LETTRE PREMIÈRE
ROUCHER A MADAME L
Sainte- Pélagie, ce 20 vendémiaire an 2.
Voilà huit jours bien comptés de captivité, et je n'ai pas donné encore de mes nouvelles; pas un mot d'écrit de ma main à votre amitié qui se désole, j'en suis bien sûr; il faut que je répare autant qu'il est en moi, non pas mon oubli, mais un délai venu des circonstances.
Sans doute on n'est pas neureux, lorsqu'on est privé du droit naturel d'aller et de venir. Habiter un espace de neuf pieds justes carrés, avoir pour tout meuble un lit de sangle, un matelas, un traversin, des draps, une sale couverture de laine, une chaise et une table, être deux à deux sur un étroit espace, entendre à huit heures du soir les gros verroux, les grosses serrures se fermer sur vous, ne les entendre s'ouvrir que le lendemain matin après huit heures; le reste du jour, n'avoir pour exercer ses jambes qu'un corridor de cent pieds de long sur quatre de large, n'y respirer que par une demifenêtre placée à l'une des extrémités et garnie de gros barreaux, s'y heurter, s'y croiser contre cinquante compagnons d'infortune de tous les âges, qui n'ont pas tous le même cou-
rage, ni peut-être aussi les mômes raisons d'en avoir : tel est en deux mots, Madame, le sort des citoyens qui, comme moi, ont voulu un gouvernement libre et le règne seul de la loi; mais n'allez pas croire que je sois malheureux. Oh! il ne dépend pas ainsi des autres de tourmenter mon âme. Mon corps peut bien leur appartenir, quand il leur plaît de s'en saisir; mais mon âme leur échappe. Je l'ai sauvée de la persécution en k plaçant dans la philosophie ; elle y vit retranchée contre le trouble, les craintes et k terreur. Si mes amis pouvaient me voir, et suivre tous mes sentiments et toutes mes pensées, j'ose croire qu'ils seraient contents de moi, je n'en ai pas un seul qui soit amer, j'ai presque dit pénible. Je me suis arrangé de mon mieux dans ma demi-portion de cellule; j'y dors, j'y mange, j'y travaille ni plus ni moins qu'à mon ordinaire. Je me trompe quand je vous dis qu'il n'y a rien ici pour moi de pénible. Oh ! oui, je me trompais. J'ai pour compagnon de chambre un homme qui n'a pas ma propreté; et ce mélange incompatible de deux excès contraires me fait un petit supplice de tous les moments, qui à tous les moments m'avertit que je ne suis pas sur mon palier.
Mais la philosophie vient encore ici à mon secours, elle me prêche son sermon accoutumé sur le respect et la soumission dus au vouloir de l'inflexible nécessité. Je l'écoute ce sermon, et j'en réduis les plus belles maximes en pratique. Je me figure quelquefois J.-J. Rousseau , me disant ici ce qu'il me disait dans son humble logement, rue Plâtrière. Nous nous faisons plus de mal que les autres ne peuvent nous en faire ; le lâche est son propre bourreau. Grand merci! bon et vertueux J.-J.; cette maxime ne sera point perdue; je la conserverai précieusement dans mon cœur, je la retrouverai au besoin. Les gens économes ramassent tout, parce que, disent-ils, tout sert dans l'occasion; c'est très-bien dit, l'occasion est venue de tirer de mon garde-meuble tout ce que j'y avais serré depuis environ vingt-quatre ans. Je vous assure, Madame, que je suis fier à mes yeux de cette sage prévoyance.
Ma prison me fait voir les hommes, je veux dire le commun des hommes, bien plus plats encore que je ne les imaginais.
;Bon Dieu ! que de faiblesse et de pusillanimité ! avec un peu de courage, ils ôteraient au malheur les trois quarts de sa force. Point du tout, ils lui prêtent, et puis ils s'étonnent de se sentir terrassés ! Allons ! mes frères, allons! roidissez-vous; osez regarder l'infortune en face, et ce ne sera pour vous qu'un animal tout au plus importun par ses aboiements, qui rôdera à l'entour pour vous mordre et n'y parviendra pas. ! Mon petit Emile est auprès de vous dans ce moment, je n'ai pas besoin de vous le recommander, je sais tout ce que vous faites pour lui. Parlez-lui souvent, je vous en prie, de son petit papa ; dites-lui, qu'en partant pour la prison, j'allai furtivement lui donner un baiser dans son lit ; il ne l'a pas senti, mais il n'en a pas été de même de moi. Ce baiser pensa m'être funeste, il allait paralyser mon courage, et je m'échappai comme si j'eusse fait une mauvaise action.
LETTRE II
ROUCHER A SA FEMME
Ce 24 vendémiaire an 2.
Une petite cellule de religieuse, ayantdeuxlitsetdeuxtahles, et ne pouvant renfermer que deux chaises, est l'espace étroit où il faut vivre; cependant mes livres, mes habits, et tout ce qu'il faut pour manger, je ne sais où les mettre. Envoie-moi donc deux planches, débris de mon ancienne bibliothèque ; joins-y quatre tasseaux percés de trous et tout prêts à être mis en place, à l'aide de quelques clous que tu y joindras aussi; si tu as un petit porte-manteau de reste, je le demande encore, et mon gros ameublement sera complet alors.
Je vois ici des hommes bien peu hommes; ils s'affligent; pour moi je ne m'afflige point; je parle, étudie, mange et dors comme à mon ordinaire ; la nécessité est là d'un côté qui nous tient esclaves, et de l'autre la philosophie qui apprend à se soumettre; heureux encore qu'il sorte enfin de tout ceci
un bon gouvernement, je le veux encore et le voudrai toujours, même sous la hache. Si cela arrivait, je dirais en pensant à la prison que j'endure : Elle m'a servi à quelque chose; cela aide à mourir.
Je te répéterai sans cesse : du courage ! de la patience ! voilà les seules armes défensives qu'il soit permis d'opposer à la persécution du malheur : et puis ce malheur ne dure pas toujours; il faudra bien finir par la justice.
Bonjour aussi, ma chère fille 1 tu trouves sans doute dans ton âme assez de force pour t'occuper? Ne néglige rien; vois, aujourd'hui, en moi le bon effet de mes travaux antérieurs. J'ai cultivé mon âme, et cette culture fait ma force et ma tranquillité. Je vous ouvre à tous mes bras; vous y voilà tous les trois; je vous sens, et vous me sentez de même.
LETTRE III
ROUCHER A SA FILLE
Ce 7 brumaire an 2.
Il est huit heures du soir; les verroux sont fermés sur moi; mon lit de camp est dressé; mais je ne m'y placerai qu'après avoir causé avec toi, ma chère fille. C'est un bon moyen pour me procurer un paisible sommeil. Il faut, autant qu'il est possible, en tous lieux, mais surtout en prison, ne s'endormir que sur de douces pensées.
Nous vivons séparés, il est vrai, et cette séparation e?t d'autant plus cruelle, que la cause en est injuste. Nous sommes même aussi loin l'un de l'autre, comme tu le dis fort bien, que s'il y avait entre nous mille lieues de distance; et nous n'avons pour communiquer que l'aide du papier et de la plume. Cependant nous pourrions être encore plus malheureux; et c'est un sujet d'actions de grâce à rendre au sort qui nous laisse dans l'enceinte de la même ville, avec la permission d'écrire aussi souvent qu'il nous duit.
Ta maman chante tes louanges, et je fais chorus avec elle.
Voilà, voilà ma véritable consolation; que dis-je ? une grande jouissance pour ton père. Tu me ressembleras donc, tu as besoin de circonstances extraordinaires pour te montrer telle que tu es. Mais, ma chère Minette, il faut, puisque tu es encore dans l'âge où l'on s'améliore, quand on le veut, il faut faire mieux que moi; le bonheur ne se compose que du tissu de tous les jours, et de tous les moments bien remplis. Il est trop vrai que j'ai souvent mérité ce mot si connu : il fat brave un tel jour. Quoique je me sois travaillé longtemps, j'ai cessé trop tôt mon ouvrage, surtout après ne l'avoir commencé que bien tard. Toi, tu es encore au matin de la vie, et c'est un avantage inappréciable : tu peux t'en promettre les plus heureux succès. D'ailleurs j'étais seul pour me réformer; et toi, tu as, au contraire, des aides et des soutiens dans tes parents et dans toutes les personnes qui t'environnent. Tous nos amis te voient avec le plus tendre intérêt. Tu sais bien de quel œil nous avons vu l'aloës, lorsqu'il a poussé sa belle t i lt * ■ . et qu'il a promis de fleurir cette année; nous allions épier chaque jour sa croissance, et nous nous disions : qu'il sera beau ' Quel spectacle charmant, lorsqu'il se montrera chargé de plus de mille fleurs ! Je n'ai pas besoin de te montrer l'autre terme de ma comparaison, tu le devines et tu entends mon silence.
Je ne laisserai point tes soins pour tes prisonniers sans récompense. Il y aurait de ma part injustice et ingratitude. Tu nous nourris à la brochette.
Mademoiselle est excellente cuisinière; elle a beau dire qu'elle n'est qu'un faible lieutenant, je lui réponds, comme Pompée à Sertorius :
De pareils lieutenants n'ont des chefs qu'en idée.
Ce que c'est que l'érudition ! la belle chose !
On ne s'attendait guère A voir Ulysse en cette affaire.
Mais, qu'on s'y attendit ou non, il n'en est pas moins vrai que tes potages gras ou maigres, tes ragoûts et tes légumes,
sont bons, très-bons, et que j'ai grand plaisir à les manger, soit pour moi-même, soit pour la main qui pense à moi en les assaisonnant. Les poëtes, dit-on, ont la manie de vouloir tout ennoblir : en conséquence, en mangeant, hier dimanche, la soupe que tu nous avais envoyée, et dont nous faisions un grand éloge, ne me suis-je pas fourvoyé jusqu'à me rappeler la tragédie de Caliste, où une fille en prenant une coupe empoisonnée que son père lui a apportée, s'écrie pour s'encourager : à la boire.
Que sais- je ! en préparant ces poisons destructeurs, Peut-être que mon père y mêla quelques pkuis.
Mon imagination a parodié ces vers, et, contre l'ordinaire, la parodie a fait naître des larmes. Adieu, ma fille, ma fille bien-aimée ! jette-toi dans mes bras, et presse-toi sur mon cœur : c'est-là que tu trouveras toujours ton père. Embrasse le bon Emile et sa mère.
LETTRE IV
EULAL1E A SON PÈRE.
Ce 8 brumaire an 2.
Les malheureux ont donc quelquefois des instants de bonheur pour faire trêve à leurs maux? J'en ai eu la preuve hier *, et j'en rends mille actions de grâces à celui qui me l'a donnée. Que ce moment a été doux! mais que la suite en a été pénible ! Les douces larmes qu'il m'a fait répandre sont bien payées par les regrets de n'avoir pu les prolonger. Quelle est donc cette force invisible qui fait qu'on cède, qu'on abandonne comme des insensibles tout ce qu'on a de plus cher? On se désole, on pleure, on gémit, et on est là immobile : une main puissante et cachée vous retient. Vous voulez vous soulever, vous ne le pouvez pas; vous redoublez d'eflbrts, c'est
i Elle avait vu un instant son père.
en vain. Je reconnais bien là la main de la cruelle nécessité. Elle commande, et -vous obéissez. Voilà le sort de nous tous, pauvres humains 1 Rien ne brisera jamais les chaînes dont elle nous tient accablés. Venez, la philosophie de papa; venez vous placer entre Minette et sa maman; ne les quittez pas, soyez notre soutien contre les événements et les assauts de notre vie agitée. Vous n'étouffez pas sa sensibilité, sa tendresse pour sa femme, pour ses enfants ; vous la rendez seulement plus ferme, plus courageuse. Vous ne lui défendez pas de regreiter ces chers objets, ni même de verser des larmes sur leur absence ; car vous êters douce et amie de l'humanité. Mais vous nous montrerez, comme à lui, des motifs de consolation ; vous nous apprendrez à souffrir en silence, et à attendre la justice. Oui, mon cher papa, votre exemple nous servira. Malheur à celui qui ne profite pas, lorsqu'il le peut, des leçons d'un si bon maître, dont la conduite appuie les conseils !
)r Voilà un bien beau jour ! J'ai trouvé celui d'hier encore plus beau : si nous étions ensemble, n'irions-nous point au Jardin des Plantes? Oh! oui, sûrement, et nous en aurions rapporté quelques fleurs. Eh bien ! supposez, s'il est possible, que vous vous êtes promené avec Minette ce matin, que vous arrangez les plantes que vous avez cueillies avec eHe, et qu'elle ne vous aide point à les arranger. Oubliez un instant Sainte-Pélagie; venez dans votre cabinet; asseyez-vous à votre bureau, et jouissez du plaisir que donne l'agréable occupation de la botanique. Est-ce fait? 11 faut donc, me direz-vous, faire tous les frais de l'illusion? Non, mon cher papa, je veux vous en épargner une partie, et raccourcir un peu du chemin. Je vous envoie, en conséquence, une petite boite botanique, bien remplie; du papier, des épingles, etc.; que ne puis-je réaliser le Feste? Vous savez assez que la plupart des hommes se paient soit- en or, soit en flatteries, ou même, le plus souvent, avec tous les deux. Ces deux monnaies ont une valeur à peu près égale pour certains êtres; elles en ont seulement plus ou moins, selon le caractère et l'espèce de ces êtres. Voici le fait. J'ai écrit un mot à Valois, ne pouvant
aller moi-même au jardin des Plantes : une petite honnêteté par-ci, quelques caresses pour F amour-propre par-là, ont fait l'affaire. La monnaie dont j'ai fait usage, a satisfait mon galant jardinier, comme je m'en suis aperçu par les beaux échantillons qu'il m'a envoyés. J'en ai arrangé plusieurs, et j'ai voulu qu'au moins un petit bouquet du parterre de Flore allât charmer et récréer une vue fatiguée de grilles et de verroux. E-lles seront bien précieuses ces fleurs desséchées dans la cellule. Je ne les regarderai pas sans verser des larmes, et sans me dire : papa les arrangea dans sa prison. Ce souvenir alors n'aura plus d'amertume; il ajoutera à la jouissance présente. Un jour, un jour viendra, il faut l'espérer, où tant de couches de malheur seront recouvertes par des couches multipliées de bonheur.
LETTRE V
ROUCHER A SA FILLE
Ce 10 brumaire an 2.
Voilà, ma chère Minette, l'expression de ma reconnaissance pour les soins aimables que tu prends de moi. Si j'habitais seul une cellule, le lendemain même de ton envoi, tu eusses reçu le mien; mais logé où et avec qui je le suis, la journée n'est point à moi. Je n'aide liberté d'esprit et de manoir que la nuit. Je souhaite que mon petit bouquet te fasse un plaisir égal au bonheur qui m'est arrivé ave-c ta corbeille de Flore. Il faut espérer qu'un jour nous aurons la douce satisfaction de verser des larmes de joie en songeant au malheur qui nous sépare aujourd'hui et qui n'existera plus alors.
Bonjour, ma chère fille, bonjour! je t'embrasse de toute mon âme. Te souviens-tu de ces beaux vers que Ducis in»t dans la bouche d'QEdipe remerciant sa fille Antigone?
Oui, tu seras toujours chez la race nouvelle De l'amour filial le plus parfait modèle.
Tant qu'il existera des pères malheureux, Ton nom consolateur sera sacré pour eux.
Tu vois que je m'en souviens, moi; je les répète souvent et je trouve un grand charme à les répéter.
N'oublie pas, je t'en prie, de m/acquitter en partie de ce que je dois de reconnaissance aux témoignages d'intérêt dont vous comble, ce me semble, notre voisin du troisième. Comme tous les gens de bien, il fait le bien sans retour sur lui-même, et il a en lui-même sa propre récompense; mais, parce que la vertu ne demande rien, ce n'est pas une raison pour ne lui rien donner.
[La pièce suivante était jointe à la lettre.) »