INCIDENTS
Le nombre des malades s'augmentait journellement, ces malheureux périssaient sans être soignés, sans être secourus; on ne l'essayait même pas. Les gardiens les jetaient dans une salle basse, plaçant près de ces moribonds une cruche d'eau froide; la nature en disposait.
Haly avait toléré jusqu'alors que nous gardassions, le soir et même la nuit, de la lumière dans nos chambres; mais, lorsque les prisonniers furent entassés sans mesure dans cette vasto prison, chandelles, bougies, huile, furent totalement prohibées, d'abord à huit heures, puis à sept, enfin à six en été : on nous claquemurait impitoyablement. Alors endormies avant la nuit, nous nous éveillons au point du jour. L'obscurité d'un cachot enfante la mort. Des femmes sans éducation prirent bientôt la dtiastreuse habitude de boire immodérément de l'eau-de-vie; cette liqueur prise à fortes doses produisait en elles des accès de mélancolie qui leur donnaient un désir effréné de se détruire.
Ni la raison ni la religion ne pouvaient, dans ces âmes communes, triompher de ce vil penchant; il atteignit même des classes élevées; car en face de mon réduit, dans un pitoyable galetas, sous le toit, habitait la femme d'un médecin devenu très riche en vendant un remède secret pour des maladies oceultes. Lié avec les puissants d'alors, il avait, on ne sait pourquoi, fait enfermer sa moitié auPlessis. Petite, faible, à peine âgée de trente ans, elle consommait journellement une demi-bouteille de cognac; plus elle en buvait, plus elle s'affaiblissait. Cette dame n'était pas dépourvue de savoir-vivre ni de ces bonnes manières que donnent les richesses; elle venait nous voir dans ses moments lucides, nous apportait complaisamment des fruits que son mari lui envoyait en lui promettant qu'elle obtiendrait prochainement sa liberté; assurance qui ne se réalisait pas. Je hasardais de temps à
autre quelques conseils, les tristes exemples que nous avions sous les yeux en fournissaient le texte; elle écoutait patiemment, elle nommait cet excès un remède sûr. Je ne le croyais pas chez elle un penchant vicieux, mais une fausse manière de voir; au reste sur trois points capitaux, la croyance, l'opinion, le régime, les humains ne peuvent souffrir d'être contredits, et sont terriblement sujets à errer.
Une après-dînée sa compagne de chambrée poussa des cris d'alarme. Madame *** se précipitait dehors par une étroite lucarne donnant sur la rue Saint-Jacques; nous vîmes encore l'extrémité de ses jupes. Elle tomba du troisième étage sur le pavé, vivante, mais brisée. Les guichetiers, peu d'instants après cette chute, la rapportèrent dans la prison, la jetèrent sur un lit, ne lui donnèrent nul secours : meurtrie de la tête aux pieds elle ne jouissait d'aucune de ses facultés, un mouvement involontaire et convulsif l'entraînait encore vers la fatale issue, les gardiens nous éloignèrent; restée seule, elle expira.
Quarante Anglaises amenées au Plessis furent entassées dans une salle si peu spacieuse que leurs lits se touchaient. Ces étrangères passaient la journée sur les marches du grand escalier; calmes et froides, elle ne témoignaient aucun intérêt, nulle curiosité ni pour les personnes ni pour les objets. Je suis persuadée que des consciences anglaises n'ont jamais pu concevoir l'ordre de choses dans lequel nous vivions.
La jeune et belle princesse de **, qui, à la scélératesse près, fut un don Juan femelle, avec ses volages amours, et même la liste de ses conquêtes, qu'elle montrait volontiers, fut aussi mise en prison. Elle avait suivi toutes les phases de la révolution, connu intimement les coryphées des divers partis; passant des bras du duc de **, dans ceux des Girondins, elle paya de sa tête ses imprudentes liaisons.
Il existait aussi au Plessis une certaine Allemande, la baronne de Trenek, qui prenait ce titre par suite de ses relations avec le fameux baron de ce nom. Elle ne rougissait pas d'être fille publique. Chez elle, un assez beau corps servait d'enveloppe à une âme audacieuse, ardente, fortement trempée. Elle faisait son métier avec une dignité que nulle autre
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de môme sorte n'eût peut-être jamais. Les femmes de cette espèce abondaient au Plessis, elle seule s'y fit remarquer. Ce n'était pas ce Trcnck devenu vieux, triste, infirme, qui excitait son enthousiasme. « C'était, disait-elle, l'idéal d'un Trenck jeune, beau, brillant de valeur, brûlant d'amour, volant, au milieu de mille périls aux genoux d'une grande princesse»! Hdas ! le baron chargé de fers expia pendant vingt ans un tel honneur.
La baronne adorait ce Trenck, que la haine du despotisme conduisit dès 1789 en France, où il se précipita dans les entreprises les plus téméraires. Républicain sincère, mais accusé par la faction Danton d'être un agent de l'étranger, il péritsurl'échafaud. La baronne exaltait la mémoire de Trenck, ne croyant jamais, quoi qu'elle dit, se trouver de niveau avec la haute renommée de son amant.
Chaque jour, au réfectoire, elle se plaçait à la même table, en faisait les honneurs, blâmait la mauvaise qualité des mets, et lorsque madame Haly, suivie par les animaux immondes de sa basse-cour, nous honorait de sa présence, la baronne les faisait chasser. Les gardiens, la jeune concierge s'en moquèrent d'abord, puis finirent par lui céder. Existc-t-il donc parmi les hommes une race suprême destinée au commandement ? S'il en est ainsi, comment un rejeton d'une souche si illustre habitait-il la rue Saint-Honoré ? La pauvre Trenck tomba malade; madame Haly la fit à l'instant transférer à l'hospice ; nous ne la revîmes plus.
Ce fut mademoiselle Montansier qui remplaça près de nous la femme du médecin. Elle nous prodigua, à titre de voisine, les soins les plus empressés. Je n'en démêlai pas d'abord le véritable motif; mais un jour, prenant avec nous son café : « Vous avez, me dit-elle, débuté avec succès au Théâtre- Français; je l'ai ouï dire à mademoiselle***; je vous ferai obtenir votre sortie de prison, sous la condition toutefois de; contracter un engagement dans la troupe que je forme. » L'assertion et la proposition nous étonnèrent; j'assurai la directrice que je n'étais jamais montée sur aucun théâtre. La Montansier n'ayant en tète qu'intrigues, recrues, spectacles,
s'appuyait opiniâtrement sur le dire de mademoiselle ***, et ne voulait pas admettre notre dénégation.
Nous ne connaissions pas autrement mademoiselle***, sinon que, fréquentant journellement la chambre de la Bance, soit pour de l'eau chaude, soit pour du café, elle avait appris que Madame Dh. et moi achetions chèrement ce bois et ce charbon que nous laissions gracieusement à la disposition de toutes les prisonnières. Elle s'était fait un devoir de nous en remercier; nous lui rendîmes sa visite dans son grenier, où elle se parait aussi régulièrement, aussi élégamment qu'elle s'attifait jadis aux petits soupers de M. de Soubise; elle était bien certainement au nombre de ces femmes qui regardent la parure comme partie intégrante de leur existence; ces machines à intrigue devenues vieilles sont d'étranges pécores.
Mademoiselle Montansier passait la journée à écrire des lettres à ses protecteurs. Son existence lui semblait journellement menacée; Collotd'IIerbois, lorsqu'il faisait encore partie de la troupe qu'elle dirigeait, avait eu à se plaindre d'elle, comme elle de lui: « Ce coquin, disait-elle, est vindicatif, cruel, et tout-puissant. » Cependant Haly et les gardiens avaient pour elle les égards les plus empressés.
Une tante de Cécile Regnaut, de cette jeune fille que Robespierre accusa d'avoir voulu l'assassiner, fut amenée au Plessis; je la voyais souvent. Elle nous raconta que sa nièce s'étant présentée au Comité de salut public, et demandant à parler à Robespierre, celui-ci la fit arrêter et conduire de suite à la Conciergerie où elle attendait son jugement. • . Ma nièce me parla ainsi, nous dit-elle, la veille même du jour où elle parut aux Tuileries : « Je me sens comme inspirée, ma tante. Je dois m'adresser à Robespierre; il est moins cruel que ses collègues; je lui peindrai si vivement les malheurs de la France, les crimes qui se commettent chaque jour, qu'il les fera cesser. Dieu m'inspirera. — Que sa volonté soit faite, reprit la bonne religieuse; mais si tu échoues nous en serons tous victimes. — Je n'ai point d'armes : je veux lui parler. » Et Cécile, ajouta la tante, était véritablement inspirée.
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La jeune et belle fille répéta mot pour mot ces mêmes paroles, et dans les nombreux interrogatoires qu'elle eut à subir, et devant le tribunal, lorsqu'elle y fut traduite; sa famille entière, le père excepté, ayant été condamnée, ils périrent revêtus de robes rouges, vêtements affectés aux assassins.
M. de Sartines, le vicomte de Pons, le prince de Rohan- Rechefort, madame de Sainte-Amaranthe, même sa fille, âgée de quinze ans, se trouvèrent inopinément impliquées dans ce munie procès, qualifié de grande conspiration contre l'incorruptible Robespierre. Ils n'en apprirent les détails qu'au tribunal même. Cécile ne connaissait aucun d'eux; ceux-ci ne l'avaient jamais vue ni ouï nommer.
Le vicomte de Pons fut, on ne sait pourquoi, amené dans le logement d'Haly, et en obtint la permission d'embrasser la jeune de Pons, sa fille, venue avec nous de Chantilly. Cette entrevue déchirante se termina violemment; les gendarmes arrachèrent le père des bras de sa fille évanouie, le conduisirent au tribunal et de là au supplice.
Vers le même temps, le fameux Osselin, ci-devant officier municipal de la toute-puissante commune de Paris, fut conduit de Ricètre au Plessis avec un grand nombre de prisonniers. Parmi eux se faisait remarquer un jeune homme d'une taille et d'une figure superbes, et que l'on disait être fils naturel du marquis de Genlis. Il était déjà sur la fatale charrette et ses camarades d'infortune et lui devaient être transportes à la Conciergerie, lorsqu'il aperçut Osselin, baigné de sang, rendant l'àme, traîné violemment hors d'un cachot où il l'était suicide, et Haly l'ayant fait enchaîner mourant sur un tombereau ; cet excès de barbarie révolta tellement le jeune Genlis, que, jetant sur Osselin une poignée de cheveux qu'il s'arracha, il dévoua à la malédiction dinne, à l'exécration des humains les suppôts de la terreur, épuisant ses forces dans ses véhéments reproches; il les proférait encore lorsque les portes d'entrée se fermèrent derrière lui. Ce courageux jeune homme paya de sa vie, le jour même, ses téméraires imprécations.
L'abbé de Bourbon, enlevé d'une maison de santé où il
avait été mis en arrestation, semblait placé au Plessis sous l'égide tutélaire de Robespierre , avec lequel i! entretenait une correspondance assez suivie. 11 laissait volontiers entrevoir que son illégitimité pourrait le faire parvenir au rang suprême; sa ressemblance avec Louis XV était frappante. Beau de visage, d'un caractère facile, affable, généreux, il se faisait aimer de ceux qui l'approchaient ou le courtisaient; car on rêva aussi dans cette geôle, couronne, faveur et emplois.
Le fameux Gonchon, l'orateur du faubourg Saint-Antoine, se promenait journellement dans la cour, même, lorsque nous y étions. Haly le laissait jouir de cette insigne faveur, si impitoyablement refusée à des pères, à des frères, à des maris. Nous lui parlions volontiers. Ce tribun de la multitude avait une voix forte, sonore, des expressions positives et originales, la résolution prompte, l'exécution rapide. Ses traits hideux se démêlaient à peine dans sa peau rouge et bourgeonnée.
Les Parisiens lui avaient obéi aveuglément. Il nous raconta qu'en 1789 chaque émeute lui était payée 30 ou 40,000 francs. Le faubourg Saint- Antoine se levait en masse; les ouvriers, soit qu'ils se portassent à Versailles ou dans l'intérieur de Paris, recevaient le prix accoutumé de leur journée, a Leur patriotisme, disait Gonchon, leur suggérait sans aucun autre intérêt pécuniaire ce qui pouvait contribuer au bien public, puis il ajoutait tristement : Les moyens dont je pouvais disposer venant à décroître, les principes constitutionnels sages et modérés sont tombés en oubli; le gouvernement révolutionnaire a prévalu, la terreur règne 1 »
Gonchon se montrait en toute occasion ennemi déclaré du régime de 1793. Il le trouvait arbitraire, subversif, atroce; il racontait que, mandé au Comité de salut public, Biilaud Varennes, Collot d'Herbois et autres lui enjoignirent d'employer son influence pour populariser la Convention, le système des prisons, le tribunal révolutionnaire. Il avait refusé tout net, les assurant que « lui, Gonchon, et les siens (il parlait toujours de lui à la tierce personne) professaient des opinions constitutionnelles conformes aux droits de l'homme,
à la liberté, à l'égalité ; qu'ils ne sauraient agir dans un autre sens; qu'ils désapprouvaient hautement et que la nation avait en horreur le système qui prévalait; queGonchon devait, pour le bien de la patrie, conserver son crédit afin de l'employer utilement si les armées étrangères osaient marcher sur Pans.
« Les comités, ajouta-t-il, se garderont de me traduire à lour infernal tribunal, car mon faubourg tout entier viendrait me réclamer ! »
Orateur sans étude, sans art. sans retenue^ il recelait cependant en lui une de ces vives étincelles qui brillent pour le bien ou le mal de l'état social , sans pouvoir jamais être méconnues ni étouffées.
Apercevant un jour le marquis de Saint-Huruge, conduit avec égard dans le corps de logis dit du tribunal révolutionnaire, Gonchon s'éloigna précipitamment. « Gardez-vous de ce malheureux, nous dit-il, c'est an mouton. »
On nommait ainsi dans les prisons les suppôts de la police qui venaient y exercer, comme Saint-Huruge, et tant de ses pareils, ie métier d'espions, de délateurs, et de faux témoins.
On devait à tout prix se débarrasser de ces milliers de détenus dont le nombre croissait sans mesure. Des massacres partiels avaient été infructueusement tentés dans les départements : les armées révolutionnaires et les gendarmes, malgré le puissant attrait du pillage, avaient refusé d'y coopérer. Quo faire de ces amas de prisonniers ? l'echafaud même ne pouvait plus les consommer, il fallait des conspirations, il fallait que l'enfer intervînt, ou que cet affreux régime fût détruit.
Une multitude d'événements funestes se succédaient sans cesse dans cette prison; j'affaiblirais mon courage en les narrant, et je mettrais aussi à trop rude épreuve la sensibilité des lecteurs.