cœur brisé je m'éloignai précipitamment. Où devais -je porter mes pas? sans répondant, sans autres papiers qu'un extrait d'écrou, détenue libérée, comment me procurer un asile quelconque? 11 y avait de quoi perdre la tète. Se trouver au milieu du jour prise au dépourvu dans une ville telle que Paris, rôdant ainsi, je devais éveiller les soupçons de la police.
Je revins donc sur les quais : la vue de cette rivière coulant à son gré, les coteaux qui la dominent charmaient mes regards, et malgré ma détresse, je les considérais avec complaisance.
Vaguant au hasard, je me trouvai en face des bains de Poitevin, j'y descendis, je me baignai, et chaque quart d'heure de plus que sonnait l'horloge me faisait frissonner. Les femmes de service se présentaient de temps à autre, je me fis apporter des articles de toilette pour avoir seulement occasion de montrer quelque argent. Je demandai ensuite à déjeuner. Deux heures s'écoulèrent ainsi, mais il fallait sortir. Je montai sur le quai; je me procurai rue du Bac des vêtements convenables. Jamais le temps ne s'écoula pour moi aussi péniblement.
La foule se dirigeait vers les Tuileries, je m'y mêlai; nous entrâmes au château, et une femme me fit obligeamment admettre dans la tribune du Logographe; mes regards plongeaient sur la tribune, la séance n'était pas commencée.
Le journaliste, témoin oculaire des événements arrivés dans cette enceinte, le 9 thermidor, voulut bien m'en montrer avec détail le théâtre. Au côté gauche , les bancs s'élevant en gradins sur lesquels siégeaient les députés, furent nommés la Montagne; elle se terminait par une seule stalle rembourrée: Robespierre s'y plaçait et dominait ainsi l'assemblée. Je me fis aussi indiquer l'endroit d'où Tallien se précipita au-devant de Robespierre qui, de son côté s'acheminait audacieusement à la tribune. Ce fut par cette attaque imprévue, violente,
adroite, que Tallien donna le signal de la lutte terrible qui se termina par la défaite totale des Robespierristes.
La séance s'ouvrit, et les Collotd'Herbois, Billaud-Varennes et autres, énoncèrent hautement qu'il était avantageux pour la France d'être régie, jusqu'à la paix, par un système révolutionnaire.
Déjà entre ceux-là et les Thermidoriens, ayant pour chefs Tallien, Barras, Fréron, Merlin de Thionville, Rovère, Legendre et Bourdon de l'Oise, une guerre à mort s'engageait. Tous avaient voté la mort du roi, tous avaient mille et mille fois juré haine à la royauté. Mais comme tous agissaient alors dans un sens contraire au système républicain, en un mot dans un sens anarchique, ils furent accusés et avec assez de vraisemblance, d'être agents de l'étranger.
Les divers partis, mus par des vues personnelles, des passions haineuses, des habitudes féroces, se déchiraient ouvertement ; leurs débats, comme avant le 9 thermidor, annonçaient des efforts redoublés pour porter au trône tel ou tel prince, soit français, soit allemand , car dans cette Convention, on trouvait sur le choix d'un maître, les opinions les plus opposées, les plus bizarres, mais en réalité point de républicains sincères et vertueux.
Comme les discussions publiques décidaient alors du sort de la France, influaient sur la fortune et l'existence de chacun de ses habitants, elles acquéraient une importance extrême et un puissant attrait.
Sortant de la Convention, je bénissais Dieu d'être hors de prison, mais je ne savais où aller dîner et coucher! Je me promenais au hasard sur la terrasse des Feuillants; Martin osa m'y aborder, me félicitant sur ma sortie du Plessis, me demandant audacieusement pourquoi je ne m'étais pas adressée à lui. «J'ignorais, répliquai-je, que vous y prissiez intérêt. »
A quelques pas plus loin, je rencontrai M. et madame de***, que j'avais vus au Plessis. Ils me proposèrent de dîner chez le suisse; j'acceptai avec empressement, et vers le soir, mon fils m'ayant rejoint, nous nous rendîmes à pied à leur
jolie maison de campagne, à l'entrée de la plaine des Sablons, près Neuilly; j'y soupai et j'y couchai.
Le lendemain, dès l'auiore, je quittai mes gracieux hôtes. Ma sœur était à Neuilly ; mais il me fallait un gîte à Paris.
Enfin M. de *** me conduisit vers six heures du soir dans une maison garnie dont il connaissait l'hôte, tailleur de profession, tenant YHûtel de la Marine, rue Vivienne. Ce singulier personnage, vêtu en carmagnole, portait le bonnet rouge, la ceinture, enfin le costume complet d'un jacobin suprême. « Eh bien ! me dit il, tu ne me plais pas, je te l'avoue, car tu es une échappée des prisons, suspecte, et pouvant me compromettre; en conséquence je te logerai au troisième. Vois si les chambres te conviennent. »
Elles étaient étroites, mal meublées, tristes et sales; j'en payai d'avance le loyer pour trois mois. Cette maison, habitée par des gens de toute condition, de nations diverses, ressemblait à la tour de Babel. Nous nous y installâmes à l'instant, moi, Amédée et notre servante. Nous allions dîner au Palais-Royal, chez les Frères Provençaux.
La rigoureuse loi du 22 prairial m'interdisait, sous peine d'être de nouveau et indéfiniment incarcérée , de rester plus d'une semaine à Paris après ma sortie de prison. Quinze jours étaient déjà écoulés, mon hôte ne les comptait pas. Il fallut cependant, pour éviter d'être happée par la police révolutionnaire, obtenir ce qu'on appelait alors une réquisition.
Ma famille tout entière était encore prisonnière ; l'existence, la fortune, la sécurité de chacun de ses membres pouvaient se trouver compromises. Je dus m'eccuper activement de leur mise en liberté. Nulle démarche pour un tel but ne me répugnait ; jt; n'en négligeai aucune.
11 m'arriva, par suite des tragiques et bizarres événements de la révolution , d'être en relation particulière avec mademoiselle Joli , célèbre actrice du Théâtre-Français ; son admiration pour Jean-Jacques Rousseau, son zèle républicain, la portèrent, sans connaître personnellement mon père, à éolliciter sa délivrance ; ne pouvant souffrir, disait-elle
vivement, « qu'un ami de Joan-Jacques fut atteint par la ^évolution ».
Le Comité d'instruction publique m'avait mise en réquisition, sous le vain prétexte de composer des livres élémentaires propres à l'éducation des jeunes filles, travail dont j'étais incapable, et qui ne fut pas exigé, mais il me permit de séjourner indéfiniment à Paris. Enfin, grâce à mademoiselle Joli, les esprits, dans ce Comité, furent si bien disposés, que L*** obtint du Comité de sûreté générale l'envoi d'un agent à Ermenonville ; l'arrestation de mon père fut levée, et la municipalité du lieu, qui s'était permis envers mes parents les actes les plus arbitraires, les plus répréhensibles, reçut même une verte semonce.
Alors comme toujours les courtisanes avaient plus de moyens de succès que les Corneiie. Mademoiselle Joli dîna chez moi, je dînai chez elle : rien de mieux ordonné, de plus élégant que son établissement; le repas fut exquis, les convives bien choisis et spirituels. Franche républicaine, quoique ayant épousé un noble, piquante, affable, exaltée, elle fut toujours envers moi d'une prévenance extrême.
Mademoiselle Contât ayant obtenu de son côté la mise en liberté de trois de mes frères, ce procédé généreux me mit en rapport avec elle, je n'eus qu'à m'en louer; elle se montra en cette occasion d'un empressement, d'un dévouement dignes d'éloges.
Le hasard me fit encore rencontrer deux hommes excellents: MM. d'Armance et Arnaud, chefs de division aux Comités do gouvernement. Ils me firent délivrer gratis, dans un temps où l'on en trafiquait ouvertement, un grand nombre de mises en liberté; l'affabilité de ces messieurs égale leur désintéressement.
Je puis croire aussi que je dus la plupart des grâces qui me furent accordées à une persévérance qu'aucun obstacle m- rebuta, à un zèle, à une activité qui ne faiblirent jamais. Je passai quelquefois, avant d'être admise, trois ou quatre heures consécutives sur l'escalier du Comité de sûreté générale. Dans quels termes, grand Dieu, s'exhalait journellement
la mauvaise humeur de tels ou tels députés! Ma patience, ut sourire, et parfois une heureuse repartie, car les puissant! d'alors les souffraient, firent naître un peu de honte ou d< remords. « Il est de fait, leur dis-je, que vous nous ave: opprimés outrageusement; si vous le réparez, nous l'on hlierons. » Je dois dire qu'en pareille occurrence, il ei résulta constamment l'expédition immédiate que je sollici tais.
La tâche sacrée que je m'étais imposée étant remplie fatiguée de sollicitations, de dîners, de rebuffades, je me ré fugiai dans une. maison de campagne solitaire : la jardinièn m'apportait des légumes, du lait et des fruits, mes seul; aliments; son vieux mari gardait tant bien que mal notr demeure écartée. Là, sans autre communication avec le humains, je retrouvai la santé, je repris force et courage pou achever , comme il plaira à Dieu, le drame de la vie.